Michel Guérin : philosopher à nouveau

Depuis bientôt cinq décennies, Michel Guérin s’emploie, sous les auspices de ce qu’il appelle une « figurologie », à repenser à fond les questions les plus ardues : celles de la vérité, du temps, de l’être en tant qu’être, du « réel »… Son dernier ouvrage, Éthique de l’écriture philosophique, propose, de cette recherche qui relève de l’ontologie, une synthèse qui est un aboutissement autant qu’une invitation à sa propre poursuite.

Michel Guérin | Éthique de l’écriture philosophique. L’ultime méthode. Encre marine, 108 p., 21 €

Qu’en est-il aujourd’hui de la philosophie ? Quelle capacité possède-t-elle encore à dire le vrai, quand toute certitude fondant sa méthode s’est évanouie et quand semblent invalidés ces principes qui naguère paraissaient durablement asseoir sa prétention à fonder une mathesis universalis ? Ayant dû en rabattre, la philosophie s’est souvent résignée à jouer les seconds rôles, à la traîne des sciences humaines ou cognitives, ou bien encore cantonnée dans l’étude érudite de sa propre histoire.

Il s’ensuit que le chemin est plus étroit et incertain que jamais pour une philosophie qui ne se résout pourtant pas à abdiquer. Rares sont en effet aujourd’hui les philosophes qui osent emprunter ce chemin périlleux : penser ce temps qui est le nôtre, n’en rien méconnaître, et s’attaquer, à l’inquiétante lueur, toujours plus crépusculaire, de l’époque, aux questions les plus difficiles.

Loin de joindre sa voix à ceux qui n’en finissent pas « d’entonner l’élégie d’une philosophie agonisante », Michel Guérin aura maintenu au fil des décennies l’idée d’un « rôle incomparable, unique de la philosophie », insistant, dans ce dernier ouvrage, sur l’urgente obligation qui lui est faite « de ne pas déserter la question originaire dont elle tire sa légitimité : la question de l’être ou de la vérité ». Pour autant, nulle tentation chez Guérin de rebâtir l’édifice métaphysique. Sa démarche est de bout en bout séculière.

Mais comment, demandait l’auteur dans un livre précédent (La fin des phénomènes), la philosophie peut-elle « faire valoir qu’elle a encore voix au chapitre » ? Car elle ne dispose plus, pour s’élancer, de ces leviers d’Archimède dont elle a su se doter au cours de son histoire. Guérin montre ainsi comment Descartes, en quête d’une méthode imparable, en est venu à substituer à la vérité la certitude, celle d’un cogito décrété indubitable. S’inaugurait alors toute une philosophie du sujet, qui, réduisant le réel aux phénomènes, le mettant aux arrêts dans la prison de la représentation, le condamnait au huis clos de la relation duelle du sujet et de l’objet. De cette ontologie binaire soustrayant à la vérité tout ce qui du réel ne s’y pouvait soumettre, l’auteur retrace les étapes marquantes : de Descartes à Husserl, relève Guérin, le platonisme aura perduré, fondé sur « l’axiome que le sujet humain est voué à la connaissance, que là se trouve, qui plus est, l’essentiel de sa raison d’être », au risque que « l’ordre de la Représentation » ainsi institué se traduise par un « quiétisme ordonné de la réalité ». Et Guérin de rendre hommage à ces « penseurs de langue française » (Georges Bataille, Jacques Lacan, Clément Rosset…) qui ont ébranlé ce quiétisme, opposant au réel formaté par la représentation un « très-réel, irreprésentable », celui qui a trait au « plus indiciblement concret de notre vie : le sexe, le désir, l’angoisse et la déréliction, la mort, la joie, le désespoir ».

