Dans La fille de Mars, Carla Demierre propose l’étonnant récit-portrait d’Élise Müller, alias Hélène Smith, authentique spirite de Genève, fameuse entre autres pour avoir noté sous la dictée quelques poèmes en langue martienne. Pour aborder un personnage aussi énigmatique, l’autrice choisit un écrit composite, le recours à la fiction, en variant les axes de vue.
« Ceci est l’histoire d’Élise Müller », si on croit ce qu’écrit Carla Demierre en ouverture de La fille de Mars, deuxième ouvrage aux éditions Corti après L’école de la forêt (2023). Il pourrait s’agir tout aussi bien d’un portrait, au crayon, à l’encre, à la gouache, puisque la biographe en a reçu la commande d’Élise Müller elle-même, par l’intermédiaire d’un téléphone spécial (sa nature se révèle à la fin du livre). Qu’Élise Müller soit morte au moment d’exprimer ses vœux ne devrait étonner personne : les médiums ont toujours été un peu légers avec les avis de décès, ils en viennent à ne plus faire la différence entre défunt et pas défunt – et Müller a vécu suffisamment tôt dans le vingtième siècle pour prendre le spiritisme au sérieux, sur l’élan de Victor Hugo, William Butler Yeats ou Arthur Conan Doyle.
Son nom livré à la célébrité est Hélène Smith ; Élise l’a sans doute forgé pour s’en détacher, pour le livrer en pâture aux journalistes (et l’identité d’une spirite visitée par des voix étrangères tend à devenir flottante). De fait, Müller-Smith a bel et bien existé, entre 1861 et 1929, à Genève, unité de lieu de ses aventures jusqu’à son dernier jour ; cela ne fait pas de La fille de Mars un roman « inspiré d’une histoire vraie », comme il y en a déjà assez, ni la traduction d’un fait divers en étude historique édifiante et lyrique, ni un roman conçu pour rejoindre l’étagère maintenant bien fournie des enquêtes. Carla Demierre choisit une forme composite, surprenante et joueuse, où les voix se succèdent, pas toujours dans l’ordre, comme si elles se bousculaient au guéridon. Récit ou portrait, difficile de s’en tenir à la ligne claire et unique dans le cas de Müller-Smith, médium (ou médiume, dans ces pages), peintre, voyageuse interplanétaire, habituée aux séjours dans la Lune, capable d’écrire sous la dictée des langues supralunaires, maîtrisant le martien, l’ultramartien et l’uranien, entourée d’objets instables, de carafes explosives ou de lustres tremblants, régulièrement distraite par des visions, des transes, des voix et des pâmoisons. Jésus lui-même finira par lui apparaître, par petits bouts, ainsi que la Vierge, ce qui n’arrive pas tous les jours (au temps de Calvin, écrit Le Journal de Genève, elle aurait fini sur le bûcher).
Ces êtres apparaissant, disparaissant, dictant leurs conseils ou leurs poèmes, qui sont-ils ? et comment faut-il les appeler ? « “Anges” ? “Esprits” ? “Êtres de lumières” ? » Faites comme vous voulez, Sybil, répond Smith-Müller, « mais enlevez les guillemets ».
Sybil Brown, la dame chargée de retirer les guillemets des anges, vient des États-Unis d’Amérique : elle a traversé l’Atlantique pour étudier la « voyante de Genève » de plus près, et en personne. Elle fréquente la Société Américaine pour la Recherche Psychique, elle a mené des entretiens également pour l’équipe du Recensement sur les Hallucinations, lors d’un séjour en Angleterre ; on l’envoie maintenant en Europe pour faire la détective, avec sa mémoire, son sens de l’observation et son carnet de notes : en suivant Sybil (elle-même parfois hallucinée), Clara Demierre choisit de recomposer l’enquête d’une enquête, ce qui complique la tâche, et l’embellit.

