Vaneigem ou l’harmonie

Raoul Vaneigem est mort à 92 ans le 28 juillet 2026. Figure du situationnisme, il laisse derrière lui une œuvre importante dédiée à la défense de la vie contre la civilisation marchande. Plongeons dans ses derniers livres parus.

Raoul Vaneigem | Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande. Libertalia, 96 p., 8 €
Raoul Vaneigem | Abolir la prédation, redevenir humain. Grevis, 24 p., 5 €
Raoul Vaneigem | Grimoire. Grevis, 160 p., 14 €

Peint par Paul Signac en 1895, Au temps d’harmonie nous montre un groupe de personnages s’adonnant à divers loisirs en bord de mer. L’œuvre s’intitulait initialement Au temps d’anarchie. Les deux mots entretiennent de fait un lien étroit. L’anarchie n’est-elle pas le libre agencement de la vie sociale, dégagée des hiérarchies et des dominations ? Dès le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (Gallimard, 1967), Raoul Vaneigem n’aspire à rien d’autre qu’à « un ensemble de perspectives individuelles harmonisées, n’entrant jamais en conflit, mais construisant le monde selon les principes de cohérence et de collectivité ». Quant à son ultime livre, Grimoire, il s’ouvre sur ces mots : « Seule l’harmonie existentielle et sociale fonde l’autodéfense de la vie quotidienne. »

Totem libertaire, Raoul Vaneigem est mort le 28 juillet dernier à Sant Pol de Mar, face à la mer justement, dans la province de Barcelone, territoire rouge et noir s’il en est. « J’ai furtivement atteint les nonante ans, tel un enfant qui dérobe un pot de confiture dans l’armoire universelle des interdits », écrivait-il dans Grimoire. Né en 1934 à Lessines en Belgique, il grandit dans une famille socialiste. Son père est cheminot, syndicaliste et anticlérical. Rallié à l’Internationale situationniste en 1961, il en devient un pilier avant de claquer la porte en 1970 devant « sa croissante quantité d’importance nulle ». Entre-temps, il aura publié le Traité déjà cité – la même année et chez le même éditeur que La société du spectacle de Debord – et participé au Conseil pour le maintien des occupations en mai 1968. Il use de pseudonymes – Ratgeb pour De la grève générale à l’autogestion généralisée (UGE, 1974), Jules François Dupuis pour Histoire désinvolte du surréalisme (Vermont, 1977, réédition Libertalia, 2013) –, écrit encore les paroles d’une des « chansons du prolétariat révolutionnaire » rassemblées dans le disque Pour en finir avec le travail (1974) : La vie s’écoule, la vie s’enfuit. Par la suite, il se fait spécialiste des hérésies jusqu’à se voir confier la rédaction du volume de la collection « Que sais-je ? » sur le sujet en 1994. Au premier janvier de cette année-là, l’Ejército Zapatista de Liberación Nacional prend San Cristóbal de las Casas au Chiapas. C’est le début de la révolution zapatiste, grande respiration et inspiration pour Vaneigem comme pour des milliers d’autres à travers le monde.

Raoul Vaneigem
Le pouvoir aux conseils de travailleurs. Conseil pour le maintien des occupations (affiche en mai 1968) © CC0/WikiCommons

L’année suivante, paraît Avertissement aux écoliers et lycéens dans une jeune collection de poche bon marché, Mille et une nuits. Vendu 10 francs – l’équivalent de 1,50 euro d’aujourd’hui –, il s’en écoule 80 000 exemplaires. Dénonçant des établissements scolaires soumis à l’empire de la marchandise, lieux d’acclimatation à l’aliénation et l’exploitation, il y invite les « collectivités d’élèves et de professeurs » à les « arracher à la glaciation du profit » pour les « rendre à la simple générosité de l’humain », à les dédier à la création et à l’autonomie. Publié en août, le livre précède et annonce d’une certaine manière les fortes mobilisations lycéennes qui accompagnent les grèves de novembre-décembre 1995 (c’est à ce moment-là que je lis Vaneigem pour la première fois). Parues cette fois après le mouvement social de mai-juin 2003, ses Modestes propositions aux grévistes (Verticales, 2004), où il préconise des stratégies de désobéissances radicales, connaîtront un moindre succès. Il n’est membre de rien, seul comptable de sa conscience, mais Vaneigem fait ainsi retour dans l’arène de la critique sociale, tonnant contre la « tyrannie étatique et marchande ».

Son outil, c’est l’écrit, le livre, « forme traditionnelle » à laquelle il est farouchement attaché comme « instrument d’une liberté de pensée qu’aucune dictature absolue n’a jamais réussi à abolir absolument » (L’insurrection de la vie quotidienne, Grevis, 2020). Timide, l’homme n’accorde d’entretien que par correspondance. Ni prophète ni tribun, il fuit le devant de la scène. Dans L’État n’est plus rien, soyons tout (Rue des Cascades, 2010, gracieusement mis en ligne par Libertalia), il raconte cette anecdote : invité par « le mouvement antiautoritaire pour la démocratie directe » grec à venir prendre la parole en assemblée, il décline d’abord puis se ravise et accompagne trois amis sur place pour transmettre un message écrit, s’excusant de son « refus de prestation ».

