Entretien avec Melissa Broder

So sad today, recueil d’articles de Melissa Broder, intitulé d’après son compte Twitter, parle de sa vie sexuelle, axée sur la pornographie et les sites de rencontre. Il efface la distinction entre vie privée et vie publique, hétéro et homosexualité, féminin et masculin, sentiment et sensation, littérature et texto, réel et virtuel. Ce parti pris vulgaire, scatologique et pornographique représente-t-il l’avenir de la littérature ? EaN a pu s’entretenir avec l’autrice à Paris.


Melissa Broder, So sad today. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Clément Ribes. L’Olivier, 208 p., 20 €


Pourriez-vous nous parler du rapport entre ce texte et votre compte Twitter (@melissabroder) ?

Aujourd’hui, je vis à Los Angeles ; j’y ai emménagé il y a cinq ans. Avant, je travaillais dans l’édition à New York, où j’ai traversé une période d’angoisse et de dépression. J’ai essayé tous les remèdes traditionnels – la psychothérapie, les médicaments –, rien n’a marché, donc j’ai créé un compte Twitter anonyme, que j’ai appelé « so sad today », et j’ai commencé à envoyer des tweets de cent quarante signes. C’étaient des lettres envoyées dans le vide, qui ont rapidement trouvé un public. J’avais toujours écrit de la poésie pendant mes trajets en métro. À Los Angeles, je conduisais, ce qui m’empêchait d’écrire, donc j’ai commencé à dicter avec Siri. Du coup, mon style est devenu plus idiomatique, les sauts de ligne ont disparu, et les poèmes se sont transformés en essais. J’en ai publié quelques-uns en ligne, une éditrice les a vus et appréciés – elle ignorait l’existence de so sad today –, on a déjeuné ensemble, et quand je lui ai parlé du compte Twitter, elle m’a proposé de les marier, puisque mes essais et mes tweets traitaient des mêmes thèmes : le sexe, la mort, la dépression, l’étrangeté d’être vivant. Donc, ces écrits sont des explorations plus profondes des thèmes de mon compte.

Vous avez combien d’abonnés ?

750 000.

Que pensez vous de Twitter, et d’Internet plus généralement ?

Je continue à tweeter depuis so sad today : c’est une addiction. Alors qu’avec mes autres addictions – l’alcool et les drogues – j’étais arrivée au point où elles détruisaient ma vie, Internet n’est pas assez douloureux pour que j’arrête. Me sens-je coupable ? Oui !

Quels sont les auteurs qui vous ont influencée ?

En tant que poète, Sylvia Plath et Anne Sexton parmi d’autres poétesses de cette époque. Pour mon roman, The Pisces (inédit en français), les trois livres qui m’ont influencée sont Mort à Venise, L’enfant perdue d’Elena Ferrante et Le professeur et la sirène de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. En ce qui concerne So sad today, j’ai été moins influencée par mes lectures, ce livre étant plutôt cru.

Les deux premiers tiers de ce recueil se lisent comme un poème en prose, marqué par la répétition et la jouissance linguistique, reléguant l’intrigue au second plan.

Exactement. Dans l’écriture de la prose – et maintenant pour les scénarios, que je pratique aussi –, il faut que quelque chose se passe, d’abord un premier événement, ensuite un deuxième, etc. Tandis que dans un poème, il peut ne rien se passer. Souvent, il y aura un événement ou un tournant, mais qui peut être interne et affectif. Je suis quelqu’un d’introverti, qui vis dans ma tête : ma vie est simplement un fantasme, ou en tout cas elle a lieu dans le domaine de la pensée et du sentiment plutôt que dans l’action. Ce sont là les préoccupations de la poésie.

On trouve ici un langage qui ne m’est pas toujours familier, qu’il s’agisse de nouvelles expressions ou de l’emploi inattendu d’une préposition. S’agit-il d’un langage propre à Internet ? Je pense, par exemple, à « wingman bro [1] ». Faites-vous exprès d’innover ?

Lorsque j’écris de la poésie ou des romans, j’essaie d’employer un langage qui aurait été compréhensible d’un lecteur d’il y a cinq cents ans. Mais avec So sad today, je me suis autorisée à me vautrer dans le jetable, je voulais explorer la langue vernaculaire, que je connais pour avoir passé beaucoup de temps sur Internet.

Quelle partie d’Internet ?

Encore Twitter.

Vos lecteurs maîtrisent-ils cette langue vernaculaire ?