Des chapitres de narration, des articles de presse (St. Louis Post-Dispatch, La Gazette de Lausanne), des transcriptions de séances spirites par Sybil Brown, des lettres, des observations signées Théodore Flournoy, des extraits du journal d’Élise Müller, des questionnaires, voilà de quoi se compose La fille de Mars, un chœur mixte par moment contradictoire qui ne parvient jamais vraiment (tant mieux pour le livre) à donner une idée unique et stable de la médiume. Tout autour d’elle, une galerie de personnes devenues ici des personnages, tous bien intentionnés, jusqu’à l’excès, et disposés à parler à la place de Smith-Müller quand elle revient abasourdie de ses voyages. Théodore Flournoy, authentique lui aussi (il est mort en 1920), « scientifique réputé, professeur de psychologie à l’université de Genève, membre international de la Société Américaine pour la Recherche Pyschique », et auteur de De l’Inde à la planète Mars. Étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie. Il veille sur la médiume comme un spécialiste sur sa spécialité, il ne craint pas de faire preuve d’attention possessive, cette contradiction étant le cadet de ses soucis : « chaque fois qu’on accuse Hélène Smith de jouer la comédie ou d’être sous influence, Théodore Flournoy prend sa défense. Il écrit ce qu’il a déjà écrit dans son livre : la médiume a livré ses phénomènes étranges par pure bonne volonté, elle a toujours refusé d’être “suggestionnéee”. » À côté de Flournoy, un confrère au nom balzacien, Auguste Lemaître : quand Hélène Smith se réveille de ses transes, les deux messieurs, à deux voix, « lui font le récit de la séance ».
Ajoutons Joachina Cardoso, l’amie proche, l’amie de presque toujours, fille du consul du Portugal à Paris, ce qui lui donne une certaine ampleur. Elle aussi assiste assidument aux séances, et elle aussi se donne pour mission de résumer les transes. « Quand Élise revient d’un de ses voyages, elle se sent toujours un peu perdue, mais elle sait qu’elle peut se fier aux “sauvegardes” de Jaquina, son amie dévouée. » Carla Demierre fait apparaître ses personnages au bon tempo, un ici, un là, côté jardin, côté cour, en réglant les entrées et les sorties, en réglant aussi les regards (de complicité, de défiance), en distribuant les répliques et les caractères. Müller-Smith semble par moments se tenir muette, debout ou assise, au milieu d’un cénacle de bavards chargés de parler en son nom. Même Léopold, l’énigmatique, l’ange sans guillemets, peut-être l’esprit de Cagliostro, ou bien celui de Léopoldine, ne cache pas son intention de manipuler la marionnette spirite, de l’intérieur cette fois. « Un jour, il est venu et il a dit : “À partir de maintenant, c’est moi qui la guide.” – Il ne vous a pas laissé le choix ? – À l’époque, j’avais déjà un guide, mais il l’a chassé. » Plus tard, bien plus tard, quand il s’agira de profiter du legs de l’artiste peintre, un autre beau parleur, Aloys Chassot, viendra mettre son grain de sel : il vient également du monde réel, le nôtre, pas de l’esprit médiumnique d’Élise Müller, mais Carla Demierre trouve cette fois encore le moyen de le convertir en margoulin de fiction – il lui suffit de quelques lignes.
Elle sait suggérer quand il le faut la force rentrée de Müller-Smith, en donnant à lire la correspondance orageuse entre elle et Théodore (sur des questions de droit d’auteur) ou en la mettant en scène dans un moment de colère soudaine (« elle lui a lancé dessus [il s’agit de Lemaître] tous les objets que sa main a trouvés sur la table. Un sabot, des pinceaux, des marrons, un œil de verre, une pomme en décomposition. Elle a touché sa cible deux fois – à l’épaule et à l’estomac –, mais c’est le cœur qui était visé »). Elle signale en passant qu’une peintre comme elle doit frapper mille fois pour clouer une toile en faisant le tour du cadre – une fermeté de tous les jours à comparer à la poigne de sa mère, Jeanne, qui « fouettait les œufs ou les crèmes comme si elle distribuait des gifles ».
Marrons, œil de verre, pomme pourrie : belle composition pour une nature morte d’automne. On n’en dira pas autant des toiles de Müller-Smith, dont il ne nous reste rien ou presque, grâce à la Providence. Après un portrait de Jésus, pour faire bonne mesure, et sous la dictée d’un esprit, la médiume a entamé un portrait de Judas (« le pire tableau qu’on m’ait jamais fait peindre »). Le 13 décembre 1913, « un dernier poil a été posé sur la jambe et le tableau s’est achevé » – peu de pages avant le livre lui-même. Carla Demierre compose l’épilogue comme elle a organisé son prologue, habilement, par touches, jusqu’au dernier poil, en guidant ses figurines vers la sortie, en rangeant tous ses accessoires et en repliant son décor.
