Entretien avec Andrew Sean Greer

Andrew Sean Greer, dans son cinquième roman, Les tribulations d’Arthur Mineur, ravive un genre moribond – l’érotisme transgressif et les démêlés littéraires d’un auteur à succès – à travers le prisme homosexuel. En attendant Nadeau a pu s’entretenir avec le lauréat du prix Pulitzer 2018. 


Andrew Sean Greer, Les tribulations d’Arthur Mineur. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Gilbert Cohen-Solal. Jacqueline Chambon, 256 p., 22 €


Excusez-moi si je regarde sans cesse mon enregistreur, j’ai toujours peur que les piles s’épuisent. Cela m’est arrivé une fois, avec Colum McCann.

Vous êtes le seul à ne pas enregistrer avec un iPhone.

Ç’aurait été mieux ?

Cela entraîne d’autres problèmes : par exemple, en le touchant par hasard, vous pouvez l’éteindre. Ou vous risquez de recevoir un coup de fil au milieu de l’entretien.

Donc je resterai vieille école, comme Andrew Mineur, qui, à l’instar de Nathan Zuckerman, l’alter ego de Philip Roth, est un romancier accompli amoureux d’une jeune personne. Les romans de Mineur s’intitulent Calypso et Swift. Est-ce là un clin d’œil à votre œuvre ? 

Oui, dans une certaine mesure : j’avais voulu appeler mon premier livre Swift, mais mon éditeur ne voulait pas de ce titre, donc je l’ai mis ici, comme une blague personnelle.

Calypso, tel Carnovsky de Zuckerman, a été un énorme succès, ce qui fait que Mineur sera invité en Italie pour recevoir un prix. D’où vient ce titre ?

C’est une nouvelle que j’ai écrite et que personne n’a voulu publier.

Ces deux titres évoquent à la fois la tradition littéraire et le voyage.

Bien évidemment, ils renvoient à l’Odyssée et aux Voyages de Gulliver, que j’ai choisis pour ridiculiser Arthur, en le situant dans la lignée de ces épopées d’hommes voyageant pendant des années et désespérant de rentrer au foyer.

Aux États-Unis, le héros s’appelle Arthur Less (« less » = « moins »). Que pensez-vous du titre français ?

En Allemagne aussi ils ont changé son nom – il s’appelle « Arthur Weniger » – pour maintenir le jeu de mots, alors qu’à mon avis il ne faut pas trop insister sur ce genre de choses. Ce patronyme joue aussi sur le discours de Molly Bloom, dans lequel elle répète à la fin le mot « yes », rime qui ne fonctionne pas dans d’autres langues.

Andrew Sean Greer, Les tribulations d'Arthur Mineur

Jean-Georges Vibert, Gulliver et les Lilliputiens

Sans gâcher la surprise, on peut révéler que votre roman se termine sur le mot « less ».

C’est pour cela qu’ils l’ont traduit, alors que les Italiens l’ont gardé.

C’est un nom performatif : le héros subit de nombreuses pertes.

Il me semblait que le seul moyen d’écrire une comédie, c’est-à-dire de récompenser le héros à la fin, était d’abord de tout lui enlever. Sinon, c’est plat ; lorsqu’on y arrive, il n’y a aucun sentiment de joie.

Comment voyez-vous le personnage d’Arthur Mineur ?

Il est doublement innocent : doté d’une arrogance narcissique et enfantine, alors qu’il refuse d’apprendre de ses erreurs, espérant simplement que les choses se passeront mieux la prochaine fois.

Quel genre d’erreurs ?

Par exemple, il parle un allemand horrible, mais il ne s’en rend pas compte. Ses interlocuteurs insistent, il doit vraiment apprendre la langue, ou alors cesser de l’utiliser. Il prend plaisir à y nager, faisant des fautes terribles, et on finit par trouver ça charmant.

Vous avez vécu à Berlin il y a cinq ans, avant de regagner San Francisco, dont le portrait ici me fait penser à celui brossé par Armistead Maupin.