Ils sont souvent imprégnés de cette culture. De nombreux adolescents me lisent, ainsi que des adultes, mais mon travail trouve sa plus grande résonance chez les femmes de vingt ans ou un peu plus : ce sont elles qui m’envoient le plus de courriels. À mes yeux, elles sont encore adolescentes. À mon avis, le rap est à l’origine de beaucoup d’expressions qui arrivent sur Internet, et sur Twitter.

Melissa Broder, So sad today

Melissa Broder © Patrice Normand

Pourquoi préférez-vous Twitter ?

Je vois Facebook comme un cloaque, un mélange bizarre où figurent à la fois ma tante et des fans que j’ai acceptés comme amis sans savoir ce qu’ils cherchaient ; ils prêchent leur vision du monde, mais d’une manière étrange et propre à Facebook. En ce qui concerne Instagram, je suis une horrible photographe. Même mes rêves sont faits de mots plutôt que d’images, je n’en ai pas beaucoup dans la tête. Donc Twitter semblait me convenir. Et avec Instagram, tout le monde cherche à donner une meilleure image de sa vie, alors que sur Twitter personne ne le fait : à la limite, les gens préfèrent y souligner les aspects sombres. Et c’est ça que j’aime avec Internet : nous sommes désincarnés. Alors qu’avec Instagram nous le sommes moins : il s’agit de selfies du corps. Twitter, c’est juste des mots.

Alors que votre poésie est incarnée.

Ma poésie s’inscrit dans mon combat pour vivre dans un corps. J’adore parler du corps, mais y vivre est moins confortable.

Pourquoi ?

Je ne sais pas. Il démange.

Le corps féminin ?

Un aspect du défi vient du fait de vivre dans le corps d’une femme, et des messages reçus de ma mère concernant l’idéal féminin : cela explique en grande partie pourquoi je suis en guerre avec cette incarnation depuis ma jeunesse. Mais il est sans doute difficile aussi pour certains hommes de vivre dans un corps.

Quels messages reçus de votre mère ?

Il fallait rester mince, contenue, et cela peut se traduire… ma mère n’est pas contente de l’existence de ce livre. Elle ne l’a pas lu, mais à quoi bon se laisser déborder ? Pourquoi s’étendre sur tous ces aspects peu appétissants ? Lorsque j’écris, je ne suis plus présente dans mon corps, il va ailleurs, je n’ai pas besoin d’y être physiquement, donc je me sens libre d’être plus sale et expansive.

En lisant So sad today, je vous voyais comme une lesbienne obèse. Maintenant, je vois – je ne le dis pas pour draguer – que vous êtes très attirante.

Merci.

Dans l’essai, vous revendiquez le droit d’être grosse et moche, alors que dans la vraie vie vous correspondez plutôt à l’idéal féminin traditionnel.

Ce qui m’attire chez une femme, c’est ce que je ne me permets pas d’être ; j’aborde ce thème dans le deuxième chapitre, sur les troubles alimentaires, où j’explique que ce que je trouve sexy correspond à ce que j’ai peur d’être, il s’agit d’un laisser-aller.

Est-ce le désir d’être comme elles, ou simplement de l’attirance ?

Elles m’attireraient sexuellement.

Vous le dites au conditionnel.

Je suis attirée, je suis bisexuelle.

Et vos amantes, que trouvent-elles chez la femme mince que vous êtes ?

Je n’en sais rien, c’est peut-être ma personnalité.

Je vous ai tout de suite identifiée comme juive : votre accent et votre intonation, pour ne pas parler de votre nom. Même votre prénom fait juif.

Très juif.

Y a-t-il quelque chose de juif dans votre personnage ?

Absolument. C’est drôle, parce que je ne suis pas allée à la synagogue depuis de nombreuses années, je ne suis pas pratiquante, mais culturellement je me sens très juive. À mon avis, il s’agit de cet héritage des névroses, cette tradition qui consiste à transformer votre angoisse personnelle en humour parce qu’on ne sait pas quoi en faire d’autre : c’est un instinct juif.

Avez-vous des modèles ?

Philip Roth est l’un de mes préférés. Je pense aussi à des humoristes comme Woody Allen, Seinfeld et Richard Lewis. Quand vous regardez la page Wikipedia de Lewis, vous voyez que ses thèmes sont les miens.

Lesquels ?

