En bref : après le vin, la musique et les femmes, voici le poutinisme

Une rentrée littéraire à la mode : après François-Henri Désérable qui flatte nos goûts pour l’aventure et le vin, voici Jean Mattern qui cherche ses mots pour parler musique ; Marion Honnoré qui propose un livre dramatique et malicieux, où l’on essaie de comprendre pourquoi les femmes restent ; et six auteures qui nous présentent une histoire des classes populaires écrite à douze mains tout en offrant une place majeure à la question du genre. Pour finir, Paul Gasnier décrit avec humour une lente descente, un ralliement progressif et inconscient à la soumission poutinienne.

François-Henri Désérable | Le palais. Gallimard, 416 p., 23 €

Le palais, par son sujet séduisant, son recours à des schémas simples et des émotions efficaces, devrait connaître un joli succès. Tant mieux. Son histoire, inspirée de celle bien réelle de Rudy Kurniawan, expert et faussaire de génie (en vins), condamné en 2007 aux États-Unis à dix ans de prison, est rocambolesque à souhait. Un jeune orphelin indien, Arun Kumar, adopté par un couple bourguignon, se révèle posséder un palais « absolu » qu’il va développer dans le restaurant de son père adoptif, chez les vignerons alentour et lors de toutes sortes d’événements œnologiques. À la fin de l’adolescence, il poursuit son éducation gustative par un long tour de la planète vinicole avant de se « poser » finalement à New York où, introduit dans le cercle exclusif des collectionneurs et dégustateurs de grands crus, il les subjugue par l’acuité de son talent et l’exceptionnelle qualité de sa cave personnelle. Son but toutefois, loin d’être celui de se trouver une place dans le monde des importants et des super riches, est autre : la vengeance. Il va alors monter une super arnaque aux « faux » millésimes d’exception et finira en prison, vengé et serein.

Le palais satisfait nos goûts pour l’aventure, pour la justice et la revanche, pour le domaine si français, mais mondialement glamourisé, du vin. Il le fait en rappelant des figures et des situations déjà ancrées dans notre imagination ; il joue avec cette familiarité mais il compte aussi sur le plaisir de la découverte, pour beaucoup de lecteurs, des arcanes de l’univers viticole et vinicole.  

Oui, le roman a des défauts ; il est médiocrement construit, enclin à la facilité ou à des formulations peu convaincantes… Eh bien, tant pis, sautons les passages peu enivrants, et savourons les moments qui captivent et réjouissent. Santé ! Claude Grimal

Jean Mattern | De la musique avant toute chose. Sabine Wespieser, 110 p., 18 €

Il paraît aller de soi que l’on ne peut décrire avec des mots l’effet produit par un morceau de musique. On en serait réduit à la communication d’émotions indépassablement subjectives et surtout d’une grande pauvreté. On ne peut guère en dire plus qu’en évoquant les souvenirs personnels que l’écoute de tel morceau ravive. Cette impossibilité de formuler dans des mots ce que produit la musique n’est pas un défaut, c’est le propre des sons musicaux que de relever d’un autre ordre que le langage verbal et d’y être irréductible.

La prise de conscience d’une impossibilité est en elle-même provocatrice et stimulante. Il y a quelque chose de frustrant à se dire qu’on ne peut pas dire. Donc on va essayer. C’est le défi que s’est lancé Jean Mattern. Lui-même se présente comme romancier tout en précisant dans ses remerciements la longue liste de ceux et celles qui ont contribué à sa formation musicale. Certains étaient « bien meilleurs musiciens » que lui mais il peut prétendre à une écoute professionnelle à la manière du héros de son roman au titre verlainien. Et de cette écoute on voit comment il pourrait tirer la matière d’une critique pour une radio comme France Musique (non nommée) ou la BBC.

Pour parler en mots de musique, l’écrivain Mattern a imaginé un personnage dont la fonction est de parler de la musique dans des émissions radiophoniques. Ce critique musical organise un festival dans une petite île écossaise des Hébrides extérieures et le roman a pour durée celle d’un concert de musique de chambre dans le cadre de ce nouveau festival. Il commence avec l’installation des auditeurs dans la salle de concert et s’achève avec les dernières notes du Trio n° 2 de Schubert. Le narrateur écoute la musique mais, comme s’en désolent parfois ceux qui ne se mentent pas, son attention est parfois flottante. D’autant plus qu’il connaît parfaitement cette pièce ainsi que les trois instrumentistes qui la jouent. Dans la même phrase, il passe d’une remarque technique sur l’écriture de Schubert à une appréciation sur le jeu du hautboïste, du violoniste, de la pianiste (dont nul ne doit deviner qu’elle entretient depuis longtemps avec lui une relation adultérine) ou de leur manière d’être ensemble. Parfois aussi, lui viennent à l’esprit des considérations sur le comportement affectif, sentimental ou sexuel de certains qu’il aperçoit ou dont l’absence étonne.

