Jamais dans le même fleuve

Après Berlin et l’automne dans Mélancolie des confins – Nord (2024), Mathias Enard poursuit avec Hôtel Balkan son exploration de la mélancolie européenne, « mal du XXIe siècle par excellence ». Récit de voyage, essai sur l’histoire et la littérature, ce tome 2 de la Mélancolie des confins va et vient entre Venise et Istanbul, pendant que son auteur réalise une descente estivale de la Sèvre niortaise en canoë.

Mathias Enard | Hôtel Balkan. Mélancolie des confins II – Est. Actes Sud, 272 p., 22,50 €

Hôtel Balkan adopte la même structure que Mélancolie des confins – Nord : un drame personnel – l’AVC d’une amie dans le premier opus, un amour de jeunesse perdu dans le second – sert de point de départ à une réflexion arborescente combinant l’espace et le temps. Un art virtuose de la digression relie impeccablement l’Histoire avec sa grande hache, la littérature et l’autobiographie.

Tandis que l’écrivain pagaie vers l’ouest, sur un cours d’eau et en une contrée assez plats, ses mots nous emmènent par étapes, retours et interruptions vers l’est. Depuis Venise, porte de l’Orient, et surtout Trieste, première ville des Balkans, ville-frontière à la croisée des mondes et langues slaves, germaniques et italiens. Nœud de la modernité littéraire qui « donne un corps (et un décor) aux moments les plus troublants du roman du XXe siècle ». Que Joyce, Svevo, Kafka, Perutz, Rilke, Pahor, Ungaretti ou Stendhal y aient vécu, l’aient fréquentée, lui confère une présence énigmatique à laquelle on ne peut s’empêcher de revenir.

Et pourtant Trieste, par son climat – avant le réchauffement climatique –, son nom, sa position frontalière en faisant à la fois une fin et un lieu d’affrontements, sa nature de « capitale de l’assurance » pleine de « ronds-de-cuir », est la ville triste par excellence. La combinaison de cette densité littéraire et de sa relative morosité en fait le lieu où cristallise une mélancolie des artistes, sur laquelle d’ailleurs Mathias Enard clôt son livre : « viendra un temps où nous n’existerons plus que dans les livres, et où ceux-ci seront oubliés ». Tombeau pour la littérature, Hôtel Balkan fait briller son éclat en même temps qu’il constate son impuissance devant l’évolution du monde.

Un sentiment proprement romantique de la fuite du temps porte le livre. Le Grand Hôtel Balkan de Trieste, situé dans le même bâtiment que la Narodni dom, la « Maison nationale » slovène, fut incendié en 1920 par les fascistes, alors que Gabriele D’Annunzio occupait Rijeka-Fiume lors de son équipée nationaliste. Avec l’incendie de la Narodni dom, comme avec le siège de Sarajevo trois-quarts de siècle plus tard, comme avec les échanges de population suite à la guerre gréco-turque de 1922, comme avec la bulgarisation des noms turcs dans les années 1980, recule l’espoir d’une Europe pluriethnique et tolérante. L’histoire ne coule pas dans le bon sens, et, sans que Mathias Enard y fasse allusion, les parallèles avec la situation actuelle sont évidents.

« Sur le Danube », Richard Gerstl (1907) © CC0/Leopold Museum

Après Trieste, l’autre point nodal du livre est Sarajevo. C’est là que l’auteur rencontre Sara quelques années après le siège, à un moment où la guerre a pris fin en Bosnie mais où la séparation des différentes communautés est actée ; cette séparation dure encore aujourd’hui. À la jeune fille portant le nom de la ville, spécialiste de la poésie bosniaque, qui s’écrivit en serbo-croate, en turc, en persan, voire en ladino des immigrants séfarades, à cet « amour de jeunesse » perdu de vue puis disparu, on ne peut qu’attribuer un sens symbolique.

Les fleuves, présents d’un bout à l’autre du livre, sont convoqués pour exprimer ce sentiment de perte. La première partie, qui commence par l’installation de l’auteur dans son canoë rouge, s’intitule « Le rameur sur la barque des morts » et la dernière, « Je vois déjà la rame et la barque fatale ». L’entreprise de descente de la modeste Sèvre, jusqu’à « la disparition atlantique », est dès le départ placée sous le signe de la mort : « pour noyer définitivement le souvenir d’un amour de jeunesse qui déchirait ma poitrine d’un deuil soudain ». L’Isonzo est plein des souvenirs de la Première Guerre mondiale ; la Bosnie, « pays des cent rivières », le Danube ou le Bosphore sont hantés de batailles.

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

Ces différentes mélancolies, littéraire, historique, personnelle, sont brillamment articulées les unes avec les autres. Pour autant, Hôtel Balkan n’est pas un livre triste. Parce que la descente de la Sèvre permet les retrouvailles, retours vers le passé heureusement actualisés par la présence chaleureuse des amis et du frère. Et parce que la littérature fonctionne toujours pour l’auteur – et pour ses lectrices et lecteurs – comme source de joie. Elle est elle-même l’antidote à l’oubli qu’elle pourrait subir – le livre est heureusement dépourvu d’un « c’était mieux avant » explicite –, tissant des fils incessants qui n’empêchent pas mais contrebalancent les ruptures de l’histoire.

Mathias Enard ne cesse de nous rappeler avec érudition combien dans l’espace balkanique au sens large les langues s’entremêlaient. À Venise, il revient sur les trésors de la bibliothèque de persan qu’il fréquentait étudiant. Et le poète Nessim de nous accompagner tout au long de la lecture. Les confins de l’Est s’étendent alors jusqu’à Ispahan. La figure de Richard Francis Burton, consul à Trieste et traducteur des Mille et Une Nuits, nous emmène à Bagdad et à La Mecque. Le cours de la Sèvre elle-même porte le souvenir d’Agrippa d’Aubigné, soldat qui sut dire une guerre particulièrement violente, autant qu’aimer et vivre sur ses rives.

Hôtel Balkan est en définitive un livre paradoxal : plein de deuils, de guerres, de séparations, comme de liens, d’échos, et des rêveries et imaginations que la lecture fait naître. Un livre bâti sur la fluidité de l’eau vive, qui sépare lorsqu’elle est frontière mais qui unit le disparate des berges, sur lesquelles elle offre un point de vue singulier, comme le constate Mathias Enard entrant dans le Niort de son adolescence réinventé par le fleuve.