Les angoisses : la mort, l’existence dans un corps, la sexualité et la conscience de soi. C’est le fait d’avoir du recul par rapport à tout cela, mais pas assez pour le vaincre dans la vraie vie, alors qu’on arrive à le nommer à travers l’art.

Doit-on comprendre que la narratrice – dans au moins un chapitre, elle s’appelle Melissa Broder – c’est vous ?  

C’est moi, oui.

Quel intérêt d’abolir la distance entre vous et la narratrice ? 

Dans Moby Dick, il s’agit de la baleine, mais on n’en voit que certaines parties. De même, ici c’est la partie de la baleine qui est moi-même.

Melissa Broder, So sad today

C’est troublant, je connais des détails intimes de votre sexualité : vous avez écrit un message avec votre sang menstruel ; vous aimez jouir sur la bouche de vos amants.  

C’est juste. Mais cela reste distancié lorsque c’est imprimé sur la page, vous comprenez ? Parce que je ne suis pas emprisonnée par mon corps.

Cet étalage impudique de sa propre intimité me semble à la fois assez juif et assez américain.

En effet. D’où est-ce que ça vient ? Ma mère est juive à 100 %, mon père aussi, mais elle n’est pas du genre à tout étaler. Qu’est-ce qui fait que les Juifs veulent tout montrer dans le domaine artistique ? J’ai envie de répondre qu’il y aurait une sorte d’équivalence entre la honte et la culpabilité chez les Juifs. Donc, lorsqu’on étale tout, c’est une forme de révolte. Mais contre qui ? Je n’ai pas l’impression de le faire vis-à-vis de la société en général, je dirais que je m’oppose à la honte que je ressens en moi. La honte est comme mon étoile polaire. Cela ne regarde que moi, mais je crois que dans le judaïsme il y a un aspect terrien ainsi qu’un côté direct qui va avec.

So sad today – le livre – s’inscrit-il dans une tradition littéraire, ou est-ce un simple projet personnel entrepris pour des raisons thérapeutiques ?

Il ne s’agit pas de thérapie mais plutôt d’une tentative de découvrir jusqu’où j’étais capable d’aller dans la révélation de la vérité. Jusqu’où dans le dévoilement du côté obscur. Quant à la littérature de la confession, je vois une différence entre ce qu’on dit pour être grandiloquent ou choquant et ce qui vient du besoin de déterrer quelque chose d’enfoui, d’affronter la peur.

Il y a un fort aspect scatologique dans votre écriture.

Je crois qu’on ne chie pas assez en littérature, alors qu’on y mange souvent. Dans la vraie vie, on ne cesse de déféquer, et de pisser. J’ai ressenti une telle honte à l’égard du corps, je voulais en considérer les aspects les plus honteux et faire en sorte qu’ils soient acceptables.

Vos parents ont-ils d’abord pris conscience de toutes ces expériences par le livre ou par le compte Twitter ?

Lire le livre leur est interdit.

Je suis fasciné par la vulgarité de votre langage – par exemple, l’emploi du mot « like [2] » comme interjection. Aimez-vous cet horrible tic de langage très à la mode aux États-Unis ?

Ouais, parce qu’il fait tellement bête. J’aime bien accueillir la Jap [3] ou la Valley Girl [4] et l’inverser.

De même pour « yr cum [5] », où les mots abrégés soulignent l’impudeur du propos.

Il y a de l’ironie dans le décalage entre la personne qui aspire à vivre dans un état éternel de désir – ce que Sappho appelle le désir universel ou intemporel – et cet argot temporel et jetable d’Internet.


  1. Traduit de façon banale par « bon pote ».
  2. On pourrait le traduire par « quoi » ou « tu vois ? ». Sa présence inutile et stupide n’est pas toujours respectée dans la traduction française.
  3. La « Jap » ou Jewish-American princess, figure caricaturale et péjorative de la Juive américaine, censée être vulgaire, gâtée, narcissique et matérialiste.
  4. Figure péjorative des femmes de la vallée de San Fernando, au nord de Los Angeles, dont les caractéristiques correspondent à celles de la Jap, en plus vulgaires.
  5. « I will like 3 of yr statuses on fb while I swallow yr cum. » Traduction : « je likerai trois de tes statuts facebook tout en avalant ton foutre. »  Encore une fois, la traduction française est plus formelle et explicative, évitant les abréviations (« yr » pour « your »,  « fb » pour « facebook », « cum » pour « come », i.e. « foutre »).

Propos recueillis par Steven Sampson

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