On retrouve sans lassitude dans le nouveau roman de Jean-Paul Dubois certaines de ses obsessions familières – les plaisirs mécaniques, la famille et son héritage, l’injustice à pourfendre – brassées dans un ensemble d’une densité de thématiques impressionnante. Chacun est un roman à la fois crépusculaire et solaire, où l’émotion le dispute au rire, comme souvent chez son auteur.
Rose, la femme du narrateur, Paul Weiss-Melville, a disparu dans un accident de kayak. Son corps n’a pas été retrouvé. Depuis, Paul vit dans un marécage dépressif, seul dans la grande maison de famille où il est né, accompagné des fantômes parentaux. « Déporté » de son poste depuis deux ans, en raison de son état psychologique, par l’institut où il exerçait comme cardiologue, il évoque, dans un agenda qu’il tient épisodiquement, son existence suspendue, sa famille, les maîtres du monde qu’il surveille, l’obscurité qui l’habite, mais aussi les quelques moments lumineux, et ce qu’il n’a dit à personne, surtout pas aux policiers, et qui l’empêche de dormir, tout en le maintenant en vie et le conduisant inlassablement devant la fenêtre pour scruter la nuit.
Il est question dans ce roman de « décence commune », de l’inéluctable solitude, ainsi que de ce que nous devons à l’autre. Le temps y est décliné sous toutes ses formes. On le remonte, on cherche à le lire, à le prévenir et à le combattre. Il s’arrête aussi en parenthèses de sidération et d’instants plus forts que l’oubli. À l’instar de son épatante bande-son pleine d’âme et de rythme – on y écoute Curtis Mayfield, Lou Reed, Bill Evans ou encore Smokey Robinson –, ce vingt-quatrième opus de l’écrivain est profond et vif, il change de vitesse pour nous mener, à fond de train ou au ralenti, de passages désopilants et fiévreux en contemplations et réflexions mélancoliques, de sinistres et ridicules maîtres de la planète en acteurs magnifiques du genre humain, vers une phrase non pas de fin mais de vie.
Le temps, Paul Weiss-Melville a choisi de l’épouser en la personne de Rose qui travaille à la Météopole de Toulouse. Seulement voilà, il n’y avait qu’elle pour savoir « à quoi ressembleraient les ciels des jours à venir et les courses têtues des tempêtes en chemin » ; elle était la seule à pouvoir dire de combien d’heures disposait Paul pour se préparer « à la fin du monde ». Depuis sa disparition, le temps s’est absenté pour son rythmologue de mari. Celui-ci est englué dans l’inactivité professionnelle liée à sa « dépression récidivante et spongieuse » et dans la solitude de la vieille maison familiale, où apparaissent, si radieux, ses parents morts il y a vingt ans. À cinquante-six ans, il est encore leur enfant s’accrochant aux souvenirs de l’harmonie émanant du couple qu’ils formaient, eux qui « possédaient la grâce d’exister ».
Mais ce rythme anesthésié d’existence est déchiré d’extrasystoles, de « rails de précipitations », de tempêtes sous le crâne, provoquées par des courriers lapidaires et distants, en provenance d’Asie, le poussant à croire que Rose est vivante à l’autre bout du monde. Dans la famille heureuse de la jeunesse de Paul, il existe cependant des failles temporelles, en particulier le brouillard entourant les ascendants de leurs parents dans lequel lui, son jumeau Lothar et sa sœur Chloé ont été élevés. Par ailleurs, le père a opté pour la vasectomie, après la naissance de son troisième enfant, affirmant qu’il « s’y est pris trop tard », et Paul l’a imité à l’âge de trente ans, mais avant même d’avoir essayé d’engendrer. Les deux frères et la sœur sont des « enfants sans enfants », comme le titre du livre d’Enrique Vila-Matas. Rien en amont ni en aval du courant de la vie. Comme le kayak brisé de Rose dans la rivière pyrénéenne agitée, les Weiss-Melville semblent voués à disparaître sans laisser de trace, sans rien transmettre. Ajoutons à cela que Lothar, alias Achille, et sa compagne, Alma, fréquentent des cliniques spécialisées dans le transformisme et le rajeunissement, engagés qu’ils sont dans une course contre le temps. Invisible ou apparent, celui-ci est dans la ligne de mire de la famille.