Ça me fait plaisir : pour ce livre, Armistead Maupin a exercé une énorme influence sur moi. Surtout dans la mesure – aujourd’hui cela me paraît incroyable – qu’il écrivait déjà dans les années 1970 et 1980 des livres pleins d’humour, de joie et de pathos – employant toute une gamme d’émotions – avec des personnages gays, lesbiens et trans. Personne ne l’a vraiment fait depuis. Je me souviens de les avoir lus en pensant : « Oh, c’est okay, je pourrais éventuellement être heureux, pas de manière conventionnelle, mais dans la possibilité de construire une autre sorte de famille. » Je crois qu’il a donné à beaucoup d’entre nous l’envie de s’installer à San Francisco. Il traite l’homosexualité comme quelque chose de complètement banal, il n’en parle même pas, il plonge tout simplement dans ses aventures, évitant le pathos et la souffrance caractéristiques d’une grande part de la fiction gay des années 1980 et 1990. Ses livres m’ont toujours impressionné.

Comment peut-on situer votre œuvre par rapport à celles d’autres romanciers homosexuels ?

Je lis très peu de fiction gay. À mon avis, il y a une forme de vie citadine dans les villes comme San Francisco, et probablement Paris : une culture blanche, mâle et homosexuelle, mais je n’y participe pas, et je n’écris pas sur elle. L’influence d’écrivains gays a été plus importante lors de mon coming out, je les ai lus afin d’apprendre comment ça se passait, pour obtenir des informations, genre « y a-t-il des personnes comme moi ? ».  C’est triste à dire mais, comme tous les écrivains, je suis égoïste : je choisis mes lectures en fonction de mes projets en cours, je ne lis même pas de littérature contemporaine.

Et pour ce roman, qu’avez-vous lu ?

Pnine, les romans Bech d’Updike, et puis je suis toujours en train de lire et de relire Proust. C’est un mélange étrange qui a fonctionné !

En effet, l’homosexualité n’est pas vraiment un enjeu ici, Arthur Mineur paraissant plutôt préoccupé par son statut d’Américain inepte à l’étranger.

Si l’homosexualité est à l’origine de beaucoup de souffrance partout dans le monde, Arthur, lui, a d’autres problèmes.

Lesquels ?

Rentrer dans son appartement à Berlin, ou se débrouiller au Maroc quand tout le monde tombe malade. Ou ses démêlés sentimentaux avec ses anciens et nouveaux amants. Ainsi que sa peur de vieillir.

Sa situation à l’étranger me fait penser au film de Sofia Coppola, Lost in Translation, à ces Américains relativement sophistiqués, renvoyés à leur nationalité après quelques accrochages avec les autochtones.

Je considère Arthur Mineur comme le cas typique de l’Américain maladroit, qui, confronté aux pratiques exotiques d’autres pays, se rend compte qu’il est inadapté alors que ses hôtes sont chez eux. Cela fait partie du voyage : tu prends conscience de ton ridicule.

Dans ce livre, il se remémore son passé, la narration faisant des allers et retours entre son exil provisoire et sa vie d’avant, créant une chronologie complexe qui n’est pas sans rappeler Herzog.

Au début de l’écriture du roman, je lisais Bellow, surtout parce qu’il n’est plus à la mode. Les écrivains démodés sont une révélation… Les livres de Bellow sont complètement à part parce qu’ils emploient une autre forme narrative ; je les ai dévorés. Donc il a été important pour la chronologie, mais au fond – ça fait peut-être prétentieux – je me demande si ce n’est pas plutôt Proust. Lorsqu’on y plonge, on se rend compte que le passé émet sans cesse des échos. Certains de mes lecteurs trouvent ma méthode déroutante, alors que pour moi le plus dérangeant, ce sont ces gens qui prétendent ne se souvenir jamais de rien.

Andrew Sean Greer, Les tribulations d'Arthur Mineur

Andrew Sean Greer © Kaliel Roberts

Ça fait du bien : trop souvent la littérature américaine contemporaine, comme le cinéma, reste coincée dans un éternel présent.

C’est plus difficile au cinéma : pour retourner dans le passé, on a recours à un fondu au noir, procédé assez lourd. Alors qu’en littérature il suffit de dire : « il y a quelques années » ; en peu de mots, on introduit un fragment du passé.

Chez vous, cet intérêt pour le passé s’accompagne d’une obsession pour les chiffres : les différences d’âge entre amants, ainsi que le seuil du cinquantième anniversaire d’Arthur.

