De l’ethnologie à la préhistoire

André Leroi-Gourhan (1911-1986) a établi la préhistoire comme une science de l’homme moderne — alias Cro-Magnon, Homo sapiens sapiens, bref, notre espèce. La biographie de Philippe Soulier exploite un vaste ensemble de sources institutionnelles et privées. Elle s’appuie aussi sur une relecture des travaux individuels ou collectifs dirigés par André Leroi-Gourhan. Une œuvre commencée en 1936 par des travaux d’ethnologie, poursuivie en préhistoire, comprise méthodologiquement comme une paléoethnologie, avant de s’élargir à une réflexion sur la genèse de la modernité de l’homme.


Philippe Soulier, André Leroi-Gourhan, Une vie (1911-1986). CNRS, 648 p., 27 €


Le spectre des recherches menées et encadrées par André Leroi-Gourhan s’est largement ouvert durant cinq décennies consacrées à près de 50 millénaires de l’évolution biologique de Homo sapiens, mais le fil chronologique de cette vie ne part pas d’une scolarité prometteuse. André Leroi-Gourhan, orphelin, quitte l’école à 14 ans. Il trouve un travail de bibliothécaire, mais sa curiosité l’oriente vers l’étude du russe et l’ethnologie : c’est l’amorce d’un buissonnement de lectures, de travaux et réflexions qui en feront un encyclopédiste de sciences humaines au milieu du XXe siècle. Tout au long de sa vie savante, et tant que sa santé le lui permettra, il procédera à des ajustements et à des réorientations de ses travaux. Les capacités du jeune homme sont vite repérées par des aînés qui l’accompagnent d’abord vers les langues orientales et l’ethnologie.

Dès 1936, à 25 ans, il participe au projet d’Encyclopédie Française mené par Lucien Febvre. Il y rédige deux contributions, l’une sur la technologie que les sociétés développent pour exploiter les milieux, l’autre sur l’ethnologie comme science de la diversité des peuples. La même année, il publie dans la nouvelle collection de Géographie humaine, dirigée chez Gallimard par Pierre Deffontaines, La civilisation du renne. Cet essai marque son entrée dans l’étude du passé humain. Ces initiatives éditoriales le font connaître, avant la confirmation attendue par un travail original de terrain, qui sera mené avant la guerre au Japon où, en mission pour le Musée de l’homme et le Musée Guimet, il collecte données et objets. Les tensions d’avant-guerre précipitent la fin de cette expérience.

Les années de guerre seront des années de travail. Il prépare et publie sa première somme, Évolution et Techniques, où, dans le champ de l’ethnographie, il identifie, classe les moyens par lesquelles les sociétés pré-industrielles ont eu prise sur les milieux et aménagé leurs cadres de vie. Inventaire systématique et magnifiquement illustré par plus de 1 100 dessins, qui attestent de la virtuosité graphique de l’auteur.

Pendant l’occupation, Leroi-Gourhan, en poste au Musée de l’Homme, reste à l’écart du réseau de résistance précocement formé et réprimé. Il participe activement, en juillet 1944, à la sauvegarde des collections des musées nationaux entreposées au château de Valençay. Ce site est sur le trajet de repli de la sinistre division Das Reich, qui incendie le château. Leroi-Gourhan participe à sa défense, y fait le coup de feu, est blessé par au bras. Il rejoint le maquis local et participera à des sabotages sur les unités de la Wehrmacht en retraite. Cet engagement militaire et la protection assurée du patrimoine lui vaudront médaille de guerre et Légion d’Honneur. La décennie d’après-guerre est suractive : installation dans le monde universitaire, entre Lyon et Paris, prises de responsabilités dans les organismes de recherche, notamment le CNRS, diffusion pour le grand public des résultats en cours (par radio et cinéma).

La biographie de Philippe Soulier est exhaustive. On y suit, non sans quelques difficultés, les itinéraires croisés d’une conquête scientifique et institutionnelle, à peine retardée par les chantiers divers. Ceux-ci démontrent la mutation (l’évolution ?) de l’ethnologue en préhistorien.

