Michel Deguy (1930-2022)

Michel Deguy est mort. Avec lui, nous perdons un monde, au sens où il l’entendait, un lieu habité par une parole qu’il fallait inlassablement bâtir, occuper, penser. L’énergie déployée jusqu’au bout par ce grand poète et philosophe – un livre publié en janvier et une substantielle livraison de la revue Po&sie dont il a été le rédacteur en chef pendant quarante-cinq ans – a été celle du témoin vigilant, de l’homme-peuple dont l’œuvre singulière est animée d’une énergie collective qui le rend tout simplement inoubliable.

Un homme-peuple est celui qui parvient à rassembler autour de lui tout un peuple : celui, concret, de celles et ceux qui l’ont connu et aimé et avec lesquels il a travaillé et vécu mais aussi celui, abstrait, qui construit la communauté par-delà les dommages que lui font subir l’érosion du politique, les mésusages de la langue, l’équivalence du marché, des images, de la culture mondialisée. Contre ceux-ci, Michel Deguy n’a cessé de s’élever, en étant l’un des premiers à penser une écologie profonde, étendue, attentive à l’environnement dans toutes ses dimensions : la terre, dont nous devons nous souvenir qu’elle nous accueille selon la loi de l’hospitalité : « Faites comme chez vous, précisément parce que vous n’êtes pas chez vous » ; l’histoire et les événements qui invitent à réfléchir sur les fins, la fin de non-retour à laquelle nous sommes arrivés et qui rend le monde inhabitable (car comment habiter dans un monde où l’on ne peut plus faire retour ? comment voyager, découvrir, accueillir l’autre sans pouvoir retourner ?) ; la parole qui doit tout autant faire l’objet d’une attention écologique pour conserver sa capacité de co-création de monde et de liant.

Hommage à Michel Deguy (1930-2022) : un homme-peuple

Michel Deguy © Laurent Jenny

Qu’est-ce d’autre que le poème, ou le poétique, sinon une relation à la langue partageable ? Deguy en est convaincu, tout comme il fait de la pensée une puissance poétique, ce que Baudelaire appelait « l’admirable faculté de poésie » par quoi il entendait sa relation à la vérité, à la variation et à la différence. Selon une formule devenue mantra, « la poésie n’est pas seule », dont Deguy reconnaissait lui-même le caractère irénique – car notre société l’isole, c’est un fait –, il s’agit de créer des liens, avec la musique, avec les images vraies, avec l’architecture, avec la morale, avec la politique, avec la philosophie, au point que la liaison devienne une vérité, que le « et » de la copule devienne le « est » de l’être : la poésie est philosophie, la philosophie est poésie. La magnifique trouvaille de l’esperluette, le signe & de la revue Po&sie est la marque visible de la liaison, de la traduction, de la confrontation des langages.

Il est difficile de parler de Michel Deguy au passé car sa passion de l’avenir le rendait plus présent que ce qu’on appelle le présent. Il n’a cessé d’entrer en discussion implacable avec son temps – que l’on pense à son poème « Coronation » ou à son adresse à Greta Thunberg –, accompagnant sa réflexion d’une intense activité collective où il mettait cette discussion précisément en dialogue. Dans son enseignement, comme professeur de philosophie au lycée, où il eut comme élève Barbara Cassin ou encore Pascal Bonitzer, à l’université Paris 8, à Vincennes puis à Saint-Denis, où il guida librement des générations d’étudiants, au Collège international de philosophie, dont il a été le président, comme il a été celui de la Maison des écrivains ; dans son engagement auprès des revues, Critique, Les Temps modernes, et de l’édition (au comité de Gallimard, puis comme directeur de collection chez Belin) ; mais surtout dans son engagement dans sa revue, qu’il a créée en 1977 et dirigée depuis avec l’aide des membres de son comité – Claude Mouchard et Martin Rueff partageant depuis quelques années la direction avec lui –, et ses 180 numéros dans lesquels « tout est traduction », le monde en poésie, la poésie en poésie, la poésie en philosophie, et toutes les langues du monde accueillies dans le français en hôte attentif, autorisant le déplacement et le retour.

