En bref : deux portraits, deux enquêtes, deux romans

Voici les portraits de deux femmes attachantes : une fille de communard dont Alain Faure nous fait découvrir les souvenirs, et une fille sur le ring qu’Emilia Petrakis décrit en cage, bagarreuse, boxeuse et judoka. Suivent les romans de Hark Bohm qui a inspiré le film de Fatih Akin Une enfance allemande. Île d’Amrum, 1945, et de Marion Quantin sur le devis d’un père. Puis deux enquêtes : une étude genrée et ethnique menée par un groupe de chercheurs britanniques sur le travail gratuit en Europe et une enquête de Mathieu Verboud et Christophe Bouquet sur le trafic de drogue qui remonte au moment colonial.

Marion Quantin | Ton cadavre exquis. P.O.L, 183 p., 19 €

Le titre de ce premier roman hivernal et sombre est trompeur. Car de surréalisme, de hasard, d’écriture à plusieurs, il n’est pas question. Au contraire, Ton cadavre exquis est un face-à-face exclusif entre deux êtres : une femme vivante et son père mort, plus exactement, une thanatopractrice et le cadavre paternel à qui elle est chargée de donner une apparence digne. Ce corps déchu et déformé par l’alcool, la narratrice va donc soigneusement l’embaumer tout en s’adressant à lui sur le ton d’un curieux lamento, d’une longue prière sans Dieu.

Ni la narratrice ni son père n’ont de nom. Le récit n’est pas non plus daté. Il se passe dans un aujourd’hui dont l’écrivaine déplore la disparition des rites funéraires et l’évacuation des morts et de la mort (c’est l’occasion pour elle de redonner son sens plein et son éternité au mot « mort » qui, hélas, a été vaincu par le très administratif « décédé »). Et il se situe dans une chambre froide, sans doute à Dijon, là où la famille a vécu.

La narratrice est proche de l’autrice dont le prénom, Marion, apparaît dans le livre. Le ton, la douleur qui s’y exprime, le portrait d’un homme à la folie rampante et éprouvée : tout laisse penser que Marion Quantin parle d’elle-même et de son père. Seul le métier de thanatopractrice est de l’ordre de la fiction : il est là comme la portée d’une partition, solide, technique, décliné au fil d’un récit qui entend dépasser la dimension thérapeutique privée. Ce n’est pourtant pas lui qui domine.

Ce qui domine est la figure de ce père aimant et violent, sadique et joueur, dont la folie et les bouffées délirantes envahissent peu à peu les pages comme elles ont envahi la vie de la narratrice. Des souvenirs cocasses alternent avec des souvenirs traumatisants, des images remontent, des bribes d’humour viennent égayer le texte, lequel est aussi nourri par les réflexions de la narratrice sur elle-même, sur ses failles et son sens de la réalité qui semble tanguer comme a tangué celui de son père.

Les impressions du lecteur ou de la lectrice oscillent elles aussi. Il y a dans ces aveux de Marion Quantin une vérité indéniable, l’expression d’une souffrance réelle. Il y aussi, çà et là, quelques glissements vers un vocabulaire très, trop contemporain, des expressions légèrement attendues, des termes qui brouillent la frontière entre littérature et soin. Non pas que la tendance date de notre époque, elle est ancienne. L’essentiel est de savoir séparer le bon grain de l’ivraie : le lyrisme, la sincérité, l’air du temps… que chacun entend et reçoit comme il peut, suivant son oreille et sa sensibilité. Cécile Dutheil de la Rochère

Alain Faure (présentation) | Les souvenirs de Léontine Oudot. La Commune, une affaire de famille. Plein chant, coll. « Voix d’en bas », 190 p., 18 €

Les témoignages publiés par les femmes du peuple ayant vécu pendant ou participé à la Commune sont en très petit nombre. On connait les fameux Mémoires de Louise Michel, ou encore le texte de Victorine Brocher, Souvenirs d’une morte vivante, publié une première fois à Lausanne en 1909 (réédition Maspero, 1976, puis Libertalia, 2017). On ne boudera pas le plaisir et l’intérêt qu’il y a à découvrir les souvenirs de Léontine Cornubert née Oudot (1861-1939), fille de communard, fidèle au « grand parti communiste Français », couchés sur le papier à l’âge de 77 ans, un an avant sa mort.

