Du Donbass à la Crimée

Ukraine

C’est une entreprise vertigineuse que de lire l’ample roman d’Andreï Kourkov, Les abeilles grises, tout en suivant les événements qui se déroulent dans son pays, l’Ukraine. Deux parallèles : l’une qui s’appellerait la fiction, l’autre la réalité, pour tenter de vaincre une autre « irréalité », celle poussée par le Kremlin et sa langue orwellienne.


Andreï Kourkov, Les abeilles grises. Trad. du russe par Paul Lequesne. Liana Levi, 400 p., 23 €


Kourkov a choisi la fiction, qui permet de rester à égale distance des deux lignes d’affrontement et surtout d’approcher le conflit à hauteur d’homme. Chez son « héros », tout respire la modestie : Sergueïtch est un petit homme, citoyen ordinaire et dernier habitant d’une petite localité, la Mala Starogradivka, où il réside avec son ami/ennemi, Pachka. L’un habite rue Lénine, l’autre rue Chevtchenko, deux pancartes qui vont être interverties pour mieux correspondre à leurs affinités respectives. On est en 2014, au début du conflit dans le Donbass, et la vie d’avant est tenace comme les bouffées d’égoïsme et les vieilles rancunes. Comment se protéger ou planquer ses modestes provisions ? Ces moments où l’on se dit encore, quand une vitre explose dans le voisinage : « qu’importe, ce n’est pas la mienne », où l’on se demande à quoi bon « faire le premier pas » vers l’ami/ennemi auquel on n’adresse plus la parole. Mais un cadavre, qui gît au loin, intrigue, même s’il n’est pas « des nôtres ».

Les abeilles grises, d'Andreï Kourkov : du Donbass à la Crimée

En Ukraine (2005) © Jean-Luc Bertini

Ces interstices entre paix et guerre ne vont pas tarder à voler en éclats ; ces moments suspendus réduisent peu à peu à l’essentiel sentiments, gestes, décisions. Et, au sein de cet essentiel, figurent les abeilles de Sergueïtch. Elles représentent son vivant à lui, il leur témoigne attachement, respect, soin, compréhension. Il leur faut un peu de chaleur et des fleurs pour produire ce précieux nectar doré qui pourra ensuite être échangé contre l’eau ou un peu de nourriture. Mais les voilà soudainement effrayées par le bruit des obus qui éclatent alentour, puis prisonnières de ces ruches, dont une sera prise « par les autorités » pour de vagues raisons sanitaires, tandis que les autres deviendront grises comme la zone du même nom.

Dans ce parallèle entre le récit du conflit et celui de Kourkov, se glissent mille coïncidences, depuis les échanges par SMS qui se résument à une question liminaire : « vivant ? » et une réponse : « Vivant. » Seule change une ponctuation qui devient existentielle. Les transpositions se font sans même qu’on s’en aperçoive : ce n’est plus seulement le Donbass, mais tout le pays qui est entré dans la bataille que mène en minuscule l’homme et sa ruche. Sa guerre, c’est la nôtre.

Le rucher va se déplacer vers la Crimée et se heurter à une administration méfiante et tatillonne, hésitant sur la juste application des consignes militaires. Entrent en scène des populations aujourd’hui hors des écrans radar, comme les Tatars de Crimée, et leur capitale Bakhtchisaraï. Kourkov suit son héros pas à pas, dans un road-movie en mode mineur dont la géographie et les tensions se calqueraient sur la carte politique actuelle du pays, du Donbass à la Crimée. À travers le personnage de Serguïetch, c’est une vision du conflit à l’échelle d’un individu pétri de bon sens, n’usant que de ce bon sens, pointant juste les absurdités de la guerre. Il y a un côté brave soldat Chveïk chez lui.

Les abeilles grises, d'Andreï Kourkov : du Donbass à la Crimée

Le commissariat de Marioupol, en partie détruit pendant les combats de mai 2014 entre séparatistes pro-russes et la Garde nationale ukrainienne © CC4.0/Carl Ridderstråle

Ce n’est pas le temps des grandes déclarations : le récit, surtout constitué de réflexions intérieures, de rêves, se caractérise par l’économie des dialogues, la frugalité de la vie quotidienne :  l’échange des pots de miel contre un peu de viande, la voiture cassée mais qui roule, l’éternelle couverture pour dormir par terre, la bougie (d’église) qui sert de lumière. Et surtout les silences et les sons dont il faut effectuer un juste décryptage pour cheminer sans trop d’encombres et échapper aux mille dangers qui peuvent soudainement menacer la vie même.

On peut dire que l’on retrouve dans Les abeilles grises tout l’univers de Kourkov : les petites gens, auxquels il a dédié plusieurs de ses œuvres, le laitier, le rucher, le jardinier (d’Otchakov). Le bestiaire, pour lequel il a une tendresse particulière, depuis ces pingouins qui n’ont jamais froid, les caméléons, et maintenant les abeilles. Ce n’est pas Kourkov qui écrit les discours du président Zelenski, mais on en retrouve parfois les échos, la saveur, l’humour, cette façon de renverser les situations les plus complexes en se contentant d’en pointer du doigt l’absurde.

Les écrivains ukrainiens sont en tout cas du côté de cette relation particulière du pays à l’imaginaire. Andreï Kourkov n’est pas le seul, même si ses « abeilles grises » atteignent des sommets dans la verve du conteur. On pense aux grands aînés comme Ilya Ilf et Evgueni Petrov (d’Odessa) et leurs Douze chaises, mais aussi à cette nouvelle génération à la fois poétique et audacieuse, mêlant musique, poésie, dramaturgie et roman : Sergueï Jadan, barde nominé par l’Académie polonaise des sciences pour le prix Nobel de littérature, mais aussi Liubko Deresh (Culte, 2009), Maria Matios (Daroussia la Douce, 2015) Yuri Andrukhovych (Douze cercles, 2009) ou Oksana Zabushko (Explorations sur le terrain du sexe ukrainien, 2015). Les différentes déflagrations qui ont secoué le pays ont contribué à l’ouverture de ces talents vers l’Ouest qui a au moins déjà gagné cette guerre-là.

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