Profitant d’une invitation à écrire pour la collection « Ma nuit au musée », Jean-Baptiste Del Amo raconte la maladie qui le traverse depuis plus de dix ans. À travers son histoire et celle de Francisco de Goya, dont il part contempler à Madrid les œuvres les plus sombres, il interroge ce que la maladie déplace dans notre corps, dans notre manière d’habiter le monde, mais aussi comment elle reconfigure notre rapport à la langue.
La commande de la collection « Ma nuit au musée » n’a pas changé depuis sa création en 2018 : inviter un écrivain à passer une nuit dans un musée de son choix, puis en tirer un récit. Christian Boltanski l’avait passée au musée royal de l’Afrique centrale dans King Kasaï, Jakuta Alikavazovic, avec Comme un ciel en nous, prenait le Louvre comme point de départ d’une recherche du père. On se souvient aussi de La nuit sur commande de Christine Angot, qui, n’ayant pu terminer sa nuit, n’en avait pas moins écrit un livre d’une rare intensité.
Jean-Baptiste Del Amo joue le jeu avec une retenue qui surprend. Comme à distance, il se prête à un exercice qui d’évidence ne l’enthousiasme guère. C’est que, quelque temps avant, les médecins viennent de mettre un nom sur le mal qui le ronge depuis une dizaine d’années et le fait souffrir dans des proportions qu’on imagine difficilement. Cette maladie, une pancréatite chronique héréditaire, est du genre de celles qui épuisent en permanence, empêchent presque de se nourrir tant avaler le moindre aliment devient douloureux. Elle terrasse aussi par ses crises, nocturnes la plupart du temps pour Del Amo, au point de lui faire redouter l’obscurité du crépuscule.
C’est finalement à Madrid qu’il consentira à aller, pour admirer les Pinturas negras, les Peintures noires de Francisco de Goya au musée du Prado, avant de passer la nuit à quelques kilomètres de là, à l’ermitage San Antonio de la Florida, dont le peintre a réalisé les fresques. Et ce choix n’est bien sûr pas anodin car Goya déclare vers 1792 une maladie dont les causes sont mal connues. Les spécialistes ont avancé le saturnisme, la syphilis, la méningite, une maladie auto-immune… Mais ce n’est pas le sujet de Del Amo. Il ne mène pas une enquête médicale, mais s’intéresse à la manière dont une œuvre porte en elle la marque de cette souffrance, et tente par la même occasion de faire de sa propre maladie le véritable sujet du livre.

Écrire sur la maladie qui nous touche n’est jamais anodin. Même s’il peut libérer quelque chose, l’acte demeure traversé de douleur en ce qu’il oblige à revenir vers les souffrances, les nuits à l’hôpital, l’angoisse d’un diagnostic qui ne vient pas, l’ombre de la mort. C’est un acte qui met à nu, qui impose de se défaire d’une certaine pudeur pour exposer un corps affaibli, déréglé, qu’on ne maîtrise plus, qui ne nous appartient plus totalement. Chez Del Amo, ce geste porte en lui une crainte supplémentaire, comme s’il risquait d’en réveiller la puissance, pourtant contenue, tel un monstre en hibernation dont on redouterait le réveil. Pour cette raison, il fait le choix d’un récit à la deuxième personne, comme pour tenir à distance ce risque et, par ce passage du « je » au « tu », rendre son écriture supportable.
Détraquant le corps, la maladie dérègle aussi la vie autour : les gestes les plus simples, le rythme du quotidien, la manière d’habiter le monde. Elle épuise le désir et met à l’épreuve l’amour : « Que peut désirer le corps malade, morcelé, perclus de douleurs ou terrassé de fatigue ? » En écrivain, Del Amo interroge la place du récit : « Tu as toujours pensé qu’une relation amoureuse était une fiction, une histoire qu’on choisit de se raconter à deux et à laquelle on croit suffisamment pour qu’elle advienne. Comment continue-t-on de l’écrire lorsque le fil se défait, que chacun semble vivre dans un récit parallèle ? » Ce dérèglement ne touche pas seulement l’intime et finit par atteindre la langue, jusqu’à obliger à inventer une forme capable de dire ce qui échappe.
Car ce livre raconte moins la lutte contre la maladie que sa mise en mots, dont le diagnostic constitue l’une des premières étapes. Tant que le mal n’a pas de nom, il demeure un trou dans la langue, une béance qui empêche de penser et, par là même, de guérir. Nommer la maladie permet, surtout dans le cas de celles qu’on ne sait pas soigner totalement, d’entamer un processus d’appropriation par la langue, d’en conjurer les effets ou, à défaut, de la contenir. Ce comblement permet alors de commencer véritablement l’histoire de la maladie. Dès le début, Del Amo pressent qu’il n’aura d’autre choix que d’en livrer un récit fragmenté, brisé : « tu pressens que sa forme ne pourra être que fragmentaire, kaléidoscopique, faite de digressions d’une chronologie approximative, sinon absente, qui suivra le mouvement d’éclatement et de dispersion intime auquel confronte l’expérience de la maladie ».
C’est à l’ermitage que viendra le dévoilement, l’« éclaircie » du titre. Sous les voûtes peintes par Goya, la tête pleine du Saturne dévorant un de ses fils, du Chien, ou encore du Duel au gourdin, admirés l’après-midi au Prado, Del Amo trace un parallèle audacieux entre notre rapport aux œuvres et l’expérience de sa maladie. S’interrogeant sur notre fascination pour ces peintures et prenant conscience de leur caractère altéré, il livre une réflexion bouleversante sur ce qui subsiste. Et l’on en vient à se demander si l’on n’admire pas ces œuvres pour ce que le temps a fait d’elles davantage que si elles étaient restées dans leur état initial. « Ce que tu reconnais dans ces images altérées, ce n’est pas seulement la trace d’une œuvre blessée par le temps mais une manière d’habiter le monde après l’effraction », écrit-il.
Dans cette altération, Del Amo reconnaît quelque chose de sa propre expérience. Il invente une forme qui ne tient que par sa brisure, sublimant ce qui cède en nous. Cette prise de conscience lui donne alors la clé de son propre récit : en redonnant à l’effraction son sens étymologique de rupture, de brisure, il en fait la condition pour raconter la maladie, les souffrances, la solitude, le silence d’un artiste qui n’arrive plus à créer. Il se déchire parce que la maladie provoque une effraction dans la vie, et l’écriture, cessant d’être un simple témoignage, devient une forme. En se dégageant du simple geste d’écriture thérapeutique, elle s’ouvre à l’autre, en partage, et devient alors littérature.
