L’âge des utopies

Quel amoureux du rock ne souhaiterait pas s’être trouvé à Londres en 1967 ? Avec Utopia Avenue, son huitième roman, David Mitchell nous plonge dans l’effervescence joyeuse et débridée des sixties. Certes, cette période a été déjà abondamment abordée par la littérature, le cinéma et toute forme d’expression artistique connue, mais la fresque que Mitchell en tire n’en est pas moins réjouissante, et aussi nécessaire que la nostalgie.


David Mitchell, Utopia Avenue. Trad. de l’anglais par Nicolas Richard. L’Olivier, 752 p., 25 €


Utopia Avenue raconte l’histoire d’un groupe de rock fictif, sa montée vers la gloire et les conséquences qu’elle aura pour les cinq protagonistes de ce roman d’apprentissage. Le décor est bien sûr l’Angleterre des années 1960, lieu d’un âge d’or de la pop culture que David Mitchell revisite avec force détails en mettant à l’œuvre ses talents de conteur ainsi qu’une indéniable virtuosité formelle. Cela ne surprendra d’ailleurs pas ses lecteurs, qu’il a habitués à des procédés narratifs complexes, telles les six trames narratives imbriquées de La cartographie des nuages (Cloud Atlas au cinéma) ou celles, également au nombre de six, de L’âme des horloges. Mais, dans Utopia Avenue, le tissage est beaucoup plus fin, et l’enchevêtrement des destins des cinq personnages est permanent.

Utopia Avenue, de David Mitchell : l'âge des utopies

Le livre contient six parties – les six faces des trois albums du groupe – et chaque chapitre a pour titre une chanson, laquelle fait référence à un élément important dans la vie de celui qui l’a écrite. Elf, la seule fille, chanteuse, pianiste, organiste et compositrice talentueuse, permet d’aborder les thèmes de l’émancipation de la femme tant dans le milieu machiste de l’industrie musicale que dans les sphères de la haute société dont elle est originaire. Avec Jasper, le guitariste virtuose et probablement le personnage le plus complexe du roman, on redécouvre les penchants de l’époque pour le psychisme et le paranormal (et ceux de l’auteur pour le fantastique). Quant à Moss, le beau gosse prolétaire et coureur de jupons, il incarne à merveille le slogan sex & drugs & rock’n’roll. Griff, le batteur venu du jazz qui a des airs de Charlie Watts, et Levon, le manager homosexuel au nez creux, finissent de donner corps à cette fresque des sixties.

Ce découpage astucieux, qui fournit à Mitchell une grande souplesse pour assembler les pièces de son intrigue, présente en outre l’avantage d’illustrer le processus de la création artistique. Plusieurs fois dans le récit, on voit naître l’idée d’une chanson dans la tête de son auteur, un dialogue révèle le sens des paroles de telle autre, et cette intrication entre la vie et l’œuvre d’Utopia Avenue est si bien exposée qu’elle prend presque valeur de documentaire : on en oublie que ce groupe n’a jamais existé. « Prove It » fonctionne particulièrement bien de ce point de vue. Dans ce chapitre, Mitchell parvient à entremêler les scènes de l’interprétation de cette chanson avec celles de sa genèse tout en racontant les déboires amoureux d’Elf et son éveil au féminisme. C’est dense, on peut franchir vingt ans d’un paragraphe au suivant sans aucune transition, mais on ne se perd jamais, car cette juxtaposition de moments très distants dans le temps ou dans l’espace est remarquablement maîtrisée. Le roman de Mitchell a beau être un page-turner, ses personnages ont de l’épaisseur, une histoire et des aspirations qui leur sont propres. Il en va de même des rôles secondaires, les sœurs, les pères, les frères et autres amis d’enfance qui, bien que très nombreux, n’ont jamais l’air de silhouettes en carton grandeur nature qu’on aurait posées là pour décorer.

Évidemment, tout cela est bourré de jeux de mots et d’allusions à la pop culture : aussi faut-il rendre hommage à Nicolas Richard qui a dû réaliser un ou deux tours de force par page dans un pavé qui en compte 750 pour en assurer la traduction. Ce réseau de liens entre le vécu des personnages, leurs ambitions, les paroles de leurs chansons et les références culturelles britanniques est d’ailleurs une composante essentielle de ce texte et l’inscrit dans un style qui, à l’instar de celui de Jonathan Coe, exploite avec brio les ressorts idiosyncrasiques de la langue. Parvenir à restituer ce ton et cette ambiance en français n’était pas facile, on le devine, mais le résultat est au rendez-vous [1].

Utopia Avenue, de David Mitchell : l'âge des utopies

David Mitchell © Patrice Normand

Pour autant, au-delà de toute la virtuosité assumée qu’on trouve dans Utopia Avenue, une question se pose : celle de l’intérêt intrinsèque de revisiter la mythologie des sixties dans une sorte de premier degré révérencieux. En effet, la richesse même du roman fait qu’il n’y manque aucune des scènes iconiques du genre : la dèche des débuts, les premiers concerts, le camion (ici dénommé « La Bête »), la radio, la télé, la gloire, la drogue, les groupies, les trahisons, mais… on a par moments l’impression d’avancer avec déférence dans les allées d’une cathédrale en exécutant une génuflexion devant chaque statue de saint : Bowie, Jagger, Jerry Garcia, Francis Bacon… Où sont passés la rébellion, l’insolence et l’irrespect ?

On imagine que l’auteur a dû se dire la même chose, car, à partir des deux tiers du texte environ, les soucis psychologiques de Jasper (une incapacité totale à décrypter les émotions d’autrui, qui le laisse désarmé face à la moindre métaphore ou au plus petit sarcasme, dont il ne sait jamais s’il doit les prendre au premier degré ou pas) occupent une place plus centrale et font évoluer la trame narrative vers quelque chose de moins balisé. Cette ouverture est intéressante, mais elle arrive assez tard dans le récit et semble un peu posée dessus, comme si c’était un deuxième livre en train de bourgeonner dans le premier. Cela dit, Mitchell est coutumier du fait – Jasper, dont le nom de famille est de Zoet, est de toute évidence le descendant du Jacob des Mille automnes de Jacob de Zoet. Mitchell explique d’ailleurs dans cet article en anglais publié sur le blog Waterstones : On reappearing characters les raisons qui le poussent à réutiliser ses personnages d’un roman à l’autre et ce que cela apporte à son écriture.

Quoi qu’il en soit, la mécanique joyeuse et bien huilée d’Utopia Avenue, la richesse de sa prose et sa virtuosité narrative, font de la lecture de ce roman une immersion dans les sixties que tout amateur de rock trouvera salutaire.


  1. Profitons-en pour mentionner Par instants, le sol penche bizarrement (Robert Laffont, 2021), des « carnets » où Nicolas Richard présente non sans humour les problèmes et les réflexions d’un traducteur face à son texte – sans conteste un des meilleurs livres écrits sur le sujet.
Cet article a été publié sur Mediapart.

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