Premier roman d’Élise Lespade, Paradisi gloria est une franche réussite tant la matière de ce texte et le résultat que le lecteur a entre les mains répondent à l’ambition démesurée de l’écrivaine qui entend proposer un récit mêlant puissance tragique, histoire familiale et portrait en négatif de la France contemporaine. On ne peut que saluer l’envie de littérature qui se dégage des presque 800 pages de ce roman dantesque.
Sans tourner autour du pot, il faut affirmer d’emblée que ce roman est l’un des plus forts de la rentrée. Tant par le fond que par la forme, ou plutôt – parce que c’est en vain que l’on chercherait un propos au sens d’un message qui nous serait livré par l’écrivaine – par ses thématiques et la manière dont elles sont incarnées et agencées. Et surtout par la manière dont, de cette incarnation et de cet agencement, naît quelque chose comme une esthétique, tout à la fois baroque, enflée et emportée, et tragique, c’est-à-dire conduite de manière irrémédiable vers sa fin.
Paradisi gloria raconte l’histoire de Zoé Bromberg, jeune fille qui écrit depuis sa prison à Isabelle, une amie de son oncle, pour qu’elle persuade son mari, avocat, de la défendre. Isabelle entreprend alors de raconter à ce dernier l’ensemble de l’histoire qu’elle croit connaître de la famille Bromberg, du destin des deux frères Dimitri et Gaspard entrecroisé de celui d’Alexis, jeune femme pilote et épouse de Dimitri, union dont naîtra Zoé. Derrière ce récit familial s’entrecroisent une série de thématiques autour du monde de l’armée, de la justice, de la prison, en un mot de la France contemporaine, trame de fond d’un récit fratricide qui élève les Bromberg au rang d’Atrides modernes.
Le fait majeur de Paradisi gloria est la variation des strates de narration : les voix qui se font porteuses du récit, principalement Isabelle et Zoé, et leur tressage sur le long fil de la Parque qui se déroule sous notre regard. Entre les deux principales narratrices s’insèrent ainsi d’autres entrelacements et enchaînements – réponses, objections et tirades – mais toujours au profit d’un fil ténu de récit qui subsume l’ensemble de ces voix. Il a pu être vanté et mis en avant (et avec raison), le projet commun d’un Flaubert ou d’un Mallarmé d’un auteur « présent partout et visible nulle part » ou d’une « disparition illocutoire du poète ».
Élise Lespade semble prendre le parti inverse en se rappelant toujours à nous. Mais quelle dérogation sublime à un précepte de la modernité littéraire ! L’écrivaine prend le procédé à rebours : plutôt que de s’imposer à ses personnages, elle en surinvestit la voix et la développe à l’extrême, de sorte que la longueur tout épique de cette narration, faisant oublier jusqu’au personnage qui en est l’émetteur, nous ramène comme à un degré zéro de l’écriture, sorte de catégorie transcendantale a priori que notre entendement recrée dans l’oubli et la disjonction de la littérarité du texte, et ce dans le double mouvement d’oubli que nous sommes en train de lire le récit enchâssé livré par un personnage et que donc nous pensons revenir à la voix de la romancière, en même temps que cette voix se dissout dans les instances narratives internes, au point que, si l’on relevait les moments que l’on pourrait strictement rapporter à la narratrice omnisciente, il ne resterait pas beaucoup de pages.

De même, dans cette ambivalence esthétique entre réalisme et baroque, pour le dire vite, qui porte le roman, un goût certain pour l’invraisemblance – par exemple, les révélations finales sur l’identité d’Alexis –, dont ne se départ jamais la logique implacable du tragique, contribue à toujours souligner les chevilles narratives du roman. Si tragique il y a, et Élise Lespade a pu déclarer en interview qu’elle cherchait précisément à écrire une tragédie grecque, c’est plutôt du côté de la cruauté et de la démesure de Sénèque qu’il faudrait aller le chercher, lui qui a si bien su entrelacer le fil du destin avec le volontarisme mortifère de ses héros, qu’il s’agisse de l’Atrée de Thyeste ou de Médée. Dans un passage assez peu cité du début de l’Odyssée, Zeus déclare ainsi, à propos de la mort d’Égisthe, tué avec son amante Clytemnestre par le fils de cette dernière, Oreste : « voyez comment les mortels vont juger les dieux ! C’est de nous que viendraient tous les malheurs, alors qu’eux-mêmes par leur propre fureur outrant le sort se les attirent ».
Si tragique il y a, donc, derrière le titre antiphrastique du roman, à la manière des Euménides d’Eschyle, c’est à la fois comme fatalité qui s’abat sur la famille des personnages et comme l’espèce de malédiction dont elle semble l’objet, et Élise Lespade est friande de formules prophétiques et téléologiques dans la progression de son roman, mais une malédiction dont le ressort principal est bien l’absolu volontarisme presque jouissif dont font preuve les personnages pour s’autodétruire. « Les pulsions de mort progressent en silence », disait le dernier Freud, et c’est bel et bien de pulsion qu’il s’agit ici : « Une telle issue, elle l’avait, en effet, redoutée depuis longtemps. Elle était en un sens la conclusion inévitable de ce qu’elle voyait se mettre en place depuis trois ans déjà. »
Le destin est par ailleurs cyclique en bien des aspects, et ironique bien entendu, c’est le cas notamment du motif récurrent de l’oiseau comme danger suprême autant que dérisoire auquel font face les pilotes et qui vient bouleverser la vie des personnages, mais une vie qui a en même temps été choisie presque en connaissance de cause, ou en tout cas poursuivie. Ce destin par ailleurs est constitué d’un équilibre certes précaire mais maintenu entre un comble de l’horreur qui, s’il était la totalité du roman, en ferait un récit hors sol, et un ancrage notamment par le souffle qui le porte tout autant que l’attention aux réalités les plus quotidiennes, qui confère à la matière narrative, au scénario pourrait-on dire vulgairement, une dimension à la fois jouissive, et ce jusque dans la violence la plus crue, et touchante.
L’autre coup de force de Paradisi gloria est le refus d’une certaine linéarité dans une trame qui fonctionne tout en dévoilement progressif des enjeux, des personnages et de leurs relations, des versions successives de récits et des révélations, le tout soutenu par des prolepses et analepses comme on le dit en langue savante. C’est peut-être ici encore qu’Élise Lespade fait montre de son envie de littérature – pour ne pas dire de sa « foi », qui pourrait pleinement faire sens mais serait trop en décalage par son emphase avec la veine du roman –, à savoir qu’elle ne recherche pas le didactisme.
Il faut ainsi accepter de se perdre, de ne pas toujours bien saisir les identités de chaque personnage, d’en oublier au gré des longues digressions et de s’essouffler à la lecture de longues séquences narratives dont il n’est pas toujours évident de saisir sur le champ la place au sein de l’économie globale du roman. À quoi s’ajoute le volume de celui-ci, format plutôt minoritaire dans la production de cette rentrée et de la littérature contemporaine en général. Bien sûr, le temps et la longueur ne font rien à l’affaire. Mais il faut souligner à nouveau d’une part qu’Élise Lespade n’a pas peur de proposer un roman d’une telle ambition, d’autre part que le résultat est à la hauteur de son ambition. Paradisi gloria, roman sur lequel il y aurait encore beaucoup à dire, est une réelle expérience de lecture, exigeante, éprouvante et proprement bouleversante, qui en fait l’un des plus grand coups de force de cette rentrée.