Quand j’ai commencé ce livre, j’avais quarante-quatre ans et tous mes amis approchaient de la cinquantaine, donc je la voyais venir. Et quand j’ai écrit Les confessions de Max Tivoli – l’histoire d’un homme qui parcourt les âges de la vie à l’envers –, c’était parce que j’approchais de la trentaine. Ici, je pensais surtout au fait que, lorsqu’un homosexuel vieillit, il n’a pas beaucoup de modèles parce que la génération d’avant est morte du sida. Donc tous ces hommes et artistes et écrivains vivent dans le vide, ils ne savent pas ce qui les attend.

Arthur vit son premier grand amour avec le poète Robert Brownburn, membre de la Russian River School. Avez-vous eu un modèle pour ce personnage et son courant artistique ?

C’est inventé mais c’est explicitement basé sur l’école de New York des années 1950, qui comprenait John Ashbery, Frank O’Hara, Jimmy Schuyler et quelques artistes gays qui se sont réunis. Ils buvaient énormément, ont obtenu des postes à New York et se sont offert des positions à la fac ainsi que des commandes pour des articles. Cela avait l’air d’être très amusant. Je l’ai alors située à Guerneville, dans la vallée de la Russian River.

Cette école, que représente-t-elle pour vous ?

Je ne l’ai jamais connue, j’ignore si l’on m’aurait invité à en faire partie. C’était une vie de bohème, très libre. Ils faisaient de l’art sans apologie, tout en étant récompensés par la société. Et ils dominaient d’un point de vue culturel. C’est comme si on s’était échappé juste après un gros cambriolage de diamants : sentiment logique lorsque tu arrives à être accepté par la société en restant fidèle à toi-même. Je trouve cela merveilleux.

Où se situe la bohème d’aujourd’hui ?

Je ne crois pas qu’elle se trouve à San Francisco. Peut-être dans certains districts de New York ? À Berlin ?

Ou à New York ?

Je suis allé à un réveillon où il y avait beaucoup d’homosexuels du milieu du théâtre, et il y avait une ambiance… très ouverte,  des folles radicales.

À Manhattan ?

Oui. Ils avaient tous la cinquantaine ou la soixantaine, ce n’étaient pas des jeunes, ils sont issus d’une époque où la contre-culture revêtait une certaine importance, ils en faisaient partie. Où se situe-t-elle aujourd’hui ? J’aimerais bien le savoir. Je ne suis pas dedans, mais Dieu bénisse ceux qui y sont.

Armistead Maupin m’a expliqué combien les conversations à San Francisco sont moins intéressantes maintenant.

En effet, c’est assez ennuyeux : quand vous faites la queue dans un café – moi, j’ai l’habitude de parler avec mes voisins –, autrefois on était collés les uns aux autres. Aujourd’hui, les gens du hi-tech exigent un périmètre d’un mètre autour d’eux, donc la queue va jusqu’au bout de la rue, même si on n’est que six personnes, parce qu’ils sont au téléphone et ne veulent pas échanger avec les autres. Ce n’est pas le San Francisco que je connais, j’aime bien croiser des inconnus, puis les recroiser plus tard en se rappelant le café où on s’était aperçus. Tout cela a disparu.

Ce discours me rend nostalgique, comme votre roman, qui traite du passage du temps. D’après Oscar Wilde : « La jeunesse pour les jeunes, c’est du gâchis. » Dans votre texte, on trouve un peu de Dorian Gray.

J’ai manqué de talent pour la jeunesse, je n’ai pas réussi à la vivre de manière joyeuse, spontanée et insouciante, avec un sentiment d’immortalité, comme le font apparemment les autres. Tout me faisait peur, et puis j’avais très envie de devenir écrivain : je ne faisais qu’écrire. Je n’allais pas dans les bars ou les clubs pour danser, tout ce qu’on est censé faire à cet âge-là. Je ne savais pas profiter de ma jeunesse et j’avais hâte qu’elle se termine.

On peut dire qu’Arthur rajeunit à travers son amour pour Freddy.

Freddy Pelu a quinze ans de moins que lui. Je l’ai piqué à Chéri, roman de Colette, où il y a un personnage du (presque) même nom qui a trente ans de moins que l’héroïne, Léa, courtisane d’une cinquantaine d’années. J’adore la manière dont ce décalage les met dans la confusion, parce qu’il s’avère que chacun y vit son grand amour, bien que ce soit impossible.

Propos recueillis par Steven Sampson

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