Poésie du monde (6) : en Russie avec Xenia Savina

Poésie du monde : Gérard Noiret part en voyage sur les traces de poètes du monde, du Mexique à la Russie en passant par la Serbie, l’Allemagne et l’Espagne. Sixième épisode en Russie, avec Xenia Savina, qui nous propose une note critique sur la tradition et l’innovation dans la poésie russe contemporaine, et nous donne également des poèmes inédits.

Bon port ou terre nouvelle ?

L’évènement littéraire qui s’est achevé en Serbie il y a peu, à savoir le 11e Festival littéraire international, a mis en lumière un aspect fort intéressant de la question du futur de la poésie en tant que moyen d’organisation de l’expression. La tradition de la structure rythmique, confortablement héritée aussi bien par la branche occidentale que par la branche orientale de la civilisation européenne de l’Antiquité, constitue, avec la rime, introduite plus récemment [1], la richesse incontestable de la littérature contemporaine. Avec son développement et l’affirmation de sa place dans diverses langues, la tradition du rythme et de la rime est devenue le signe intrinsèque du texte poétique dans son ensemble. La Russie a rejoint le mouvement général et acquis, à la pointe de la plume de Lomonosov-Trediakovski, un système syllabo-tonique correspondant au potentiel de la langue russe. Cependant, on n’arrête pas le progrès et, en même temps que d’autres phénomènes de l’art moderne, les vers amétriques sont apparus en Russie. L’expression « vers libre » n’a toutefois pas acquis une signification déterminée, faisant plutôt fonction de nom propre que de libellé. Le futurisme russe développe plutôt des vers irréguliers que le vers libre en tant que tel, comme balancement frontalier risqué entre la poésie et la prose. Tendant vers la versification, le vers libre russe a davantage « pris »  et conserve jusqu’à présent la forme d’une antithèse de la versification classique, et non celle d’une alternative en paisible coexistence. C’est probablement la raison pour laquelle la période soviétique, extrêmement conservatrice après ses propres innovations qui ont ébranlé jusqu’au fondement d’autres sphères, a été une époque de bannissement du vers libre. À l’exception de quelques cas isolés, l’institution littéraire soviétique n’approuvait pas l’approche expérimentale.

De nos jours, les traits héréditaires du jeune État russe, engagé dans une époque nouvelle, sont également reconnaissables dans le caractère de la poésie russe – l’ancienne génération, toujours présente, imprégnée de certains stéréotypes, et la jeunesse débordante sont réunies par la vie même en une seule société, et cherchent avec plus ou moins de succès des voies de développement. Ce phénomène se traduit clairement en poésie par le refus de la partie structurée de la société de reconnaitre le vers libre comme genre en tant que tel, plutôt que comme genre appartenant seulement à quelques personnalités isolées qui ont déjà pu se frayer leur route vers le succès, qui peuvent éventuellement même s’agréger en unions assez « à la mode » ; par le refus de la partie non structurée de la société de toute systématisation de la vie ou même de la profession littéraire.

Ce ne sont cependant que des circonstances assez extérieures en comparaison avec les besoins et les problématiques quotidiennes de la littérature en tant que telle, art de l’expression verbale de la plénitude et de l’immensité de l’univers. Il serait plus juste d’aborder cet aspect en prenant en considération la langue natale de l’auteur dans une perspective historique. Cependant, la discussion purement théorique consistant à savoir si l’organisation stricte d’une suite phonique est le trait essentiel de la création verbale poétique peut être justifiée. Où s’arrête la poésie et où commence la prose ? Dans quelles limites est-il possible d’élargir le registre des variations ? Qu’est-ce qui différencie la description poétique de la narration, de la réflexion? Est-ce un regard particulier sur les évènements, regard qui requiert un langage exceptionnel et est impossible sans responsabilités personnelles volontairement prises ? Que signifie, en fin de compte, « exceptionnel », différent du langage commun, et dans quel domaine le vers libre se retrouve-t-il, une fois rejeté l’organisation préétablie du texte poétique et alors qu’il continue à se considérer comme une partie de la poésie ?

Le propre du langage poétique

Il y a autant d’accords que d’oppositions sur ces questions. Ceux qui s’opposent à la liberté de style aussi bien que les aventuriers de la poésie estiment que le langage poétique doit être strictement dissocié de tout ce qui est ordinaire et que l’on y découvre toujours des évènements (impressions, états de conscience, intuitions, etc.) à la fois propres à la vie privée de l’auteur et extrêmement communs, qu’il faut trouver le moyen d’exprimer. Tout cela se traduit pour le langage par le besoin de confier une partie du sens à la phonétique, l’image graphique, la syntaxe. Cet état de fait est à l’origine de la « beauté » de la création, non pas en tant qu’expérience personnelle, mais comme un fait bien vérifiable – l’enrichissement du langage de l’œuvre. Il existe un ensemble de règles de travail avec la langue – l’ars poetica. Parmi elles, particulièrement importante est la disposition spéciale de suites d’unités d’articulation et, pour la tradition russe décrite plus haut, plus principalement des syllabes finales. Pour le système syllabo-tonique, la base de l’ordre est la période. Pour le vers libre, ce serait plutôt le fait de se faire écho. Alors que pour un traditionaliste, quel que soit son degré de maîtrise, l’utilisation de figures dans la construction du sens reste limitée par l’attention maximale portée à la mesure et à la rime, pour un poète en vers libres elle devient vitale et par conséquent canalise toute son attention et donne un maximum de valeur dans l’œuvre finale à chaque unité de sens.