La réussite de ce roman tient à la subtilité avec laquelle le romancier a relevé le difficile défi qu’il s’est lancé. Il a effectivement réussi à faire entendre la voix de Schubert. Le lecteur va s’empresser d’écouter à son tour ces Trios qu’il a l’impression d’avoir découverts. Marc Lebiez

"Les femmes qui restent", Marion Honnoré (Détail) © Le monde à l’envers
« Les femmes qui restent », Marion Honnoré (détail) © Le monde à l’envers

Marion Honnoré | Les femmes qui restent. Le monde à l’envers, 152 p., 5 €

« Proposition 1 : Il y a des femmes qui restent quand elles devraient partir. » Première phrase de ce petit livre intrigant, de la taille d’un calepin, et spectral, dont la sérigraphie presque en relief attire l’œil et le doigt vers la couverture. Et sur la quatrième, nous voilà peut-être enfin face à l’ultime issue de secours d’une vie de femme hétérosexuelle. On y lit l’inscription suivante : « Spinoza peut-il vous aider à quitter votre mari pourri. Un livre dont vous êtes l’héroïne ».

Les femmes qui restent, de Marion Honnoré, suit une structure précise. Une proposition numérotée (il y en a 58), soit une idée qui expliquerait pourquoi une femme reste avec un homme quand tout indique qu’il faudrait le quitter. Puis, pour soutenir l’argument, on plonge dans les vies de plusieurs couples hétérosexuels (on les découvre à mesure que la numérotation se déroule : 5.1., 5.2., 5.2.1. …) dont les hommes n’ont de singulier que leur corps qui leur assure de ne pas être une masse informe noyée dans l’épaisseur du réel : des maris moyens, un modèle de conjoint classique : voilà un randonneur, voici un cadre, tous un peu bourrus, plutôt fiers…

Les femmes qui restent parce que le mari change quittent le récit très tôt. Pour elles, la question ne se pose plus. Mais pourquoi les autres femmes restent-elles ? Nous poursuivrons jusqu’à la fin, avec Virginie et son Arnaud, Alexia et son Ludo, deux couples dont Marion Honnoré décortique les dynamiques au fil des propositions. Elle en tire des conclusions, formule des remarques pour chaque cas de figure. Le tout scandé de citations de Spinoza, dont la sélection est délicieuse. Le philosophe pèse ses mots avec sérieux, mais, bien placés comme s’y ingénie Marion Honnoré, il n’est, mine de rien, pas si ennuyeux, ni dépourvu d’humour !

Virginie et Alexia sont comme les deux extrémités entre lesquelles se déplace le curseur du récit. La première ne part pas, mais elle ne mange plus, devient une brindille et l’ombre d’elle-même, songe à partir, revient, avant d’être séquestrée par Arnaud qui n’avait aucune idée plus brillante sous le coude. En parallèle, Alexia suit le chemin inverse. Elle forcit, « la force neuve déborde de ses fringues étriquées ». Elle accumule suffisamment de force pour prendre les devants. Pour se débarrasser de lui (ouf, il était lourd !), Alexia pousse Ludo dans les bras d’une autre, une certaine « Pam-poum », un peu sportive, qui figurait parmi les profils que son conjoint rencontrait sur une application fraîchement installée (sans concertation bilatérale, s’il fallait le préciser). De son côté, Virginie s’en sort aussi, soyez rassuré·es.

Marion Honnoré propose un livre bien ficelé, où l’on bascule d’une seconde à l’autre du drame à la malice, où l’on ne comprend pas tout à fait pourquoi les femmes ne partent pas, ni pourquoi elles restent aussi longtemps. Mais on y voit plus clair : on comprend mieux pourquoi on ne comprend pas tout à fait. Sirîne Poirier

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Anaïs Albert, Fanny Gallot, Anne Jusseaume, Eve Meuret-Campfort, Clyde Plumauzille et Mathilde Rossignol-Méheust | Au jour le jour. Écrire le quotidien des classes populaires en France (XIXe-XXIe siècle). La Découverte, 460 p., 24,50 €

Les six auteures, initiatrices d’une manière d’atelier collectif dénommé « Genre et classes populaires », nous proposent une histoire « écrite à 12 mains ». Cette histoire est celle des « classes populaires » entendues par elles comme « toutes celles et ceux réuni-es par la petitesse des ressources économiques et une distance à la culture légitime » et abordées depuis un « regard  féministe » porté « à l’intersection des dominations ».

Alors que les classes populaires ainsi comprises ont été abondamment « parlées », les auteures cherchent à restituer le quotidien des invisibles, femmes et hommes qui ne correspondent pas forcement aux images attendues du « peuple rebelle », en leur restituant la qualité de sujet de leurs pratiques et par là de leur histoire. Elles se focalisent, à cette fin, sur la pluralité des expériences et aux rapports de pouvoir qui les traversent, comme attesté par la place faite aux verbes dans les intitulés des sept chapitres organisant l’ouvrage : « Apprendre sa place », « Joindre les deux bouts », « Migrer », « Croire », « Prendre du bon temps », « Faire du sexe », « Contester ». Ces sujets s’affirment via les portraits, souvent très forts, qui se trouvent au terme des chapitres.