D’autre part, la profession du narrateur est liée aux années voire aux semaines comptées. Le docteur Paul Weiss-Melville et son mentor, le docteur Archambault, guident leurs patients au bord de l’abîme. Spécialistes du syndrome de Brugada ou maladie de la mort subite, ils offrent une vision des plus humanistes de la médecine face aux praticiens gestionnaires de leurs heures. Ils cherchent à cheminer « dans le cœur de la maladie et l’esprit des malades » qu’ils accompagnent par la parole et le geste qui rassurent, s’efforçant toujours de « discerner le bien qui fera le moins de mal. Au cas par cas ».
Si la disparition est au centre de Chacun, ce qui s’enfuit avec les années ou brutalement, la vie, avec sa beauté et ses contradictions, y surgit aussi comme un désir et un baume. Il y a d’abord les parents Weiss-Melville, dont la présence aussi tenace que l’odeur du tabac qu’ils fumaient rappelle à Paul leur « art de vivre ». La mère, urologue, et le père, réparateur de motocyclettes, ont fouillé les arcanes des tuyauteries humaines et mécaniques, ranimant des moteurs expirants ou luttant contre les tumeurs. Ils ont pointé du doigt la réalité observable d’un travail manuel, face aux vains bavardages de ceux qui prétendent bricoler le monde.
Chloé et Alma incarnent également, à leur façon, la lumineuse existence sous leurs paradoxes. Elles soutiennent Paul par leurs marques d’affection et le ramènent vers ses semblables, déjouant ses préjugés envers le métier de risk manager dans une grande compagnie financière de la première et les transformations siliconées de la seconde. On peut être double et dissimuler de l’intensité et de la sensibilité sous des apparences considérées avec défiance ou moquerie. Le docteur Laville, qui doit décider de l’aptitude de Paul à reprendre son travail, donc à replonger les mains dans le vivant, et qui l’incite à affronter sa peur du vide, est lui aussi un artisan du retour vers les autres.
La vie peut se nicher, par ailleurs, dans une vieille Royal Enfield qu’on ressuscite et qu’on lance, les yeux embués, sur la route de l’océan, dans le dialogue avec une voiture « toujours partante pour aller se promener ou déterrer du bonheur », un bain au milieu des flots où l’on a appris à nager, voire dans un plat de chipirons à l’encre. Paul, malgré les troubles qui l’agitent, la torture mentale liée à la disparition de Rose, n’en garde pas moins assez régulièrement un œil sur le monde et ses « maîtres qui, nuit et jour, nous mastiquent dans tous les sens ». « L’Homme à peau de cartable » qui veut tenir la planète par le même organe anatomique par lequel il prétend tenir les femmes, Nicolas Sarkozy et son Journal d’un prisonnier, l’ultra droite anglo-saxonne et son technocapitalisme, mais aussi les petits chefs de tous les jours, tous passent à la moulinette de son regard excédé et caustique. Revendiquant le pouvoir apaisant de l’absurde, Paul / Dubois, pour le coup en forme olympique, nous offre quelques passages jubilatoires, dans lesquels perce cependant l’inquiétude liée au sentiment de rupture d’un certain équilibre.
Mais surtout, que faire de la résurrection lointaine de Rose ? Y croire semble longtemps alimenter la curiosité de vivre chez le narrateur, malgré le cortège de questionnements et de doutes qui le rongent. Puis, la distance et l’inconnue qu’est devenue la météorologue de sa vie changent les témoignages de son existence en « mieux de la mort », en ultimes soubresauts avant l’éclipse définitive.
Chacun est un livre sur le deuil qu’on se refuse à faire et sur le chemin vers l’acceptation de la fin, sur l’éphémère et ce qui reste éternel, ce sur quoi on peut compter. Il nous parle de cette vieille fidélité aux parents qu’on ne sera pas, aux proches qu’on doit regarder, aux endroits où est gravé notre bonheur. Beti izango dugu Hondarribia 1].
Un grand Dubois, auquel on se chauffe avec reconnaissance, quand des apprentis sorciers s’acharnent à accélérer le temps à leur profit, à détruire ce qui faisait l’harmonie entre les êtres, et quand on croit ne plus pouvoir puiser dans la force de vie que nous possédons pourtant.
[1] Fontarrabie sera toujours là pour nous.