« Le cygne, N°9 », Hilma af Klint (1915) © CC0/WikiCommons

Il faudra attendre Heidegger pour que soit « chamboulée cette donne », que le sujet humain, devenu Dasein, soit replacé dans le monde, et qu’un nouveau concept de vérité, celui d’alètheia, soit proposé. Heidegger reconduit néanmoins, nous dit Guérin, une forme de binarisme en substituant à « l’opposition sujet-objet et vérité-erreur, paires principales de la tradition intellectualiste », un « jeu de balance » entre « ostension et retrait ». Au bout du compte, il en résulte une « poétique de l’Être » qui est une forme de quiétisme oublieux du « réel en tant qu’intrus » : « À cet hôte imprévu, on ferme la porte ». Il importe donc de faire droit, poursuit Guérin, à une ontologie ternaire où de l’Autre puisse enfin trouver son compte.

Je ne fais ici que résumer à très gros traits une argumentation portée par une écriture tout en souplesse et finesse, qui sait s’attarder sur les nécessaires nuances. Ainsi de la question des soubassements anthropologiques du « mode binaire de pensée ». Car s’il importe de prévenir tous les dualismes figés dont la métaphysique fut le lieu électif, il n’importe pas moins de reconnaître que la dualité « campe au cœur de toutes les opérations de l’esprit ». Et Michel Guérin de prendre ici appui sur les travaux de l’anthropologue Françoise Héritier et du sociologue Bernard Lahire.

Renonçant à tout dualisme, Michel Guérin aura élaboré, pour approcher cette altérité insaisissable du réel, une pensée originale de la Figure. Empruntée au départ à la Figur de Rilke (d’où la majuscule), enrichie de l’apport de la réflexion d’Auerbach sur le sens de la figura chez les Pères de l’Église, la notion doit d’abord, nous dit Guérin, être distinguée de celle de métaphore. « Fiction sans être une métaphore », la Figure, là où la métaphore « s’emploie à dire tout le dicible », s’évertue quant à elle à « dire l’indicible », s’aventurant dans « l’exploration périlleuse du bord extérieur » de la limite du langage. Il s’ensuit que la méthode du philosophe (son éthique, aussi bien) ne peut être que celle de l’écriture comme chemin d’invention, où la catégorie de vérité, loin d’être une  « « valeur » substantifiée », est définie comme « le comportement d’un dire qu’aucune puissance ne peut empêcher d’aller son chemin ».

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On se souviendra ici que l’auteur a construit toute une philosophie du geste et notamment du geste d’écrire. C’est depuis ce geste singulier que peut se déployer une « ontologie ternaire », où « le tiers vient perturber la donne », sous la forme d’une altérité « intrusive », celle d’un réel inassimilable défiant l’ordre du discours. À partir d’une anthropologie du geste d’écrire qui doit beaucoup à Leroi-Gourhan, Michel Guérin insiste ainsi sur une affectivité du langage qui a sa source dans le corps, y trouvant ce que Marcel Jousse désignait comme sa matrice « rythmo-énergétique ». Si le langage est bien une pensée, il ne saurait en conséquence se réduire à des « opérations logiques et/ou des calculs utilitaires ». « Avant le langage de profération (le logos prophorikos), tourné vers le dehors et guidé par un motif de communication, persiste, écrit Guérin, un logos endiathetos, un langage intérieur, qu’il incombe à la littérature et à la philosophie de consulter et s’il se peut d’enrichir. » Et l’auteur de préciser la spécificité de chacun de ces deux modes où le geste d’écrire se déploie à partir de ce langage intérieur : la poésie qui est chant et la philosophie qui est enseignement, païdeia. Comprenons que la pensivité de la poésie est activation de ce langage intérieur comme musique de la parole, tandis que la philosophie réalise cette forme interne en un geste de penser où s’incarne méthodiquement la réflexion de cet animal susceptible d’éducation par la pensée qu’est l’homme.

Ajoutons que cette éthique de l’écriture, de l’attention portée à l’écriture, Michel Guérin l’aura mise en œuvre aussi bien dans son œuvre proprement théorique qu’à travers diverses études de figurologie appliquée, où l’on retrouve des noms aussi divers que ceux de Rembrandt ou Duchamp, Stendhal ou Valéry. C’est dire l’ampleur d’une œuvre qui, attentive aux mutations du temps, continue simultanément de creuser en direction de ce plus fondamental qui est l’objet sans âge, intempestif, de la philosophie.