En quête de Stevenson

Quand il aborde un texte, le traducteur est très souvent confronté à des mystères : quel est le sens de cette expression que même Google ne semble pas connaître ? Comment appelle-t-on dans notre langue l’outil dont se servaient les tisserands dans le nord du Mali au XVIIe siècle ? Dès lors, il part en quête de réponses, animé d’un double sentiment : la volonté de résoudre le mystère et l’envie de ne pas y passer trop de temps. Mais parfois le mystère que le texte recèle est tellement bien caché qu’on ne soupçonne même pas sa présence. C’est ce qui m’est arrivé avec la traduction d’un court roman de Robert Louis Stevenson, The Beach of Falesa.

Avant même de commencer à traduire le roman d’un auteur important, il est utile de connaître son contexte. S’agit-il d’une œuvre de jeunesse, de celle d’un écrivain parvenu à maturité, de l’un de ses derniers textes ? De même, il est bon de s’interroger sur l’état du monde dans lequel l’auteur vivait, non par souci essentialiste, mais pour être en mesure de comprendre le sous-texte, les allusions, toute la trame des correspondances que l’auteur a pu (ou non) tisser. Une première enquête est donc nécessaire, dont l’objectif est de se replonger dans l’époque de la genèse du texte. Pour un auteur aussi connu que Stevenson, la documentation est abondante, et l’exercice n’est pas très difficile. Pour des raisons que j’expliquerai plus loin, il m’a paru utile de fournir au lecteur le résultat de ces recherches dans une « Préface du traducteur » qui débutait ainsi :

Robert Louis Stevenson est mort à quarante-quatre ans dans les îles Samoa, des suites d’une hémorragie cérébrale. Écrivain et romancier prolifique, il laisse une œuvre dont les romans les plus connus, L’Île au trésor ou Docteur Jekyll et Mr Hyde, masquent peut-être, du moins en France, le caractère novateur de sa prose. Henry James le considérait comme le plus grand romancier de son temps, et les textes que Stevenson écrit à la fin de sa vie le posent en précurseur de la littérature du XXe siècle, notamment The Beach of Falesa, qui concentre en un court roman (ou une longue nouvelle, comme on voudra) les idées et les positions qui sont les siennes, tant d’un point de vue littéraire que sociétal, et qui constitue peut-être le premier texte de fiction anticolonialiste publié par un écrivain britannique de premier plan.

Stevenson, qui a connu toute sa vie des problèmes de santé, voyage dans le Pacifique à partir de 1888, et, comme le prouve sa correspondance avec Henry James, tombe très vite amoureux de la région. Il a été élevé dans le carcan social victorien, et lorsqu’il débarque en Polynésie, il découvre une société très différente de celle qu’il connaît, bien plus complexe que la caricature qu’en fait la propagande impérialiste de l’époque, laquelle ne voit ou ne veut voir dans les indigènes que de bons sauvages à civiliser. Cette dichotomie lui inspire les derniers textes qu’il écrit, et notamment The Beach of Falesa, où les trois protagonistes traduisent son point de vue sur la barbarie colonialiste. Ouma, la jeune beauté indigène, baragouine un mauvais anglais, mais elle est loyale, pleine de bonté et de fraîcheur. Case, en revanche, est bien éduqué et « parle comme dans un salon », mais il est mauvais, égoïste et prêt à tuer pour servir ses intérêts. Entre les deux, Wiltshire, malgré tous les préjugés dus à ses origines européennes, préjugés dont il ne parviendra d’ailleurs jamais à se défaire totalement, ne peut s’empêcher de tomber amoureux d’Ouma et de ces îles. Stevenson illustre ainsi ce qu’il éprouve lui-même au contact des Polynésiens, qu’il trouve en fin de compte bien plus civilisés que ses compatriotes, et dont il défendra jusqu’à la fin de sa vie les valeurs et la culture. Il est convaincu que les bonnes manières ne sont qu’un vernis culturel, voire un leurre, et ne déterminent pas la valeur morale de chacun [1].

Enquêtes : un traducteur en quête de Robert Louis Stevenson

En fait, on touche là un des rouages essentiels de ce texte : la fausse valeur des apparences. La langue de chacun des personnages, et notamment celle de Wiltshire, le narrateur qui parle à la première personne, traduit ce triangle social et culturel. Les marqueurs de l’oralité sont très présents dans les dialogues, et sont déjà empreints d’une modernité que d’aucuns trouveront révolutionnaire chez Céline, par exemple. Je me suis donc attaché à traduire la langue et le ton respectifs de ces trois protagonistes le plus précisément possible. Le premier obstacle, bien sûr, c’était la langue d’Ouma. Stevenson prend bien soin d’appauvrir sa syntaxe. Aujourd’hui, il n’est plus possible de lui faire parler un français que je qualifierai, pour faire bref, de recréation caricaturale (« Y a bon Banania »). Ici, l’enquête a pris un tour « linguistique », avec une réflexion reposant sur de multiples critères, dont je ne donnerai qu’un exemple.

Si l’on considère la conjugaison du verbe savoir au présent et au singulier (je sais, tu sais, il sait), on voit mal comment quelqu’un qui ne parle pas français pourrait en déduire l’infinitif de ce verbe et comment il pourrait, quand on lui demande « Tu le sais ou tu le sais pas ? », répondre « Moi pas savoir ». Il est beaucoup plus logique de lui faire dire « Je sais pas ». Outre le fait que le texte s’en trouve allégé d’un colonialisme bon teint, cela évite de doter le personnage d’une prescience lexicale plutôt miraculeuse.

