Nouveau roman d’Emma Marsantes, N’efface pas mes cercles se propose de faire l’archéologie d’un suicide, celui de la mère de la narratrice. En cela, il rejoint une tendance prononcée de la littérature actuelle au récit familial, à la phénoménologie des violences, notamment patriarcales, et au récit de soi qui s’entrecroise avec les bouleversements politiques du siècle passé. Mais il est toujours fascinant d’observer la force avec laquelle ces récits incarnent la singularité humaine dont ils sont porteurs.
Soulignons pour commencer la grande qualité de ce roman : Emma Marsantes déjoue nos attentes autant qu’elle joue avec. C’est qu’il existe en somme deux types de lecteurs, ceux qui lisent la quatrième de couverture et les autres. À la première catégorie, il est promis le récit féministe, pacifiste et anticolonial du suicide d’une femme, à l’autre, il faudra se débrouiller avec les deux épigraphes tirées respectivement de Plutarque et de Valère Maxime à propos de la mort d’Archimède. Aux deux catégories cependant, Emma Marsantes soumet un récit familial bien singulier. Mais commençons par le titre, N’efface pas mes cercles, explicité par les deux épigraphes : il s’agirait des derniers mots d’Archimède au soldat romain qui le tua lors de la prise de Syracuse en 212 av. J.-C., pendant la deuxième guerre punique. Le récit de la mort est de Plutarque dans sa Vie de Marcellus, mais le mot lui-même est de Valère Maxime, auteur latin de moindre talent que son homologue grec, et fécond en anecdotes d’authenticité douteuse.
Le récit d’Emma Marsantes se présente de manière chronologique mais aussi par juxtaposition : on ne voit pas de prime abord le rapport entre les deux familles des deux premiers chapitres, quoiqu’on se doute qu’il y en a un. À l’origine de ce récit se trouve son aboutissement : le suicide de la mère dont il va, en quelque sorte, s’agir de réaliser l’archéologie. Dès lors, l’écrivaine déploie deux générations d’une histoire familiale qui doit voir fusionner ses deux branches. C’est peut-être son premier point significatif : en tressant les récits de cette famille, nombreuse comme une famille bourgeoise du début du siècle dernier, l’écrivaine nous conduit à travers des méandres généalogiques et conjugaux auxquels on peut avoir du mal à s’accrocher. Déjà surpris par le titre, dont le rapport avec le récit ne sera pas explicité, le lecteur doit ainsi expérimenter une déprise et se laisser porter – on peut bien sûr lire en prenant des notes, mais on y perdrait la fluidité constitutive de tout récit digne de ce nom.
Deuxième point significatif, l’écriture est intense. Le récit est bref, aux antipodes du premier roman d’Élise Lespade, Paradisi Gloria, avec lequel il a plus d’un point commun. Bref, c’est-à-dire dense (quoique la densité puisse aussi cohabiter avec l’ampleur), et abondant en phrases qui manifestent un souci de l’écriture jusque dans le moindre de ses éléments. L’écriture est intense également par ce qu’elle raconte, l’histoire de ce suicide, très rapidement reléguée à l’arrière-plan mais dont on sait, et c’est là toute la puissance tragique de N’efface pas mes cercles, que le fil se déroule jusqu’à son inévitable section par la Parque.

Cette histoire qui nous est racontée est proprement patriarcale, déjà par la figure du patriarche qui ouvre le récit, mais aussi et surtout parce qu’elle saisit les structures patriarcales. En cela, il serait difficile d’accuser Emma Marsantes d’abstraction tant ses personnages féminins sont pris dans des rapports patriarcaux, avec le père, avec le mari, passant de la tutelle de l’un à celle de l’autre, et finalement parcourant des vies en témoins tragiques. C’est que la tragédie repose au moins sur deux aspects : un certain rapport au savoir – ainsi Œdipe qui doit découvrir le meurtrier de Laïos, c’est-à-dire se découvrir lui-même – et le fait que le dévoilement progressif de ce savoir s’accompagne de la conscience de n’avoir aucune prise sur les événements. C’est pour cela que, si le choix de commencer le récit par le suicide qui en est le point d’aboutissement peut sembler éculé, l’art d’Emma Marsantes lui donne toute sa force, entendue au sens où le lecteur a le sentiment profond et indéfectible que N’efface pas mes cercles n’aurait pas pu être écrit autrement.
Quelle est la différence entre les mathématiques et la poésie ? La réponse est que la poésie, elle, est une science exacte. Ainsi, face au modèle d’Archimède trop occupé à tracer ses figures pour voir arriver sa mort, Emma Marsantes fait résonner le récit de ces femmes qui finissent par se condenser en une seule et qui ne font que vivre une vie aliénée, ce qu’aucune sociologie ne pourrait saisir pleinement sans tomber dans le débat stérile du déterminisme et du libre arbitre. Or, ici, le déterminisme au sein même du libre arbitre – et inversement – est rendu sensible par l’écriture. De là à parler de fatalisme, il n’y a qu’un pas, franchi volontiers par le récit, en tout cas implicitement.
Ce fatalisme est d’abord celui de la condition des femmes qui peuplent N’efface pas mes cercles. S’il y a une dimension féministe dans ce roman, ce qui n’a pas manqué d’être relevé, c’est en creux, l’aspect proprement politique étant non pas évacué mais condensé dans ce qu’il a de plus intime. Intime, c’est-à-dire ramené à l’échelle du corps. Le ressort principal est celui de l’empêchement et de la frustration, qui étaient le cœur de la condition féminine dans la France patriarcale surgissant du roman.
Le récit d’Emma Marsantes est autant le récit d’un suicide qu’une archéologie de ses atavismes qui remontent au moins au début du siècle précédent. Mais il ne faudrait pas réduire N’efface pas mes cercles à un récit familial comme il y en a tant d’autres. Le nombre de pages consacrées directement au suicide demeure infime. À l’image des cercles d’Archimède, Emma Marsantes trace des lignes dont la projection construit finalement la tragédie, ou plutôt l’ambiance tragique qui compose un récit empruntant au genre tragique sa fatalité comme sa puissance poétique.
