Poésie du monde (6) : inédits de Xenia Savina

Xenia Igorevna Savina, née à Saint-Pétersbourg en 1992, est spécialiste des religions de la culture latine, diplomée de l’Université d’État de Saint-Pétersbourg en philosophie, elle a été bibliothécaire et a organisé de nombreux évènements culturels. Aujourd’hui, elle enseigne le latin tout en se consacrant à une œuvre poétique marquante en vers libres. Elle est l’auteure de trois recueils : Léthée en 2010 et Reconnaissance paru en deux volumes en 2015 et 2016. Nous avons choisi de publier un extrait de la partie centrale du diptyque Reconnaissance dans une traduction de Mariam Traoré. Les premiers fragments narratifs s’inspirent des Pontiques d’Ovide, la mesure est celle propre au vers libre, mais dans une certaine proximité avec la tradition logaédique. Xenia Savina nous propose également une note critique sur la tradition et l’innovation dans la poésie russe contemporaine

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Alors, coléreux, tenez

Les tessons de l’exil

Arrachez les lauriers de ma tête,

Faites tomber les pluies entre nous,

Déliez les chaînes du vent –

Mon destin tiendra bon.

Et tiraillé par la séparation, avidement

Je noircirai la page d’encre, j’attendrai.


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Quand on m’a déjà plongé dans le détachement et la transgression,

pris par les bras, fait sortir de ta maison

cachée par le voile céleste –

Comment aurais-je pu savoir si c’était pour longtemps ?

Ne me reconnaissant pas moi-même après les faits accomplis

Je te suis revenu, mais tu ne m’as permis de te toucher

Et je ne me suis pas fait chercher.

Une échelle étroite, un navire solide, et j’étais au large,

Avant que je n’aie pu d’un cri raccourcir la nouvelle distance,

T’atteindre, ô Lumineuse.

Sur l’océan impétueux, par îles et terres étrangères,

Vers ce désert de non-sens où je feuillette les visages de l’histoire,

Où tantôt de frissons transi – Mais comment? Comment?

Tantôt humble, d’un murmure je répète –

c’est mérité, c’est mérité

Et entre nous je vois

Tantôt des pluies indomptables,

Tantôt la chaleur solaire tournant tout en cendres.

Je dois quérir un triple pardon

Et je serai avec toi, de nouveau.


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La sentence ne m’a pas été lue –

Ici, chacun sait ce qu’il en fut et seules les vagues

Se heurtaient furieusement au débarcadère, pressées par le vent

Comme mon menton relevé, pour regarder

avec ferveur et répéter

« coupable ».

Coupable et le mener, à travers

les rues figées de stupéfaction muette,

Les regards sévères de leurs habitants, et de ton, très chère,

Asile, mais non pas de ton cœur,

Intouchable.

Qui lui interdira de recevoir les lettres d’un excommunié ?

Coupable, et c’est déjà plus doux, arrachant une mèche, de caresser une mèche

Le vent murmure: il supportera donc

La pénitence.

Trois fois.


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Quand de toute sa puissance

La force d’abondance et de châtiment tombera sur moi,

Je serai rejeté de la rive précédente

Vers les sables insondables,

Tel un copeau tremblant;

J’écouterai mes prières

Effroyables, d’un véritable obsédé, d’un pénitent.

Essaim et fumée, cendres et poussière, seront pour toi les hauteurs

Et le bruit glacé de l’eau.

Pour que je ne puisse former mon chant?

Impose-moi!

N’oblige que moi, délie les tisons,

Que le vent me trouve

Déjà silencieux, mais ouvrant la poitrine

Où se reposent tes lettres anciennes

Comme avant – la rafale c’est calmée

Seul mon cri a tranché le lointain et l’ombre incorporelle

a filé des mains,

Pour qu’en rien je ne puisse trouver refuge

Mais prolonge l’absence


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D’un seul battement des ailes noires

Tu es abasourdi et à travers le glas

Une voix comme de tonnerre et de flèches de feu:

« Va-t-en! Va-t-en! Tu as volé, tu es voué à l’oubli!

Jamais plus les sables ne seront un plan d’eau

Et les ombres des voiles tendues ne vogueront

au-dessus de leurs profondeurs

Va-t-en! »

Que n’aurais-je donné, pour ne pas l’entendre

Et quand il me poussait je revenais au point de départ.

Là où vague après vague, se mouvait le bord de la mer

Et seulement en fin de journée

À peine mes yeux entrouverts

Au-dessus de l’enfilade des sables,

Je vois la lumière.

Je n’irai nulle part,

Quoique mon austère gardien

Ne dise.


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Un lourd bourdonnement et un cliquetis insupportable, je me suis levé,

Je me suis levé et je ne retomberai plus.

J’ai appris, combien il m’est encore donné de supporter,

Pour monter à bord, pour revenir vers toi,

Et pas seul.

Éole a levé la tempête, il t’apportera des nouvelles de moi sauvage,

Solitaire, malheureux, ô lumineuse.

Il ne te racontera pas mes sifflements rauques,

Comment je happais les vapeurs d’absence chaudes de ma bouche affaiblie,

Et comment elles m’ont percé la gorge, il n’osera te rapporter

Qu’il m’a surpris à genoux, et, miséricordieux,

A rafraîchi mon front, qu’il aurait déjà pardonné, mais

n’a point le pouvoir du pardon

Il te chantera qu’il y a assez de force en moi

Et que je saurai me racheter.

J’aime. Plus, j’aime au nom de la vie.

Toi. Et celui qui vient.


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Avant que puissants, ne fassiez sentence

Et n’envoyiez les gardes enchaîner mes blanches mains, mon cou

Écraser d’un joug intenable, je m’en irai quérir

Intercession à l’ancienne place sacrée,

Émergée à ma rencontre d’un désert accalmi pour un temps

Car j’ai senti le droit

Et derrière les murs du temple suis tombé au sol, pénitent.

Ou je me joindrai à la file des captifs de leurs propres actions

Condamnés à travers l’orage au pays de la malédiction,

Sous une pluie de flèches et un rugissement horrible, à porter leurs têtes

Accablées où tout tombe en ruine, ou je sortirai

Et  trouverai les sables précédents, sans limites

Tantôt calmes, tantôt faisant rage

Et de nouveau tourné vers l’île propice et ta maison heureuse

j’attendrai le voyageur en noir, pour que nous

Partions ensemble


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Regardant tristement vers là où

Les vagues, autrefois d’eau, maintenant de sable et de vent,

Signifiaient son arrivée, ainsi il demande –

Soit, que tout ce qui se passe, ne soit

que le reflet biaisé du futur

Xenia Savina

Traduction de Mariam Traoré

À la Une du n° 51

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