Boxe à Pretoria

Ivan Vladislavić, né en 1957, poursuit aujourd’hui avec Distance une œuvre déjà riche d’une dizaine de titres, presque tous traduits par les éditions suisses Zoé. Auteur subtil et réfléchi, l’un des plus intéressants d’Afrique du Sud, il n’est cependant pas le plus connu, sans doute parce qu’il n’effectue pas le travail littéraire politique et sociologique fermement réaliste qu’on attend en général d’un écrivain de ce pays.


Ivan Vladislavić, Distance. Trad. de l’anglais (Afrique du Sud) par Georges Lory. Zoé, 295 p., 21 €  


Pourtant, les livres d’Ivan Vladislavić, qu’ils soient d’inspiration oulipienne ou métafictionnelle comme The Loss Library (non traduit, 2012) ou de facture plus documentaire comme Clés pour Johannesbourg (Zoé, 2009), sont tous préoccupés par l’actualité ou le passé sud-africain, mais font en sorte que le réalisme ne soit pas la seule manière ni peut-être la plus pénétrante d’aborder ces sujets.

Distance offre ainsi l’aspect très accessible d’un roman biographique, tout en ouvrant par décentrement et une occasionnelle auto-réflexivité un vaste réseau de possibilités interprétatives. L’histoire ? Un jeune garçon blanc de Pretoria de la toute petite classe moyenne, Joe, « tombe amoureux » de Cassius Clay au moment où celui-ci est en train de devenir Mohamed Ali, et se met à collectionner les coupures de journaux à son sujet. Quarante ans plus tard, devenu écrivain, il demande à son frère Branko de l’aider à réécrire l’histoire de leur jeunesse à partir de ces « archives » sportives qu’il a autrefois rassemblées.

Ivan Vladislavić, Distance

Le récit est fait alternativement par les deux frères, d’abord tandis qu’ils grandissent au sein de leur famille, puis dans le présent. Des citations sur Ali tirées des coupures de journaux sont insérées dans le texte, des photos sont commentées, et chaque chapitre est précédé de citations de presse concernant des événements politiques ou des faits divers sud-africains des années 1970. Le système de collage, les deux voix narratives principales, l’indécision quant à la nature précise de l’action et du sujet du roman, créent la « distance » que souligne le titre et qui se révèle distance sur de multiples plans (outre le plan sportif, puisque « go the distance » signifie tenir les 15 rounds prévus dans un match de boxe et que le roman comporte 15 chapitres).

Cette distance est d’abord sensible thématiquement : c’est celle qui existe entre frères, entre boxeurs, entre Noirs et Blancs, entre passé et présent, entre langage journalistique et langage littéraire… Elle est perceptible aussi dans la tonalité des voix narratives : ce que racontent Joe et Branko, que ce soit sur leur jeunesse ou sur leur âge adulte, est abordé sans regret pour les années écoulées, sans pathos pour celles d’aujourd’hui pourtant bouleversées par une tragédie familiale. C’est comme ça, semblent-ils nous dire, et voilà tout. Les situations décrites, certes banales mais personnelles, y prennent un aspect légèrement comique et inconfortable ; le père travaille et lit le journal, la mère tricote à la machine, la sœur adolescente minaude, le frère aîné trouve son cadet pitoyable, le petit dernier n’aime pas la boxe mais se passionne pour Mohamed Ali, etc. Seules quelques rares indications sur la situation raciale et politique apparaissent dans le récit de ce passé sans grandes aspérités, vécu dans un monde d’apartheid ; est soudain mentionné, par exemple, le fait qu’une grand-mère de la famille parlait zoulou, particularité qui semble susciter à la fois la honte et la fierté de sa parentèle. La période contemporaine paraît à peine plus riche en indications sur la violence, phénomène pourtant central dans une existence sud-africaine.

La violence est cependant bien là, même si elle n’occupe pas la place sensationnelle ou centrale qu’on attendrait, elle est mise en sourdine ou déplacée. Ainsi, lorsque l’un des deux frères se fait assassiner au cours d’une tentative de car-jacking, l’événement ne fournit pas de grand moment narratif ou affectif, il ajoute une nouvelle piste dans un livre qui les a déjà multipliées. En effet, les points d’entrée fournis par Distance sont nombreux ; ils partent en parallèle, se perdent parfois, mais véhiculent, avec un air de rien assez joueur, des constantes thématiques ; le conflit, l’altérité, le personnel et le collectif, le passé et le présent, le rapport de la langue à la réalité… Vladislavić se montre encore une fois plus proche ici de Julio Cortázar et de Georges Perec que d’André Brink et de Nadine Gordimer.

Ivan Vladislavić, Distance

Ivan Vladislavic © Joanne Olivier

Et donc, sur les chemins tracés par l’auteur, c’est à nous de trouver les continuités, de regarder par-dessus les parapets, d’évaluer les perspectives. Un point de vue « inratable » de Distance, qui, loin d’être le seul, se démultiplie cependant le plus fructueusement au fil des pages, est celui que suggère la question posée par Branko confronté, à son corps défendant, à la tâche biographique : «  Mon frère veut que je raconte son histoire ? Ou la mienne ? La nôtre ? Une histoire peut-elle appartenir de la même manière à deux personnes ? »

Eh oui, « une histoire peut-elle appartenir de la même manière à deux personnes ? » C’est un problème qui concerne les individus d’une même famille, comme ceux d’une même nation, et auquel la métaphore de la boxe ajoute quelques rounds de complexité. S’il s’agit en effet, lorsqu’on élabore une histoire, de combats entre versions antagonistes, il s’agit aussi de luttes entre souvenir et oubli, adversaires puissants, inséparables et nécessaires, et il s’agit de savoir dans quel contexte on les mène et avec quelles techniques… Mohamed Ali eut à la fois à résoudre la question de ses stratégies sur le ring et de son rôle ou de son instrumentalisation dans le monde qui l’entourait ; l’écrivain d’Afrique du Sud, suggère Vladislavić, se trouve dans une situation similaire : lui aussi est formaté par des pressions extérieures et, pour le combat, il doit utiliser et déjouer des uppercuts, crochets ou directs sous forme de possibilités linguistiques contraignantes (la langue journalistique ou historique, l’afrikaans, le zoulou, le parler des années 1970 et d’aujourd’hui…), et il doit mettre en place efficacement les techniques défensives ou offensives de ses mouvements narratifs, les calquant sur ses prédécesseurs et ses adversaires, tout en s’en démarquant avec inventivité. On l’aura compris : Vladislavić et Mohamed Ali, même combat.

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