Michel Deguy donne lui-même quatre phases ou mouvements à son œuvre, comme le rappelle Martin Rueff à l’orée du très beau numéro de Critique qu’il lui a consacré en 2021, intitulé « N’était Deguy », reprise de la formule du poème « N’était le cœur », et sa suite, « N’était le cœur, nous serions sourds ». Ces mouvements ne sont pas des carcans chronologiques ou exclusifs, ils sont plutôt des « bonds », pour reprendre un mot de Jean-Luc Nancy à propos de Deguy. Dans le premier (qui va des Meurtrières – 1959 – à Gisants – 1985), « le poème est confiant, prompt, décidé, d’empirisme perçant, inquiet de rendre la justesse ». Il se nourrit de voyages, de traductions, d’entreprises collectives. Le deuxième est le temps de l’essai et de la prose pensive, de Brevets à L’énergie du désespoir, marqué par la commotion qu’a représentée le film Shoah de Claude Lanzmann auquel il consacre un volume collectif important, Au sujet de Shoah (1990). Michel Deguy est d’ailleurs retourné à Lanzmann et à l’importance qu’a eue cette œuvre dans un ouvrage publié en 2020. Le troisième mouvement est marqué par les combats et les deuils, de À ce qui n’en finit pas à Sans retour, de La raison poétique à Au jugé. Une quatrième phase pourrait être dite écologique ou écopoétique. Elle s’ouvre avec Desolatio (2007) et Réouverture après travaux (2007), s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui avec La fin dans le monde (2009), Écologiques (2012), et La commaison (2022) [1]. Ces chemins des livres, conduisant dans la prose, le poème, l’essai, la traduction (Celan, Hölderlin…), proposent un vaste déploiement de la raison poétique, en même temps que de sa critique.

Hommage à Michel Deguy (1930-2022) : un homme-peuple

Michel Deguy © Hédi Kaddour

Préciser les principes et les axes de cette raison poétique a occupé et occupera encore à l’avenir de nombreux chercheurs et chercheuses. Retenons-en ici trois des aspects les plus saillants. Le premier, c’est bien sûr le « comme » de la comparaison et le « comme si » de la fiction qui permettent au poète de penser différemment les choses, dans leur différence, dans leur rencontre avec l’autre. Cette façon de faire et d’écrire pourrait peut-être ralentir le mouvement d’engloutissement produit par la culture de l’identité et la technique de la dévastation. C’est sur ce « comme » de la poésie que se construit le commun, toujours sur fond de différence. Le néologisme de la « commaison », titre du dernier recueil, dit cela magnifiquement : la raison du comme, le comme en tant que maison, hospitalière de la différence. Le deuxième aspect est le témoignage, qui ne peut se livrer que selon une certaine vérité de l’image contre le voile médiatique et le discours égalisateur. Shoah en a donné le programme éthique et esthétique, et Michel Deguy, dans « Magnitude », pose de nouveau la question après la catastrophe de Fukushima qui conduit là aussi à une pensée radicale du sans-retour, à la nécessité d’un changement, à la rectification de Hölderlin : « Non ! Là où croît le danger/ ne croît pas ce qui sauve… ». Le troisième aspect est la traduction, comme « stupeur devant l’inaudibilité du proche » et désir de surmonter l’éventuel malentendu. La traduction est d’abord expérience et expérience collective. Elle est à l’origine de la création de la revue Po&sie. Elle devient pensée de l’incompréhensible et fonction interminable du soin à apporter à la langue et aux langues. D’où ces multiples transports que sont la métaphore, l’écoute des poèmes étrangers, le néologisme, qui permettent de faire fonctionner ensemble radicalité et renouvellement.

À 91 ans, Michel Deguy avait salué beaucoup d’amis avec des poèmes bouleversants sur la perte et sur ce qui finit : Abdelwahab Meddeb, Claude Lanzmann, Pierre Oster, Geneviève Bouffartigue, Bernard Stiegler, et, plus récemment encore, Philippe Jaccottet et Jean-Luc Nancy. « Ce qui n’est pas de ce monde / est de ce monde » sont parmi les mots qu’il a prononcés au bord de la tombe de Jacques Derrida, le 12 octobre 2004. Oui, Michel Deguy, ce qui n’est pas de ce monde est de ce monde et vos livres resteront nos guides dans le présent qui dure. À notre tour de vous saluer avec nos mots, ou encore mieux avec d’autres de vos mots, empruntés cette fois au Tombeau de Du Bellay :

              Un jour qu’il faisait jour

              Vous n’y êtes plus

Au ban du monde l’inoubliable.


  1. Il s’agit du premier titre, à paraître le 3 mars, de la maison d’édition L’extrême contemporain, créée à partir de la collection dirigée chez Belin par Michel Deguy.

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