Carpe diem

Je me souviens du jour où j’ai découvert Au jour le jour dans la collection « L’Imaginaire » : c’était au printemps 1984, quelques mois après sa publication. De passage à Paris – je vivais encore à New York, ville où se déroule l’intrigue du livre –, je passais devant la vitrine d’une libraire germanopratine. Ce qui m’a frappé d’abord, c’était le titre : était-il fidèle à l’aphorisme « carpe diem » ?

Saul Bellow, Au jour le jour

Parce que, en anglais, Seize the Day constitue une traduction exacte de la locution d’Horace. Je connaissais bien l’histoire, l’ambiance m’était familière : Tommy Wilhelm, quadragénaire, séparé de la mère de ses deux enfants, nourrit des rêves d’artiste – il a voulu être comédien à Hollywood – tout en travaillant pour une grande société comme représentant pour la région Nord-Est, chargé de vendre mobilier d’enfants, petites chaises, berceaux, tables, échelles, toboggans, balançoires et bascules. Alcoolique et accro aux médicaments, il a récemment démissionné de son poste et est sur le point d’épuiser ses dernières économies, alors même qu’il doit des sommes importantes à sa femme, dont il n’a pas encore divorcé.

Mais le cœur du livre est ailleurs : dans la quête d’un père. Tommy Wilhelm en a deux, vivant sous le même toit, dans un immeuble de l’Upper West Side, quartier des Juifs immigrés. Son vrai père, un médecin, avec qui il entretient une relation étriquée et froide – ils prennent le petit-déjeuner ensemble tous les jours – refuse de l’aider, bien qu’il soit très riche. Quant à son père de substitution, c’est le docteur Tamkin, un faux psychologue qui profite des failles de ses patients pour leur extorquer de l’argent, par le biais d’investissements sur le marché des matières premières où il touche un pourcentage.

Saul Bellow, Au jour le jour

Saul Bellow décrit mieux que personne les dessous du rêve américain, l’obsession pathologique pour l’argent. Son titre est à double tranchant : le héros semble moins désireux d’éprouver du plaisir que de « saisir » des bénéfices financiers. L’expression « au jour le jour », au contraire, fait entendre une note spontanée et spirituelle.

Cette opposition reflétait ma vision de la différence entre Paris et New York dans les années 1980. À mes yeux de touriste, la capitale paraissait exotique : hédoniste et mélancolique. Quand j’ai vu la couverture de l’édition de « L’Imaginaire », j’ai pu me rassurer : les Français demeuraient encore insensibles à la conception américaine du « carpe diem ».

Espérons que cette traduction ne sera pas un jour rebaptisée !


Saul Bellow, Au jour le jour. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Danielle Planel. Gallimard, coll. « L’Imaginaire » (n° 123), 266 p., 9,65 €

Steven Sampson

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