L’enthousiasme d’un poète

En 1935, William Butler Yeats fait la connaissance de Dorothy Wellesley, poète, aristocrate et propriétaire d’un magnifique domaine du Sussex. Ils se lieront d’amitié, se verront régulièrement et échangeront jusqu’à la mort de Yeats, trois ans et demi plus tard, une correspondance aujourd’hui traduite en français. Elle témoigne de leurs liens affectifs et de l’extraordinaire énergie créatrice du poète qui ne cessera d’être occupé à mille travaux littéraires, jusqu’à son dernier souffle. Dans l’ultime lettre qu’il lui adresse, quelques jours avant sa mort, il lui écrit d’ailleurs, une fois encore : « Je ne fais qu’écrire de la poésie ».


W. B. Yeats, Lettres sur la poésie. Correspondance avec Dorothy Wellesley. Préface de Kathleen Raine. Traduction, présentation et notes de L. Pinet-Thélot, J.-Y. Masson et P. Giraudon. La Coopérative, 333 p., 22 €


Cette vitalité de Yeats septuagénaire est l’un des grands intérêts du livre. Elle s’exprime par une réflexion parfois technique mais le plus souvent affective, « venue de l’âme », sur le processus de création et sur la poésie. Au cours de ces brèves années finales, Yeats ne cesse d’aborder ces sujets avec Wellesley, poète très mineure, alors qu’il est en train de rassembler l’anthologie Oxford Book of Modern Verse à l’occasion de laquelle il l’a rencontrée, de traduire les Upanishads avec Shri Purohit Swami, maître spirituel hindou, de mettre sans doute la dernière main à ces Nouveaux poèmes, au titre si vaillant et approprié, de peaufiner d’autres vers, de rédiger des essais pas toujours bien inspirés comme The Boiler, d’assister aux représentations de ses pièces, etc.

De la plupart de ces activités, il ne parle pas ou avec peu de détails, s’employant plutôt à jouer le rôle de poète bienveillant vis-à-vis d’une autre poète, débutante mais talentueuse, avec qui il discute presque d’égal à égal. Hormis les idées sur le rapport qu’il convient que l’artiste entretienne avec son art (« Il faut sacrifier tout et tout le monde à [la] poésie »), les deux correspondants échangent des commentaires précis sur des poèmes particuliers (Yeats envoie à Wellesley une vingtaine de ses compositions, et commente une dizaine de celles de Wellesley). Wellesley y montre parfois une certaine indépendance d’esprit comme lorsqu’elle parvient à déclarer au célèbre poète trop aimablement décidé à imposer ses corrections : « Je préfère de mauvais poèmes écrits par moi à de bons poèmes écrits par vous sous mon nom. »

W. B. Yeats, Lettres sur la poésie. Correspondance avec Dorothy Wellesley

William Butler Yeats

De manière répétée, Yeats fait aussi état de sa recherche d’un élan poétique sans cesse renouvelé, gardant toujours la splendide assurance d’un écrivain qui a trouvé sa place en dehors des modes successives de la poésie d’alors, qui trouve sa voix à l’intérieur d’une utilisation du rythme et de formes strophiques strictes, et réinvente sans cesse une tradition qui lui convient (en cela assez loin de celle, souvent très savante, allusive et froide, de son « pair » T. S. Eliot).

Fatigué ou rempli d’une énergie débordante, Yeats semble en tout cas vivre ce qu’il appelait une « seconde puberté » (laquelle lui aurait été rendue par la fameuse opération de 1934 ­–une vasectomie censée lui redonner vigueur). Ces détails intimes n’apparaissent bien sûr pas dans les lettres à la « Chère Lady Gerald » vite devenue « ma chère Dorothy », qui expriment cependant des élans curieux vis-à-vis d’une femme par ailleurs lesbienne. Wellesley y semble d’abord une figure de fascination, une des dernières dans la longue liste dont le génie poétique yeatsien et l’homme Yeats lui-même semblent toujours avoir eu besoin.