À la fin de l’année 1871, Léontine a juste dix ans. Son premier regard est celui de l’enfance avant et pendant les événements dramatiques du siège de Paris, puis de la Commune et de la répression qui menace sa famille. Aux souvenirs juvéniles se mêlent les drames collectifs interprétés par une mémoire familiale, construite après coup. La trame du récit est surtout centrée sur le Second Empire et la Commune ; il devient plus succinct lorsqu’on aborde la Troisième République, hors l’évocation de quelques faits marquants parmi lesquels l’amnistie de 1879-1880 figure en bonne place.

Le texte ne nous dit pas tout de Léontine adulte, de son existence d’ouvrière, de Parisienne devenue banlieusarde, de mère et de femme. Mais les notations, même brèves et incidentes, restent d’une grande richesse. D’abord au sujet des conditions de vie d’une famille ouvrière sous le Second Empire, enracinée dans le vieux quartier Saint-Gervais, puis qui se disperse vers l’est de la capitale. Ensuite sur le monde du travail. Après avoir subi de rudes apprentissages, les hommes sont des ouvriers qualifiés : bronzier, menuisier, imprimeur. Ils s’engagent dans les mouvements sociaux qui marquent la fin du Second Empire. Les femmes cousent des casquettes à domicile et jouent un rôle économique et familial essentiel. Enfin, sur les joies et les peines du quotidien. Hors temps de crise, personne n’est riche, mais ce n’est pas l’extrême pauvreté des journaliers, même si la vie reste fragile, marquée par la maladie et les décès précoces.

On lit aussi dans ce texte les espoirs liés à la scolarisation des filles, souvent contrariée. Lorsqu’on ouvre les souvenirs de Léontine Oudot, il faut imaginer l’effort et la rupture que représente la rédaction de ses souvenirs par une femme du peuple. Cette mémoire transmise à la fin des années 1930, alors que montent les périls du fascisme et de la guerre, exprime peut-être l’urgence qu’il y avait alors à raconter les idéaux d’une génération ouvrière et militante en passe de disparaître.

Dans son éclairante présentation agrémentée d’un intéressant cahier iconographique, Alain Faure, spécialiste reconnu d’histoire sociale urbaine, nous dit qu’il faut « tout prendre » de ce texte pour appréhender sa valeur à la fois comme document pour l’histoire sociale et comme trace du travail de mémoire, ici une « mémoire par en bas », celle des femmes et des hommes aux « vies minuscules », dont on a pu dire qu’ils n’avaient pas d’histoire. Vincent Milliot

Emilia Petrakis | Bagarre. Les Avrils, 224 p., 20 €

Scènes d’entrainement quotidien et de combats. Emilia Petrakis peint le portrait de Sara, une jeune femme, agent d’accueil dans une médiathèque, qui s’entraîne tous les soirs à l’Alpha Team, dans la banlieue nord de Paris. Une vive chronique sur la fougue à déployer pour sauvegarder son territoire personnel et préparer un combat décisif de MMA girls (Mixed Martial Arts).

Enchaîner les mouvements, « top Talons-fesses », « top Flexion-extension », « top Pas chassés face au centre ». Bien échauffée, Sara entre dans la cage, pour essayer de vaincre la peur, sentir la douleur et la maitriser, l’oreille vers le coach Tim. « Relâche-toi » ; « Attention à ta garde ». « Tu es trop près, essaie de trouver ta distance ». « Passe bien la hanche sur le crochet ».

La cage ? Une scène entourée d’un grillage clos, avec sa symbolique sulfureuse, qui provoque Sara et ses amies à se lancer dans des combats mixant judo-boxe-thaï et lutte. Coups de pied-poing-genou-coude, tout y passe. Embrasement entre filles. Les soudures se font corps à corps et renforcent les protections subjectives.

Tissée avec brio, cette chronique sur l’apprentissage des gestes et la gestion des émotions est très efficace. L’expérience du ring, avec ses affrontements corporels, forme corps et esprit jusqu’à ce que le mental devienne une partie du physique.

« Allez les filles ! ». Se cogner le front contre la réalité, apprendre par corps, Emilia Petrakis laisse filtrer de ce qu’elle est, de ce qu’elles sont, en chaussant les gants, une forme de dépassement de soi entre filles pour dire « nous, je ». 