Philippe Soulier, André Leroi-Gourhan, Une vie

André Leroi-Gourhan sur le chantier de la Grotte du renne, été 1961

La Civilisation du renne avait manifesté cet intérêt précoce, consolidé par des lectures multiples. Les fouilles menées dans le Mâconnais à partir de 1945, à Arcy-sur-Cure en 1946, et à Neufchâtel (Suisse, 1948), marquent son entrée en préhistoire. La préhistoire est abordée comme une paléo-ethnologie. Chez Leroi-Gourhan, le chantier est à la fois un lieu de collecte de matériel et un lieu d’initiation à une méthodologie stricte. C’est à Lyon, en 1950, qu’il développe un enseignement de préhistoire parallèlement à un enseignement d’ethnologie.

Mais il sait qu’une reconnaissance de ses travaux par ses collègues préhistoriens paléontologues implique une évaluation de ses capacités scientifiques : il s’inscrit donc en thèse de sciences et soutient en 1954 une thèse sur « Les tracés d’équilibre mécanique du crâne des vertébrés terrestres ». Derrière le libellé, c’est la genèse de la bipédie, l’épanouissement du crâne, du volume du cerveau, l’articulation buccale, et la modulation de sons, les conditions mécanique du langage.

L’innovation méthodologique des fouilles développée par Leroi-Gourhan sera accomplie totalement en 1964 à Pincevent, près de Montereau, sur les bords de la Seine. Avant Leroi-Gourhan, la priorité de la fouille était d’établir une chronologie par une coupe stratigraphique permettant, du niveau le plus ancien, au fond, au plus récent, près de la surface, d’interpréter une série matérielle. À cette verticalité, Leroi-Gourhan articule une analyse horizontale : elle procède d’un décapage large de chaque niveau repéré pour obtenir la disposition d’une occupation, d’un habitat.

Pincevent est devenu un chantier de référence pour les méthodes de fouille. En 1964, au moment où les travaux publics des Trente Glorieuses puisaient dans les graviers des terrasses de la Seine, le campement estival des chasseurs nomades échappe aux pelleteuses. La découverte signalée le 11 mai, authentifiée immédiatement par Leroi-Gourhan, l’information remonte la filière des Affaires culturelles, arrive à l’Élysée où le 17 juillet le Président se déclare vivement intéressé, et demande à être tenu informé des résultats. Le Général a sauvé les Magdaléniens ! Leroi-Gourhan les fera connaître, comme s’ils venaient de lever leur camp installé près d’un gué où passent les rennes, avant les frimas de l’hiver -12 300.

Autour de leurs foyers, les passants de Pincevent joignaient Le geste et la parole, titre de l’ouvrage de portée théorique (1966) qui combine l’analyse du geste, technologique, et l’élaboration du langage, symbolique, pour comprendre l’anthropogenèse d’Homo sapiens, espèce sociale. L’ampleur problématique de l’ouvrage aura un retentissement, d’éloges et aussi de critiques, dès sa publication, et le décès de Leroi-Gourhan en 1986 relancera ces lectures.

La Préhistoire de l’art occidental, somme iconographique et innovation interprétative, est publiée au même moment (1965). Cet événement éditorial, élaboré pour Mazenod avec le photographe Jean Vertut, est l’aboutissement d’une campagne de relevés, d’une analyse statistique et d’une réflexion théorique. Avec cet ouvrage, Leroi-Gourhan achève sa conquête du champ de la pré-histoire d’Homo sapiens. Il n’a plus vraiment de pairs puisque, de la paléontologie à l’esthétique en passant par l’ethnologie, rien de sapiens ne lui est étranger.

