Toucher la joie du doigt

Dans Possédés, Laetitia Faure revient sur son histoire personnelle, de l’enfance à l’âge adulte, mettant en évidence l’emprise exercée par le déni de la violence familiale.

Laetitia Faure | Possédés. Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 304 p., 21,50 €

Possédés s’ouvre sur une citation frappante du Désordre des familles d’Arlette Farge et Michel Foucault : « La famille est le lieu privilégié où la tranquillité privée fabrique une certaine forme d’ordre public. » Récit hybride à mi-chemin entre l’autobiographie et l’autofiction, présenté cependant par l’éditeur comme un roman, l’autrice y raconte les différentes étapes de sa vie dans une famille bourgeoise catholique, marquée par le désir de rester unie au-delà de la violence, l’abus, l’abandon et le déni. Dans des chapitres de formes variées, introduits souvent par l’évocation des différentes méthodes auxquelles la narratrice a recours pour traiter les séquelles physiques et psychiques de son traumatisme, se déploie une quête personnelle caractérisée par la résignation et le deuil de la possibilité d’avoir une famille liée par le soin et non par le sang.

Le récit s’organise à partir des lieux où la narratrice a vécu : l’enfance avec ses deux parents, la vie après leur divorce, le parcours en Italie, à Paris, et à Seattle, premier moment d’émancipation, le retour dans le Sud de la France, où la narratrice reprend contact avec sa famille et donne naissance à sa fille et enfin le moment majeur de la vente de la maison de sa grand-mère, qui prend la forme d’un adieu à sa famille. Une page finale indique une heure – 17 h 21 – et explicite l’étymologie de son prénom : allégresse, joie. Elle précise : « Je commence à la toucher du doigt », bien que le récit ne semble pas appuyer l’idée qu’elle ait trouvé une issue.

Née dans une famille catholique et pratiquante, qui multiplie les pérégrinations et les manifestations de foi, avec un père violent (les épisodes où cela se manifeste restent limités, et on revient toujours sur les mêmes), qui multiplie les aventures, les épouses et les enfants dans chaque mariage, et une mère qui se réfugie dans la religion lorsque son mari l’abandonne, la narratrice et sa fratrie se solidarisent pour faire face au désordre. Néanmoins, avec l’arrivée de l’adolescence et de l’âge adulte, d’après sa vision, son frère et sa sœur demeurent prisonniers du fonctionnement familial : Michel, le frère, devient prêtre et conserve la foi bien qu’il ait été abusé par le religieux en qui la famille avait toute confiance ; Natalia, la sœur, adopte le déni et relativise les événements.

« Maison blanc, la nuit », Vincent van Gogh (1890) (détail) © CC0/WikiCommons

Le titre évoque une des originalités du récit : la cohabitation du religieux et de pratiques superstitieuses, psychiatriques, médicales, à la limite de la science, qui rappellent les croyances du XIXe siècle. Pour essayer d’échapper aux symptômes et à la souffrance, la narratrice a recours non seulement à la religion catholique, mais aussi à ce qui ressemble à des sectes, à des pratiques populaires liées à des croyances, à la psychanalyse, la psychologie, le EMDR (Eye Movement Desensibilisation and Reprocessing), et à des méthodes de traitement physique comme la kinésiologie, la kinésithérapie, des techniques de relaxation (ASMR, Autonomous Sensory Meridian Response), la massothérapeutie, tout comme à un magnétiseur.

La possession est ici religieuse mais aussi psychique : les enfants grandissent sous la menace de la violence physique et sexuelle, qui se réalise par moments, et sous celle de se voir retirer l’affection des parents, de voir rompre les liens, ces mêmes liens que la narratrice, une fois devenue adulte, souhaitera à tout prix briser. Possédés pose, en ce sens, la question de la difficulté à s’émanciper des cercles familiaux maladifs, et souligne le fait que le désir de trouver une forme d’amour caractérisée par la présence rassurante, le soin et la reconnaissance des sentiments et du vécu reste pratiquement impossible à éradiquer. Comment dépasser cela ? Quels moyens permettent de le faire ? Si la distance géographique et le déploiement thérapeutique et pseudo thérapeutique n’y contribuent que partiellement, la conclusion à laquelle la narratrice semble aboutir est que l’écriture peut permettre de dépasser les traumatismes d’une famille pareille. Néanmoins, l’impression du lecteur diverge bien souvent.

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Toute personne née dans une famille violente et abusive ressent la nécessité d’éviter que cette ombre s’abatte sur ses enfants, comme une méchante fée qui se pencherait sur leur berceau à la naissance, de les soustraire à la reproduction de schémas qui ont marqué l’histoire familiale sur plusieurs générations. Cependant, la naissance de la fille de la narratrice ne détermine pas ici la rupture. Car la narratrice, la seule de la fratrie à avoir des enfants, ne parvient que bien tardivement à renoncer à tout contact avec sa famille et expose ainsi sa fille, Emy, à ce qui est décrit comme « un climat incestueux ». Néanmoins, le constat de cette exposition (quand, lors d’une réunion familiale, le même cousin qui avait agressé sexuellement la narratrice au début de son adolescence veut jouer avec sa fille à la « chatouiller ») constitue un des déclencheurs qui la poussent à rompre et à saisir la logique de ses sentiments.

En effet, sans la lucidité analytique de Triste tigre de Neige Sinno, le récit de Possédés mène la narratrice et le lecteur vers une question clé : dans les familles violentes et abusives, c’est la mère (ou le parent qui n’est ni violent ni abusif) qui détermine la possibilité de sortir du cercle psychique et physique de la douleur. Sans la reconnaissance du trauma de la part du parent qui ne l’a pas causé, il n’y a pas de véritable réparation possible, seule reste la rupture tranchante, et il faut la réaliser le plus tôt possible, malgré la solitude et l’isolement qu’elle provoque.

Parfois l’écrivaine s’attarde ou se reprend un peu trop, certains épisodes peinent à gagner l’attention du lecteur, comme empêchée par un certain manque de relativisation qui fait apparaître par moments le vécu comme exagérément dramatique, sur un ton impressionniste, mettant en avant la confusion des sentiments. Mais Possédés pose une question actuelle majeure et urgente qui semble se concentrer dans une indétermination de genre littéraire assez stimulante : autobiographie, autofiction, roman ? Laetitia Faure se raconte comme elle peut, comme cela s’impose. Son roman qui n’en est pas un nous interloque et laisse comme en suspens une écriture qui viendra ou ne viendra pas.