« Décamérez ! », un an après

Il y a un an, du début à la fin du premier confinement en France, En attendant Nadeau a accueilli chaque jour une traduction créative du Décaméron de Boccace. Pour accompagner nos lecteurs, pour donner une forme à ce qui nous arrivait. L’ensemble vient de paraître en volume. Trois questions à la médiéviste et traductrice Nathalie Koble, à l’initiative de ce projet où la littérature médiévale devient matière à écriture contemporaine.


Nathalie Koble, Décamérez ! Des nouvelles de Boccace. Préface de Tiphaine Samoyault. Macula, coll. « Anamnèses. Médiéval/Contemporain », 288 p., 106 ill., 28 €


Comment, un an après, voir cette expérience d’écriture ?

Comme un cercle vertueux, qui tient de l’entrelacs, et de l’ellipse. Une échappée – qui rappelle que, si les arts sont nécessaires, c’est d’abord au quotidien. Décamérez ! traduit en effet d’abord une expérience d’écriture, qui fut improvisée du jour au lendemain au printemps dernier pour répondre à une autre expérience, inouïe et paradoxale, celle de cet enfermement qui nous a été imposé : une solitude partagée, à échelle humaine.

Aux événements que l’on traverse aveuglément, on trouve souvent des précédents dans l’Histoire, et la littérature propose parfois des antidotes efficaces. Boccace avait conçu son Décaméron, en pleine peste noire, comme un antidote, contre la maladie, l’isolement, et la peur, l’absence de communauté. La force de vie de ce livre expérimental n’est pas seulement de fiction, elle repose sur une expérience, qui tient dans une formule littéralement magique : l’improvisation d’un rituel quotidien – dans un lieu clos, partager chaque jour des histoires venues du dehors, à plusieurs. C’est tout le contraire d’un journal de confinement, c’est en quelque sorte un « Sésame, ouvre-toi » inversé : de l’intérieur, ouvrir sur l’extérieur, refaire le monde par la parole. La formule est ancestrale, elle est portée dans la littérature par un nom, une figure féminine : Shéhérazade. Elle révèle un trésor avec l’outil le plus commun, le plus immatériel, le plus simple d’emploi : la langue.

En renouant avec le livre de Boccace, Décamérez ! voulait en transposer l’expérience dans le monde d’aujourd’hui. Pendant les 54 jours du confinement de printemps, une nouvelle, translatée comme on disait au Moyen Âge (c’est-à-dire réécrite et déplacée), a été partagée avec la rédaction d’En attendant Nadeau et mise en ligne par le journal, pour la communauté virtuelle de ses lectrices et lecteurs, au jour le jour.

Il s’agissait, pour échapper à la solitude et au décompte accablant des morts, de démultiplier les liens avec les moyens de notre contemporain. La littérature n’est pas un conservatoire de paroles factices, elle est une indiscipline, qui peut s’exprimer dans l’urgence quotidienne.

Cela dit, ce n’est pas tout à fait un anniversaire : on ne peut que nous espérer pour le printemps prochain un quotidien un peu moins virtuel…

Décamérez ! Des nouvelles de Boccace : entretien avec Nathalie Koble

Boccace, Decameron, trad. Laurent de Premierfait, XVe siècle, Ms. fr. 5070, f° 51v. Paris, Bibliothèque nationale de France © BnF, Paris

Que fait la forme du livre aux textes, initialement publiés en ligne ? Ont-ils changé entre-temps ?

Le livre doit son existence à la lecture d’une éditrice enthousiaste, Véronique Yersin (dont le nom, par ailleurs, est lié au chercheur qui a découvert le bacille de la peste !). Il ouvre sur une autre communauté, celle d’une maison d’édition, et permet d’autres modalités de lecture.

L’été dernier, en me penchant sur le livre de Boccace avec un peu de recul, je me suis rendu compte qu’il reposait sur une structure complexe, qui déjoue le simple enchaînement des nouvelles au fil des jours. Le moteur secret de Boccace, à mon sens, c’est Dionée, ce personnage au nom androgyne (en grec, il renvoie à la déesse-mère), dont l’histoire, toujours la dernière, est libre de toute contrainte thématique. Dionée, le plus jeune et le plus enjoué des conteurs de la troupe, représente l’invention de la vie, la vitalité de l’aléatoire, en évitant au cercle du jour de se refermer sur lui-même. Il conjure le risque d’enfermement.