Ces chapitres mobilisent la foisonnante bibliographie, de la plus ancienne à la très contemporaine, s’agissant en particulier du travail reproductif, retraversée à partir de la question de la domination. L’ampleur des travaux mobilisés (dont naturellement les leurs), qui fait l’une des richesses de l’ouvrage, entraine parfois le lecteur sur des chemins de traverse. Du moins le fil directeur de la démarche est-il solidement réaffirmé dans une superbe conclusion aux allures de manifeste pour une histoire sociale et politique bien comprise : « en choisissant de partir des pratiques quotidiennes, des sociabilités, des trajectoires migratoires, des croyances ou des expériences de genre, le livre participe d’une démarche historiographique qui vise à démarginaliser ces expériences et à les intégrer pleinement à l’histoire des sociétés contemporaines ».

L’originalité de l’ouvrage, rapporté à l’existant, tient à l’amplitude et à la diversité des terrains abordés et à la place, majeure, faite à la question du genre. Elle tient aussi à la manière d’aborder la longue durée. Le choix d’un plan thématique, excluant une construction globalement chronologique, permet d’inscrire chacune des pratiques abordées dans la longue durée tout en se gardant d’une histoire linéaire. Les différents chapitres mettent en évidence, quoique à des degrés divers, des résonances ou résurgences entre la séquence libérale allant des années 1880 au milieu des années 1930 et le néo-libéralisme d’aujourd’hui, l’État social étant à l’origine d’infléchissements, là encore différents tant en ampleur qu’en nature selon les questions abordées. C’est un des grands intérêts de l’ouvrage que de montrer que « la chronologie de la classe et du genre ne sont pas faciles à superposer et ne convergent pas toujours », contraignant souvent les auteures, selon leurs propres termes, « à déplacer leur propre regard féministe ». Danielle Tartakowsky

Paul Gasnier | Vladimir m’a pris Vadim. Lettre Zola, 60 p., 11 €

Tout commence de la façon la plus banale du monde : Paul et Vadim sont comme des frères, partageant depuis l’enfance jeux et complicités. Sauf que le second est russe par son père. Ce hasard va peu à peu distiller en lui une suite d’alignements sur un pays largement fantasmé : la langue, la force, le patriotisme, la fiancée russe, puis la vie sur place, avant d’arriver à une adhésion au poutinisme et à sa guerre.

Paul Gasnier décrit cette lente descente, ce ralliement progressif, et inconscient, à la soumission. Devenu journaliste, Paul devient de plus en plus lucide sur les méandres opérés par son cousin, jusqu’à lâcher lors d’une réunion familiale où est évoquée son engagement sur le front : « ta mort serait une bonne nouvelle pour l’Europe ».

Alors que bon nombre de commentateurs, essayant de n’être jamais pris en défaut, se dédouanent d’une périphrase du genre le « dictateur Poutine », Paul Gasnier décrit « Vladimir » de façon triviale, à la hauteur du sujet. Il est sur la place Rouge, lors du défilé du 9 mai, et ce qui le frappe n’est ni le fracas des armes ni la soumission des administrés, mais la banalité, la vulgarité : de très petits messieurs, étriqués, de la tête aux pieds. « Personne n’aurait l’idée que ce petit homme aux lèvres crispées, à la moue dubitative de granny qui ne se fait plus d’illusions sur rien, avec ces yeux mi-clos qui jamais ne s’amusent ni ne s’illuminent, que cet homme qu’on prendrait volontiers pour un clerc de notaire qui attend ses annuités est en réalité un criminel de masse […], à la tête de l’arsenal nucléaire le plus puissant de l’histoire de l’humanité ». On pense à Gogol, décrivant les petits fonctionnaires de Pétersbourg.

Ce récit ne cherche pas à ajouter une touche géopolitique à une époque qui n’en manque pas. Chemin faisant, généalogie familiale faisant, il s’attache à un autre processus : à travers l’évolution de son cousin, c’est aussi la Russie qu’il voit sombrer, comme si les deux processus, familial et national, suivaient la même pente. Et quant à ladite Fédération, il lui règle son sort en deux phrases : « un pays en guerre contre des spectres, qui dresse sa lance contre des moulins à vent, à la manière d’un vieillard qui fait tourner sa canne en jurant qu’il fut vaillant par le passé, et qui serait prêt à le prouver en cassant la gueule au premier venu ».

Avec ce nouveau récit, conte politique, court et qui peut se glisser dans la poche comme une missive, Paul Gasnier réussit son but : imaginer ce que peut être un objet littéraire à l’usage des temps présents. En l’occurrence, Vladimir m’a pris Vadim peut être absorbé comme un doux vaccin. À l’usage des temps présents. Annie Daubenton


Cette chronique est coordonnée par Jean-Yves Potel.