Lorsque la violence se conjugue au féminin, elle semble impossible, ou pire que celle des hommes. Pourtant, la violence des femmes nous dit quelque chose de la violence qu’elles ont elles-mêmes subie. Notamment dans ces deux œuvres : Tuer le vieux, premier roman de Daria Marx, et Monstre. La légende de Lizzie Borden, série télévisée de Ryan Murphy et Ian Brennan.
Tuer le vieux : un titre programmatique. La narratrice attend impatiemment son rendez-vous pris au commissariat pour déposer plainte contre « le vieux », son grand-père paternel. Évoluant dans un milieu parisien aisé, elle a pu avoir l’adresse du commissariat parisien qui a la réputation d’écouter mieux que les autres les victimes de violences sexistes et sexuelles (VSS). Pourtant, quelques minutes avant l’heure du rendez-vous, alors qu’elle va franchir le porche de son immeuble, munie d’un dossier où sont rassemblées des preuves, et après avoir laissé à contrecœur son chien couiner derrière la porte, le commissariat reporte le rendez-vous. Cela sonne comme une détonation. Soudain, il n’y a plus d’autre réalité qui tienne : il faut qu’elle aille tuer le vieux. Décidée, elle s’engouffre dans un train Paris-Biarritz.
La narratrice a déjà raconté, aux psychologues, à des ami.e.s, en groupes de paroles, et dans le détail, comment son grand-père la violait de ses huit à ses douze ans, lorsqu’elle était en vacances chez lui. Elle a déjà décrit qu’il lui appliquait des « crèmes jusque dans [s]a vulve, allongée sur le tapis rose devant la baignoire, ses vieux doigts qui brillent, enduits de Mixa Bébé ». Pourtant, devant la description de cette violence, la société lui renvoie que le problème, c’est elle : « on m’écoute raconter des horreurs en gardant l’air placide ». Et, bien qu’elle se souvienne, elle finit même par douter de ses propres souvenirs, « personne ne croit les enfants, même pas les petites filles blondes et bien peignées, il ne peut rien leur arriver ».
Pourtant, les crimes ont eu lieu. Dans l’appartement du grand-père veuf, situé dans le Pays basque. Une partie de l’Hexagone qu’elle fuit depuis, « comme si elle était radio-active ». Cette région est un personnage à part entière, témoin de la soumission de la petite fille par son grand-père à travers un emploi du temps ritualisé. Il y a les courses, chaque matin, chez « Carrefour, puis Casino, le premier pour les légumes, le second pour la viande ». En rentrant, elle doit lui servir un whisky, comme si elle était « sa petite femme en intérim ». Les crimes suivent, durant « les longues séances de douche, les obsessions de propreté », sous la lumière verte de la salle de bain, à côté de « la faïence abîmée sur le bord de la baignoire », « ça sent la cigarette, l’air est moite ».
En début d’après-midi, il la guette du balcon, « cigarette au bec », lorsqu’il la charge d’aller faire du troc avec les voisins du bout de la rue. Elle leur dépose les journaux du jour, et repart avec « des patates, des cous de poulet, des douzaines d’œufs, des framboises au goût de fiente ». Il y a aussi « la marche le long de la jetée, jusqu’au phare », et « ce bout de port moche où il aime se promener, là où le fleuve se jette dans l’océan, c’est laid comme une zone industrielle, ça pue le rouillé et le fuel de bateau ».
Enfin, il y a une fois l’apéritif chez les voisins. Alors que Mme Lopez lui sert à boire un jus d’ananas, fruit auquel elle est vaguement allergique, elle le recrache et laisse échapper de l’urine, tachant son pantalon. De là, « le vieux » se moque d’elle, la traitant de « madame pisse-au-cul » pour faire rire le voisin.

Rentré à l’appartement, il la douche « comme un animal, tout habillée d’abord, à l’eau froide, la douche réglée sur le jet le plus puissant. Il [lui] fait sentir [s]es vêtements souillés ». Le seul espace où la narratrice n’est pas sous l’emprise du regard pervers du grand-père, c’est la mer. Immergée, elle ne ressent plus la culpabilité de son corps que toute sa famille veut contrôler et voir maigrir. Pourtant, entre les vagues, elle aimerait mourir.