Le livre papier – dont on dispose, que l’on feuillette – permet de rejouer autrement cette combinatoire infinie. Sa mise en page, qui a été soigneusement travaillée, met en évidence des échos, et la force fécondante de l’anachronie, sur laquelle repose mon propre travail. Les chapitres qui entourent les nouvelles dans le livre facilitent ces nouveaux déplacements, entre les textes et avec leurs multiples modèles, entre les temps.

La transformation d’un partage virtuel improvisé en livre n’allait toutefois pas de soi, à mes yeux. Ce livre devait respecter deux préalables pour restituer l’expérience avec tout son sens. D’une part, préserver les textes dans leur inachèvement et l’urgence de leur écriture (il ne s’agissait pas de les récrire « sagement », à tête reposée, ni de compléter le recueil par les nouvelles de Boccace laissées en suspens). Les textes ont été à peine retouchés ; ils ont été augmentés d’index et d’une préface, et Tiphaine Samoyault m’a fait l’honneur d’un précieux compte rendu d’expérience, en tant que rédactrice, mais aussi et surtout comme première lectrice.

D’autre part, et le défi était plus difficile, il fallait garder la trace des liens multimédias qui accompagnent les nouvelles dans la version en ligne : la toile permet toutes sortes d’ouvertures, elle accuse jusqu’au vertige la pente de la rêverie. C’est de cela qu’est fait le Décamérez ! : depuis ma chambre, la réécriture a été très vite le prétexte à la multiplication des fenêtres, le support d’un partage d’écrans.

Le livre édité a préservé ces échos, qu’on a même amplifiés : des références absentes de la mise en ligne (notamment tous les liens soumis à droits d’auteur) sont présentes dans le livre, qui se trouve accompagné de plus d’une centaine d’images, anciennes et contemporaines. Nous avons aussi sollicité des artistes d’aujourd’hui et croisé les arts (photographie, peinture, musique, danse, théâtre, cinéma…).

Par quels moyens faire exister l’art des médiations et des circulations entre les formes (roman/poème), les genres (poésie/narration/satire), les arts (musique/littérature), du Moyen Âge à aujourd’hui ?

Les mondes médiévaux nous donnent des leçons d’invention mais aussi de transmission et de travail artistique transverses, en communauté – à méditer, à refaire. Le manuscrit médiéval aussi croise les pratiques d’écriture (copie, traduction, amplification, invention), les formes, et les modes d’expression.

Le Décaméron de Boccace, en particulier, n’est pas seulement un recueil de nouvelles : comme beaucoup de fictions médiévales, c’est un livre multimédia. Dans le récit-cadre, chaque journée s’achève sur un poème, chanté par un des personnages de la troupe : le livre est donc également une anthologie poétique, il appelle la musique.

En elle-même, chaque nouvelle est à la croisée de plusieurs traditions textuelles, dont la diversité est étourdissante : l’invention de Boccace est hybride, elle repose sur une mémoire partielle, traversante et recréatrice, qui donne voix à toutes les classes sociales, sur tous les tons. Une leçon d’amour, et d’humour, vraiment salutaire. La traduction créatrice peut rejouer ces libertés à sa façon.

Enfin, les manuscrits, en italien ou dans les multiples traductions auxquelles le livre a donné lieu dès le XIVe siècle, sont aussi les supports d’une riche illustration à plusieurs mains, qui témoigne de la vie des communautés du livre au Moyen Âge : elles transmettent et transforment l’œuvre en s’adaptant aux moyens qu’elles ont à leur disposition, et à leur temps.

Au fond, le Décamérez ! a tenté, avec les moyens de notre époque, de s’inspirer de ces dispositifs de production anciens. Ces modèles nous séparent du mythe qui fait de l’écriture littéraire un travail simplement solitaire, enfermé. Il paraît qu’en arabe Shéhérazade signifie « née de la ville » : de multiples façons, son nom prône déjà les hybridations, les bifurcations – la traversée.

Propos recueillis par Pierre Benetti

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