La biographie de Philippe Soulier rappelle que cette position hégémonique est discutée par certains de ses collègues, qui se sont spécialisés et qui voient l’universalité de Leroi-Gourhan perturber leur domaine revendiqué d’expertise. L’élection au Collège de France en février 1969, et les émissions réalisés pour l’ORTF par Paul Seban dans la série « Un certain regard » , confèrent, dans le champ académique, d’une part, et dans la visibilité médiatique, d’autre part, une aura singulière à André Leroi-Gourhan. De nombreuses distinctions françaises et étrangères vont couronner cette reconnaissance scientifique et publique.

Philippe Soulier, André Leroi-Gourhan, Une vie

La biographie révèle aussi la continuité de sa participation aux débats des intellectuels catholiques, après un baptême choisi à 20 ans. Son séjour à Lyon le place dans un contexte catholique diversifié. L’ethnologue discute avec les missionnaires en situation coloniale, le paléontologue expose les développements de l’anthropogénèse. Leroi-Gourhan contribue régulièrement aux revues intellectuelles catholiques, assure des conférences suivies. Dans ce versant de sa vie personnelle et sociale, il expose, sans les atténuer ou les adapter à ces auditoires, les résultats scientifiques de ses travaux ou de ceux de ses collègues. Il croise Teilhard de Chardin avant son décès et fait partie du comité formé pour la publication de ses œuvres. Mais il établit et entretient une cloison ferme entre ses travaux de science positive et sa foi.

Les travaux multiples, continuellement renouvelés et élargis du savant, les engagements et responsabilités entre chaires, terrains et laboratoires du professeur-directeur, se croisent dans le temps et dans l’espace. Si le lecteur est en pays de connaissance entre le Muséum, la Sorbonne et le Collège de France, le foisonnement des acronymes d’équipes de recherche, sous le totem CNRS, où s’est déployée l’hyperactivité d’André Leroi-Gourhan, est à la fois une marque de l’époque et un embarras de lecture. L’iconographie du livre accompagne bien cette vie d’André Leroi-Gourhan, et on constate que cet expert en crânes a protégé son chef de bien des façons : ses élèves et collègues de recherche attestent de ses compétences de meneur voire d’inspirateur, c’est là le sens du chantier. Celles-ci sont évidentes dans les émissions de l’ORTF accessibles sur le site de l’Ina, ou dans cette remarquable émission de la télé suisse romande réalisée à Pincevent.

Le livre refermé et ces dernières images effacées, mais non oubliées, on pense à rapprocher par les biographies les deux collègues de Collège, Claude Lévi-Strauss et André Leroi-Gourhan. Tous deux, avec des « pré-requis » différents, sont issus du tronc Mauss. L’un part vers le nouveau monde, l’autre vers l’extrémité de l’ancien, Bororos et Aïnous. La guerre écartera momentanément leurs carrières, exil pour Levi-Strauss, travail studieux au pays occupé pour Leroi-Gourhan. Ces deux jeunes savants ont Homo sapiens comme horizon, et c’est bien par cet horizon qu’ils auront une audience plus large que la seule université. Ils intéresseront le lectorat par leur talent de conteur, du côté du chaud, Tristes Tropiques, ou du froid, Civilisation du renne. Le plan du village Bororo et celui du camp Magdalénien de Pincevent se répondent : Homo sapiens organise son habitat. Le cadet, Leroi-Gourhan, est plus précoce pour utiliser les médias. Mais Levi-Strauss réussira aussi cet exercice de démonstration-séduction. En 2016, la biographie de Claude Levi-Strauss par Emmanuelle Loyer est celle d’une historienne sur un ethnologue : ce parti de distance relative a opéré un tri et tiré une ligne claire d’une vie savante. Celle de Leroi-Gourhan, par un préhistorien exhaustif, nous livre toutes les sources, ce qui est à la fois précieux et un peu roboratif.

Dans Dormance, son roman néolithique, Jean-Loup Trassard, qui a suivi à la Sorbonne pendant deux ans le cours de préhistoire d’André Leroi-Gourhan, offre un récit suggestif de cette révolution dans ce qui deviendra un coin de bocage de la Mayenne. De la domestication comme poésie, soit de l’authentique Sapiens.

Jean-Louis Tissier

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