Poésie du monde (6) : en Russie avec Xenia Savina

Xenia Savina

En plus de tout ce qui a été dit jusqu’ici, il serait juste de mentionner à propos du vers libre que, sous sa meilleure forme, le flot de musicalité, les anaphores et usages métaphoriques sont assujettis à la dimension sémantique du texte et ne se suffisent pas à eux-mêmes. La construction rythmique s’engage sur le terrain risqué de l’indépendance – les groupements iambiques sont remplacés par des dactyles ou tout autre agencement de syllabes, ils se succèdent, se répètent, n’obéissant qu’au bon vouloir du poète, се qui dans le meilleur des cas ne signifie pas la déchéance de la poésie vers la pure perception visuelle de la prose (comme c’est malheureusement le cas de la majeure partie des vers libres), mais la naissance d’une mesure logaédique originale (autrement dit un motif unique de la disposition des syllabes toniques et atones). Pour les adeptes de la versification syllabo-tonique, le vers libre est une forme de chaos, comme l’illustre bien l’observation d’Igor Lazounine : « Quand on dispose d’un métal en fusion, on peut lui faire remplir une forme et obtenir un objet défini – une épée, un soc ; on peut par contre aussi le verser par terre », qui souligne que, en l’absence d’une forme connue, l’objet est impossible.

Je ferai cependant remarquer, poursuivant cette comparaison et entamant la polémique comme promis, que le métal ainsi versé prendra certainement une forme, nullement arbitraire, vu la possibilité de contrôler aussi bien la vitesse de fusion que la composition de l’alliage. Je considère la quête de similitudes essentielles comme un exercice oratoire inutile et je juge suffisante l’indication de la direction de la réflexion. Je suggère également que les arguments ci-dessus doivent être perçus comme la définition du vers libre, comme une méthode alternative de versification, qui conserve les traits caractéristiques du langage poétique, aussi bien superficiels [2] qu’intrinsèques (l’objectif étant de transmettre un ensemble de nuances inexprimables de l’expérience sentie et vécue, à la différence de la prose qui se donne pour but l’exposé et la narration historique) mais élargissant les perspectives des nuances de signification accessibles, puisque le vers libre peut aussi bien transmettre la réflexion et l’observation prosaïque. Les spécificités de la question de l’implacable dévotion au système de versification syllabo-tonique en Russie méritent d’être traitées dans un article séparé. Nous nous limiterons pour l’instant à noter que nous faisons toujours référence à une forme raffinée de poésie – lyrique, vibrante et aérienne, et non à quoi que ce soit qui prenne la forme de vers. Nous soulignerons également que le vers libre n’est pas tant une approche révolutionnaire de la versification qu’une archaïsation méditative de la recherche littéraire, la similitude du vers libre et des différents genres littéraires archaïques – prières, chants, sortilèges, pleurs et autres exemples du début de la dissociation de la littérature, entre autres, de la musique et de la danse – ne pouvant échapper à un œil attentif.

La question des raisons de l’origine du vers libre, sous la forme du système que nous avons décrit et non d’un jeu de provocation ou d’une fuite nihiliste hors du mouvement conservateur, requiert, elle aussi, une recherche séparée. Les brèves esquisses réparties en strophes, les aphorismes ainsi que les textes-photographies ou textes-scénarios modernes qui n’emploient pas les moyens leur permettant, notamment du point de vue rythmique, de constituer des textes poétiques, n’ont rien à voir avec le vers libre. Finalement, il nous faut constater, non sans ironie, que le vers libre qui s’inscrit dans les principes énoncés reste un fait non seulement rare dans la littérature russe (probablement aussi dans la littérature étrangère) mais presque inexistant. L’auteure du présent article, tenant compte de toutes les pertes (bien évidemment phonétiques) dues à la traduction du texte, demande au lecteur de croire sur parole qu’elle suit les préceptes décrits lors de l’écriture de ses propres vers. Après tout, un précédent est déjà le début d’un mouvement.

Xenia Savina

Traduction de Mariam Traoré


  1. Au VIIe siècle avant J.-C. environ.
  2. Avec un potentiel illimité d’approfondissement.

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