La langue de Case est plutôt facile à traduire, parce qu’il s’exprime dans un anglais classique, mais celle de Wiltshire est plus baroque. Considérons le titre du roman, qui revient dans le récit à plusieurs reprises, notamment dans la bouche de Wiltshire : The Beach of Falesa. À première vue, aucun problème, on traduit par La plage de Falesa. Mais, en faisant des recherches sur certaines expressions plus imagées dont ce personnage est friand, je suis tombé sur le livre qu’une universitaire australienne, Roslyn Jolly, de l’University of New South Wales, a consacré à la période polynésienne de Stevenson, Robert Louis Stevenson in the Pacific: Travel, Empire and the Author’s Profession (Ashgate, 2009). Elle y explique que Stevenson a truffé son texte de l’argot que les marins des mers du Sud parlaient au XIXe siècle, mais aussi du pidgin local, dont Stevenson était convaincu qu’il « deviendrait la langue du Pacifique » (Tusitala, XX. 10). Stevenson avait partiellement raison, vu que ce pidgin, le Beach-la-Mar, a évolué pour devenir l’une des trois langues officielles de la République du Vanuatu, le bichelamar. L’origine du terme remonte aux premiers colonisateurs portugais, qui, en arrivant sur ces îles, ont découvert des holothuries, une sorte de ver à l’aspect peu ragoûtant qu’ils ont appelé Bicho do mar (bestiole de mer). Les colonisateurs suivants, les Français, ont importé le terme dans notre langue, lequel est devenu Bêche de mer. Quand les Anglais leur ont succédé, ils ont perpétué la tradition avec Beach de Mar. Mais entre-temps, par glissements métonymiques successifs, le Beach de Mar en est venu à désigner la langue que parlaient les communautés de Blancs qui s’étaient établies là-bas. Puis ces communautés elles-mêmes.

Ainsi donc, cette Beach n’était pas une plage. Il fallait traduire ce titre par quelque chose ressemblant à La communauté de Falesa. En remontant à l’étymologie du terme, j’ai donc opté pour Le Bêche de Falesa, en expliquant brièvement en note l’origine du mot.

Comme dans toute enquête, une fois qu’on tire sur le bon fil, le reste suit. C’est ainsi que Roslyn Jolly m’a appris que dans l’argot des mers du sud, trade ne signifie pas « commerce », mais qu’il est l’apocope de tradewinds, les alizés. Dans le roman, Stevenson décrit une cahute où la chaleur est étouffante, et qui est « sheltered from the trade », c’est-à-dire « à l’abri des alizés », et non pas (ou pas seulement) « à l’abri du commerce ». Que fait-on de cela quand on est traducteur ? Eh bien, on choisit entre plusieurs solutions : « à l’abri du vent », « à l’abri du vent et du commerce », « à l’abri du vent du commerce » ; on peut également mettre une note si l’on souhaite montrer au lecteur qu’on a bien fait ses devoirs, ou décider que ce n’est pas dramatique et glisser sur la difficulté en gardant « à l’abri du commerce ». Traduire, c’est choisir ! L’important est de le faire en connaissance de cause.

Enquêtes : un traducteur en quête de Robert Louis Stevenson

Comme je le disais plus haut, j’ai voulu assortir cette traduction d’une préface. La raison en est qu’au cours de mon enquête sur ce roman, j’ai découvert un élément essentiel dont je pensais que le lecteur devait être informé, et dont je m’explique comme suit dans ladite préface :

En cette fin de XIXe siècle, des prises de position aussi contraires à la doxa [impérialiste victorienne] ne vont pas sans soulever de polémiques. Lorsque The Beach of Falesa est publié pour la première fois en feuilleton dans l’Illustrated London News, l’éditeur de ce journal, Clement Shorter, demande à Stevenson de retirer de son récit l’épisode du faux certificat de mariage, parce qu’il le trouve contraire à la bienséance. Stevenson refuse, bien sûr, étant donné qu’il s’agit d’un élément essentiel de l’intrigue, mais Shorter passe outre et le censure quand même. Par la suite, Cassell publie le récit dans un recueil, Island Nights’ Entertainment, et suggère de trouver un compromis en incluant le certificat de mariage, mais en lui donnant une durée d’une semaine au lieu d’une seule nuit. Stevenson accepte à contrecœur.

Ces polémiques ont pour conséquence l’existence de plusieurs textes « originaux » : le manuscrit, la première publication en feuilleton, la deuxième en recueil. Étant donné que la seule version que l’auteur ait avalisée est celle de Cassel, publiée en 1893, c’est celle que nous avons choisi de traduire, avec une modification : nous avons rétabli la durée originale du certificat de mariage telle que la voulait Stevenson, comme en atteste sa correspondance.

On voit qu’ici l’enquête débouche sur une « restauration » du texte dont le lecteur mérite d’être informé, parce qu’elle touche directement au thème central de ce roman, l’hypocrisie de la société dite civilisée qui accepte qu’on épouse une indigène pour une seule nuit, mais pas qu’un auteur en parle dans son roman. Elle est aussi la source d’un étrange savoir : une expertise à temporalité réduite sur un sujet restreint, circonscrit par le texte et vu sous un seul angle, celui de l’auteur. C’est à la fois passionnant et un peu perturbant. Souvent, on aimerait en apprendre un peu plus, creuser le sujet, mais un autre livre arrive, qui amène à se pencher sur la Grèce de Périclès ou les courses de chevaux au Kentucky… Quant aux choix de traduction, l’enquête permet de les faire en connaissance de cause. On peut toujours discuter de leur pertinence, mais comment imaginer qu’on puisse traduire sans enquêter ?


  1. La traduction de Santiago Artozqui, Le Bêche de Falaisa, a paru en 2015 aux éditions Onze-Treize.

Santiago Artozqui

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