La narratrice raconte aussi la vie après les crimes, l’abandon de son père alcoolique qui meurt avant « le vieux », ses crises de boulimie, ses comportements à risque, et son rapport problématique au sexe, « je reproduis inlassablement mes viols », « ces hommes baisent avec une enfant et ils n’en savent rien ». Les phrases sont directes, sans détour, à l’image du titre lapidaire. Rage et descriptions crues sont intrinsèquement mêlées.
Car l’inceste est cette matière gluante qui ne disparaît pas avec les crimes. Il poursuit sa victime, et engendre un rapport chaotique au monde. Surtout, c’est cette honte qui colle à la peau, et un écroulement intérieur. En cela, Tuer le vieux est un livre symbolique qui nous intime de réfléchir à cette colère dévastatrice. Car quand les incesté.e.s ne peuvent avoir confiance en la justice – les plaintes d’inceste sur des enfants jeunes sont classées sans suite à 94 % –, que faire de cette rage quand on cesse de la retourner contre soi ?
La deuxième œuvre est l’adaptation en série de la Légende de Lizzie Borden, une jeune femme accusée, en 1892, du double meurtre à la hache de son père et de sa belle-mère, à Fall River, dans le Massachusetts. Quatrième saison de la série de Ryan Murphy et Ian Brennan sur de monstrueux criminels, cette mini-série en 8 – longs – épisodes vient faire le récit d’une même rage que celle de l’autrice. Car Lizzie Borden, soumise aux diktats de son temps, subissant de plein fouet la violence sexiste de son père et de sa belle-mère, décide elle-aussi d’en finir.
Accompagnée de son amante Maggie, la servante de la maison, elle se munie d’une hache et assène 41 coups de hache à son père, Andrew, 40 à sa belle-mère, Abby. La série décide ici de reprendre le compte issue de la chanson populaire, alors que les rapports de l’autopsie de l’époque indiquent environ 18 à 19 coups pour Abby et 10 à 11 coups pour Andrew. Un choix critiquable, qui vient essentialiser la légende plutôt que l’individue qu’était Lizzie Borden. De plus, le fait d’extrapoler le métier du père en croque-mort, alors qu’il était, en réalité, promoteur immobilier, épuise le narratif.
Les accusations contre Lizzie seront, in fine, levées. Le jury acquitte cette jeune femme pieuse et de haute bourgeoisie, la percevant comme trop frêle et incapable d’une telle monstruosité. Un préjugé qui ajoute au crime une nouvelle violence sexiste qui, cette fois, la sauve.
Dans un récit comme dans l’autre, il est question d’une justice qui faillit. Car quand la justice ne vient pas en aide, elle devient complice des criminels. Se résoudre à se venger pour survivre leur paraît la seule solution. Loin de toute appel au meurtre, évidemment répréhensible par la loi, ce que Tuer le vieux et Monstre racontent est un même chemin de colère. Une colère aussi rouge que les cerises que la narratrice de Daria Marx avalent – noyaux compris avant d’être punie par son grand-père qui surveille ses selles – et que Lizzie Borden broie pour se plonger dans un bain de faux-sang.
Des cerises, des haches et du feu, comme autant de frontières poreuses entre ces deux histoires où la violence des femmes comme instinct de survie face aux violences qu’elles ont subies ne peut plus finir ranger dans une catégorie « meurtre au féminin », tabou d’une société définitivement sourde aussi bien à leur souffrance, qu’à la rage qui l’engendre.
Cependant, là où l’écriture ciselée, toute en tension, de Daria Marx apporte une interrogation nécessaire, la mise en scène de Monstre n’apporte pas de réflexion aux actes de Lizzie. Et la série s’enlise dans des scènes à l’esthétique horrifique qui deviennent comiques. Les réalisateurs semblent se repaître de montrer le monstre pour le monstre (qui plus est, est une femme, pour changer), à l’inverse de Daria Marx qui ne souhaite, au final, que s’en éloigner.