La « chère Dorothy » remplace d’une certaine manière, sur le plan imaginaire et pratique, lady Gregory (morte en 1932), châtelaine de Coole House en Irlande (là où le poète trouva souvent repos et inspiration). En effet, Wellesley possède des charmes similaires : un magnifique pedigree et l’enchanteresse demeure de Penns, séductions auxquelles s’ajoute celle d’une intrigante androgynie qui va permettre à Yeats de vivre de nouveaux émois affectifs. Le poète se montre ainsi charmé par la manière qu’a Dorothy de « joue[r] avec le monde comme un jeune homme » et sent se réveiller en lui « son côté féminin ». La stimulation érotique qui s’effectue ici par transfert et identification est vive au début, elle s’atténue ensuite pour se changer en une camaraderie aimable ; les poèmes échangés par les deux correspondants restent cependant, eux, souvent d’une tonalité sexuelle prononcée.

Si le poète vieillissant s’est trouvé un elfe créateur et généreux, Wellesley s’est plus banalement trouvé un admirateur et un mentor de réputation considérable, qui sans doute lui offre une distinction particulière par rapport à son milieu et un brin de légitimité poétique. Elle construira d’ailleurs dans son parc de Penns un temple dédié aux poètes qu’elle a connus.

W. B. Yeats, Lettres sur la poésie. Correspondance avec Dorothy Wellesley

Dorothy Wellesley

Une perspective plus directe de cette amitié pourra faire contrepoint à celle que suggèrent ces lettres, sans rien enlever à leur charme ou à leur intérêt. Elle nous vient d’une invitée de Penns in the Rocks, lady Cecil, femme de l’historien et critique lord David Cecil, qui avec un humour interloqué faisait en 1936 ce portrait du « couple » Yeats/Wellesley : « Dottie Wellesley et le poète Yeats sont seuls ici…  C’est une femme très étrange, morbide, malheureuse et bébête, mais avec quelque chose de désarmant et de gentil… La soirée fut extraordinaire. Je sais à présent ce que c’est que se trouver dans un brouillard mental complet pendant plusieurs heures. Je n’ai du début à la fin littéralement pas compris sur quoi portait la conversation. Non qu’elle ait été au-delà des capacités mentales de quiconque – mais elle était impossible à suivre. Yeats parle lentement et clairement avec une belle voix irlandaise et décrit les gens et les choses et les livres en longues phrases bien cadencées qui semblent tout à fait claires et logiques et qui pourtant m’ont donné l’impression de me trouver dans une station de métro lorsqu’un train arrive lentement et qu’un autre (celui de Dottie Wellesley) démarre silencieusement au même moment. Elle adore Yeats, d’une manière très touchante, elle le vénère et est pleine de reconnaissance à son égard, mais c’est une de ces personnes qui ne savent pas écouter, et donc, même s’il est son Prophète, elle n’est pas [ce soir-là] parvenue une seule fois à suivre le fil de sa pensée, si bien que la conversation s’est constamment déroulée sur deux plans… il [Yeats] est bien sûr d’un égoïsme sidérant – mais j’ai trouvé ses descriptions et ses histoires étrangement fascinantes, même si je n’ai pas compris où il voulait en venir » (cité par R. F. Foster dans sa biographie de Yeats).

Dans les Lettres sur la poésie, il y  a peu de « brouillard mental » et même celui-ci a un certain attrait. Le livre offre surtout le plaisir d’être témoin de la relation épistolaire du poète avec une de ses muses et admiratrices, de participer à leur enthousiasme poétique, de lire des poèmes, commentés ou non, en versions finales ou non, et, ma foi, il console de ne pas avoir été hôte à Penns in the Rocks dans les années 1930 tandis que « le Prophète… en chemise rouge et nœud papillon de soie grise », après une conversation sans doute un peu déroutante, déclamait de sa voix « chantante et prenante » les plus  beaux de ses poèmes.

Claude Grimal

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