On aurait une idée fausse de ce roman tonique en s’imaginant une simple compétition violente, une vieille version de la loi du plus fort, une simple réponse aux mâles. Certes, la culture pugilistique centrée sur la masculinité est bousculée. Les femmes ont le droit de boxer. Mais l’expérience du ring, c’est aussi autre chose. Car la cage c’est justement le refuge de Sara contre la violence du monde. C’est sous le grillage qu’elle se sent plus forte, rendant les coups reçus dehors, encaissant et relevant les défis. Elle le pense comme une danse, du haut de ses 52 kg, avec un souffle des plus élevés, sautillant face au monde. Jean-François Laé

Hark Bohm,Amrum, Emilia Petrakis, Bagarre
« Amrum », Hark Bohm (détail) © Editions Paulsen
Hark Bohm | Amrum. Trad. de l’allemand par Brice Germain. Paulsen, 288 p., 23 €

Amrum est une île frisonne de 20 km², située en mer du Nord et comptant un peu plus de 2 000 habitants : un microcosme idéal pour observer les Allemands dans les tout derniers jours de la guerre. La défaite est déjà là, sauf pour les nazis fanatiques qui croient encore à la contre-offensive et à l’arme secrète. Hark Bohm (disparu le 14 novembre dernier) avait six ans, et ses propres souvenirs familiaux alimentent ce face-à-face entre les fonctionnaires fanatisés et ceux qui n’ont jamais vraiment approuvé la guerre de Hitler et n’attendent que l’arrivée des Alliés. À ceux-là s’ajoutent les réfugiés de l’Est, Allemands chassés par l’avancée des Russes, qui parfois ne s’expriment pas même en allemand. C’est par les yeux de Nanning que les choses sont vues, trop jeune pour la Jeunesse hitlérienne proprement dite, mais membre actif du Jungvolk, ceux qu’on appelait alors des « Pimpf » (des polissons, au sens propre). Son meilleur ami n’est pas du même bord, mais il partage avec lui escapades, parties de pêche ou braconnages destinés à trouver de quoi manger pour sa mère enceinte : une femme aussi ardente nazie que son mari, un officier SS prisonnier – et donc absent. Mais il y a d’autres absents : certains sont depuis longtemps aux États-Unis, chassés par la pauvreté, d’autres sont partis plus récemment pour raison de nazisme.

C’est donc un roman qui montre les chamboulements cruels que l’Histoire peut causer. Et dans lesquels se retrouve en partie Fatih Akin qui vient de porter le roman à l’écran sous le titre Une enfance allemande. Île d’Amrum, 1945 (décembre 2025). Bien que né à Hambourg, ce réalisateur d’origine turque sait très bien ce que changer de pays veut dire ! Le film vient de sortir, avec d’excellents acteurs parmi lesquels les Français reconnaîtront Diane Krüger et découvriront le jeune Jasper Billerbeck dans le rôle de Nanning : on ne saurait mieux montrer les tensions et les enjeux tragiques de ce printemps 1945, mais, surtout, quel plaisir de voir les magnifiques images de ce qui est sans doute le personnage principal du roman de Hark Bohm : l’île d’Amrum avec sa faune et sa flore, superbe et indifférente aux heurs et malheurs des humains qui y vivent. Jean-Luc Tiesset

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique
Precarious Workers Brigade (dir.) | De l’éducation au travail. En finir avec l’économie de la promesse. Trad. de l’anglais par Julia Burtin Zortea. Avant-propos de Silvia Federici. Textes de Laurène Le Cozanet et Maud Simonet. 369 éditions,160 p., 18 €

Entre 2012 et 2017, un groupe de travailleurs britanniques précaires de la culture et de l’éducation nommé Precarious Workers Brigade a mené des recherches et organisé des ateliers pratiques sur leurs conditions de travail et sur le rôle de l’enseignement supérieur dans la normalisation de la précarité. L’ouvrage qui en est résulté se réclamait d’une recherche militante définie comme « un lieu où l’activisme et l’université se rencontrent » (Natalie Bookchin), inspirée de « la pédagogie des opprimés » (Paulo Freire), de la recherche action participative, de la consciousness-raising (Kathie Sarachild), des pédagogies anarchistes et affectives, de l’enquête citoyenne, de la pratique réflexive, du théâtre forum… Il intégrait leurs outils pédagogiques, exemples reproductibles à l’appui, et développait la réflexion sur les stages intégrés au cursus universitaire

