Pavé de bonnes intentions

Sept siècles avec Dante

« Qu’on se rassure, ceci n’est pas vraiment une traduction », proclame la quatrième de couverture de L’Enfer de Dante mis en vulgaire parlure, d’Antoine Brea. Une affirmation doublement inquiétante, car elle déclenche aussitôt deux questions : que signifie « être vraiment une traduction », et pourquoi le fait que ce texte n’en soit pas une devrait-il nous rassurer ?


Antoine Brea, L’Enfer de Dante mis en vulgaire parlure. Le Quartanier, coll. « Série QR », 400 p., 23 €


Dans sa préface, Antoine Brea explique sa démarche. Au sortir de l’écriture d’un livre qui l’a « complètement lessivé », il décide de se ressourcer dans les grands auteurs et tombe sur une version bilingue de l’Enfer, un classique qu’il n’avait encore jamais lu. Mais cette traduction, en vers libres et lardée de notes « demi-savantes », le laisse insatisfait. Il en parcourt quelques autres, qui ne lui conviennent pas non plus – il trouve « strictement illisible » celle de Littré. En bon graphomane, il décide alors d’en produire une qui respecte la tierce rime et la métrique, mais aussi la liberté de ton et l’inventivité linguistique qui caractérisent le texte de Dante.

L’Enfer de Dante mis en vulgaire parlure, d'Antoine Brea

La « Carte de l’Enfer » d’après Dante, par Sandro Botticelli (entre 1480 et 1490)

Néanmoins, par humilité peut-être, ou pour se donner un peu de liberté, Antoine Brea affirme d’emblée que ce qu’il entreprend ne sera pas une traduction. Soit – même si se réfugier derrière les termes « adaptation » ou « variation » ne change pas grand-chose au propos, car toute traduction est, par essence, une adaptation ou une variation. Certes, Antoine Brea ne se pose pas en traducteur professionnel, mais ses considérations sur l’acte de traduction – « le mode de lecture ultime, le mode qui tient pratiquement de la télépathie » – fleurent bon un romantisme un peu suranné. En effet, on ne traduit pas un auteur, mais un texte, et ce texte, on l’a sous les yeux, nul besoin d’invoquer un pouvoir télépathique pour justifier les décisions que l’on prend. Quant au caractère rassurant mis en avant, il renvoie probablement au cliché « traduttore, traditore », « traduire, c’est trahir », avec ce traître de traducteur qu’on est donc rassuré de ne pas fréquenter.

Cela étant posé, qu’a fait Antoine Brea du texte de Dante ? Eh bien, à l’instar d’Emmanuel Lascoux dans sa récente traduction de l’Odyssée, il a introduit un ton plus relâché, un registre plus familier et pas mal d’argot, même si, sur ce dernier point, ses références lexicales ne sont pas très contemporaines – Albert Simonin de la « Série noire », Céline, Gide, Beauvoir, Queneau, Balzac… et, pour les plus récentes, Renaud ou Kery James. Considérons le premier tercet :

Au milieu de l’antif de notre vie

je me paumai en forêt fort obscure

où y avait plus de droite voie qu’on vît.

Et comparons-le à celui que propose Louis Ratisbonne en 1852 :

C’était à la moitié du chemin de la vie ;

Je me trouvais au fond d’un bois sans éclaircie,

Comme le droit chemin était perdu pour moi.

L’Enfer de Dante mis en vulgaire parlure, d'Antoine Brea

Si l’idée était de passer en « vulgaire parlure », c’est plutôt raté. Dès le premier vers, le lecteur non spécialiste de l’argot du XIXe siècle sera obligé de se reporter aux soixante-dix pages de glossaire que Brea adjoint à sa traduction pour savoir que « l’antif » c’est « le chemin », selon le Dictionnaire d’argot moderne de Rigaud (publié en 1888). La traduction de Ratisbonne est moins cryptique, moins élitiste et plus cohérente que celle de Brea. Dans la version de ce dernier, le mélange des registres est assez perturbant – élision du pronom impersonnel dans « y avait », suivie d’un imparfait du subjonctif, par exemple –, et au fil des pages, on a beau essayer, la sauce ne prend pas. Les rimes sont présentes, certes, quoique souvent forcées, et on peine à entrer dans le texte :

Ainsi fîmes-nous – entre sale et sec,

et longeant la mare infecte – un grand tour,

lorgnant qui de boue s’alimente avec.

Sans aller jusqu’à vouloir absolument escamoter l’acte de traduction, on peut au moins souhaiter qu’il ne monopolise pas toute l’attention du lecteur, et ce au détriment de l’œuvre. Bref, Antoine Brea s’est fait plaisir, l’intention était bonne, mais, on le sait, l’enfer en est pavé. Comme il le dit lui-même, il était « lessivé », et ce n’était peut-être pas la meilleure des dispositions pour s’attaquer à une œuvre majeure, pleine de pièges, et sur laquelle de nombreux traducteurs ont trimé. D’ailleurs, et pour conclure, il est difficile de parler de ce texte sans mentionner Jacqueline Risset, à qui l’on a beaucoup reproché d’avoir opté pour le vers libre, mais dont la traduction de 1985 respire encore, probablement, du souffle de la poésie :

Au milieu du chemin de notre vie

je me retrouvai par une forêt obscure

car la voie droite était perdue.

Pour l’instant, pas mieux.

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