La grande actualité de leur propos a incité un collectif de chercheuses et d’artistes à traduire cet ouvrage aux fins d’une publication précédée d’un avant-propos de la philosophe Silvia Federici. Elles lui ont adjoint des contributions ou documents propres à souligner sa pertinence par-delà les frontières du Royaume-Uni et l’aggravation contemporaine des mécanismes dénoncés. La contribution que Laurène Le Cozanet consacre à la professionnalisation ou « la mise au travail » des universités en France livre un utile historique de l’introduction et de la mise en œuvre de cette notion, débouchant sur la prééminence contemporaine de la formation à l’employabilité dans l’enseignement supérieur. S’y ajoutent des dossiers consacrés à leurs propres ateliers, des statistiques relatives à la précarité au Royaume-Uni et en France, un état des lieux des actions collectives contre le travail gratuit dans divers pays européens et au Québec, avec une attention particulière pour les métiers de la culture, et des perspectives d’économies alternatives au Royaume-Uni, en France, en Suisse et en Belgique, exemples à l’appui. L’ouvrage s’achève sur un entretien avec la sociologue Maud Simonet. Elle revient sur la multiplication des stages, du bénévolat et du volontariat devenus le lieu d’une préformation aux attentes du marché et la condition d’accès un travail rémunéré, sur le rôle que joue à cet égard l’enseignement, et plus généralement sur le travail gratuit ou mal rémunéré qu’on accepte aujourd’hui dans l’espoir d’obtenir demain l’emploi de ses rêves (hope labour).

L’ouvrage présente entre autres intérêts celui d’inscrire la question du travail gratuit dans une perspective européenne avec une attention particulière à sa dimension genrée et ethnique. Son caractère quelque peu éclectique est conforme à ce qui se veut à la fois un manifeste politique, une boite à outils pédagogique et une force de proposition universitaire et économique. Danielle Tartakowky

Mathieu Verboud et Christophe Bouquet | Narcotrafic, le poison de l’Europe. La Découverte, coll. « Cahiers libres », 240 p., 20 €

Le trafic des stupéfiants n’a pas seulement envahi nos villes et nos campagnes, il est aussi devenu le sujet principal de romans policiers, de films, de séries télévisées, et bien sûr d’essais en tous genres. Narcotrafic pourrait être un volume de plus à ajouter à cette grosse pile, mais, par les choix que ses deux auteurs, également réalisateurs de documentaires, ont faits, cette enquête s’avère inédite et passionnante. 

L’enquête se limite à l’Europe et à la cocaïne. Bien que cette drogue ne soit pas celle qui pèse le plus sur le marché européen – à la revente, environ 9 milliards d’euros contre plus de 11 milliards pour le cannabis –, elle est le personnage principal du livre de Mathieu Verboud et Christophe Bouquet : « La cocaïne est la drogue symbole de notre temps. C’est elle qui, plus que toute autre, mobilise les énergies. Celle des trafiquants, du fait des profits incomparables que génère le produit. Celle des forces de l’ordre, polices, douanes, justice, services fiscaux, au travers des moyens de contrôle et de répression qu’ils déploient, à partir de la ligne de front où les souris et les chats se confrontent : les grands ports. C’est aussi autour de la cocaïne que surgissent les questions les plus troublantes sur le fonctionnement du marché des stupéfiants. »

Narcotrafic se voulait une enquête d’actualité, en centrant son regard sur la « Mocro Maffia » hollandaise, mais, tentant d’en faire l’archéologie – et c’est l’un des grands intérêts de ce livre dont l’écriture est, soulignons-le, à la fois fine et efficace, dans un rythme soutenu adapté à son sujet –, l’ouvrage retourne au moment colonial. Les auteurs n’en refont pas l’histoire, celle-ci est déjà largement documentée, mais ils montrent que, lorsqu’au XXe siècle les États ont progressivement arrêté le commerce des drogues et l’ont prohibé, « cette histoire est devenue la matrice du modèle criminel moderne. Le marché est désormais aux seules mains des trafiquants, et les différentes itérations de ce modèle criminel qui apparaissent alors aux Pays-Bas dans l’entre-deux-guerres sont peu ou prou celles qu’on observe aujourd’hui, alors même que le marché des drogues a, lui, explosé ». Les deux enquêteurs s’appuient sur des entretiens avec des magistrats, des policiers, et bien sûr des douaniers. Multipliant parallèlement les informateurs sur le terrain, s’appuyant aussi sur les dossiers des procès, ils dévoilent ainsi l’histoire de ce qu’ils désignent comme un « narcocapitalisme ». Les deux documentaristes ne cachent pas que ce capitalisme tue plus encore que les autres et menace la démocratie dans tous les pays européens. Philippe Artières


Une chronique coordonnée par Jean-Yves Potel

Retrouvez toutes nos brèves