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Publié chez Gallimard ou aux Presses universitaires de France, il privilégie à la fin de sa vie les maisons d’édition indépendantes, choisissant Grevis pour dernier havre après avoir été longtemps accueilli au Cherche midi. On le retrouve chez Libertalia ou Acratie. C’est un auteur prolifique – une petite quarantaine d’ouvrages depuis l’an 2000. L’abécédaire que lui consacre la revue Ballast en 2019 en donne un aperçu. Au format du traité, il péfère le pamphlet voire la brochure pour continuer à dire ce qu’il a toujours dit. S’y déploient des motifs récurrents. Fin 1996, le quotidien Libération fait son portrait (repris sur le site des éditions Verdier) et le constate déjà : « Raoul Vaneigem réécrit ainsi le même livre, avec des adaptations aux temps qui changent, mais sans que ceux-ci lui infligent de démenti. »

Son ancrage est celui de la tradition anti-autoritaire du mouvement révolutionnaire. Il loue la Commune de Paris, celle de Cronstadt, les conseils ouvriers, les collectivisations de la révolution espagnole, se déclare l’ami de « l’armée sociale » de Durruti. Les journées de mai-juin 1968 sont sa matrice. S’ajoutent le Chiapas zapatiste, le Rojava communaliste, la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, le mouvement des Gilets jaunes. Toutes choses pouvant tenir du « socialisme sauvage », du beau nom trouvé par Charles Reeve. Si ce n’est que Vaneigem récuse les termes de socialisme, de communisme ou d’anarchisme, n’y voyant qu’« emballages vides » (on peut à l’inverse, à bon escient et avec conviction, préférer les « redresser »). L’horizon qu’il revendique c’est « l’autogestion généralisée ». Étant entendu qu’il s’agit de celle de la vie quotidienne : la socialisation, la planification, la définition et l’appréhension collective de l’intérêt général ne sont pas ses sujets. Il rêve « d’assemblées de proximité », limitées en taille, composées « d’individus rebelles » au gré des affinités – Vaneigem aime à convoquer Fourier – et librement associées. Pour y parvenir, et au risque de jeter le bébé de la nécessaire organisation avec l’eau du bain du « rétro-bolchevisme », il « mise sur la radicalisation spontanée des individus et des collectivités » (Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande, Libertalia, 2019). « La vie n’a besoin ni de maître, ni de culte, ni de parti » (Abolir la prédation, redevenir humain, Grevis, 2024), martèle-t-il envers et contre tout.

« Au temps d’harmonie », Paul Signac (1895) © CC0/WikiCommons

La vie, voilà sa grande affaire. Elle ne saurait se confondre avec la survie qu’impose le capitalisme, « forme économisée de la vie […] si rapetissée que son étroitesse est déjà celle d’un cercueil » (Appel à la vie, Libertalia, 2019). Parfois emporté sur sa lancée, Vaneigem congédie les formes de militantisme qu’il rattache à la survie : les revendications salariales, les grèves pour les retraites, l’antifascisme, relèvent pour lui de l’aménagement de l’existant – quitte à négliger tant l’histoire longue de la double besogne syndicale, « quotidienne et d’avenir », qu’un antifascisme qui ne se limite pas à la lutte contre l’extrême droite mais s’associe à l’exigence d’égalité.

Mais être radical, c’est aller à la racine. Le mal vient de la domination étatique et marchande, de la substitution de l’avoir à l’être fondée sur la prédation de la nature (l’antiphysis) imposée aux sociétés pré-agraires. Il discerne dans ces dernières, s’étendant « de Lucy à Lascaux », des collectivités basées sur l’entraide, étrangères aux hiérarchies, « [évoluant] en symbiose avec un milieu d’où elles extrayaient leur subsistance » (Abolir la prédation, Grevis, 2024). Il en est certain, l’égalité entre les femmes et les hommes y régnait. « L’énergie vitale » n’y était pas corsetée par les horaires et les cadences du travail. Et au rang des vérités, il assène que « l’argent gâte tout ce qu’il touche. Ce qui se paie pourrit » (Rien ne résiste à la joie de vivre, Grevis, 2022). Il y a bien un paradis perdu chez Vaneigem. On ne peut plus athée, c’est toutefois sur cette terre qu’il entend le reconquérir. Digne d’un Kropotkine, il affirme : « L’entraide conseille et éclaire, la prédation ordonne et occulte. Que personne ne décide à ma place ! » (Grimoire, Grevis, 2026). La subjectivité radicale, « lutte que chaque être humain mène en tant que sujet contre la détermination du vieux monde à en faire un objet », est la clef. Avec l’objectif d’obtenir « qu’entre le bonheur d’un seul et le bonheur de tous et de toutes jaillisse un arc de lumière » (Appel à la vie, Libertalia, 2019) : retour à l’harmonie.

Le bonheur, le désir et la joie sont également de grands motifs de son œuvre. Pour autant, il ne s’agit pas de considérations éthérées, d’une philosophie faite pour les seules nuées. Vaneigem a le sens du temps et de l’histoire. Notre époque écocidaire manifeste comme jamais la crise de la civilisation marchande et, en cela, « une nouvelle chance nous est dévolue » de la renverser. Mais le temps est aussi ce qui s’impose au vivant. Parmi les derniers titres publiés, son Grimoire, sous-titré Alchimie du moi, tient une place singulière. Composé d’aphorismes et de fragments, Vaneigem, malade, s’y attache à défendre son « corps vital » contre son « corps fonctionnel », ne voulant rien céder de son amour de la vie – ce qu’il avait déjà abordé dans ses Propos de table. Dans Grimoire, il annonce encore travailler à un livre sur la pansexualité. Son refus viscéral de toute résignation touchait autant au collectif qu’à l’intime. Attentif à lui-même comme aux autres, il prévient : « Ni ma vie ni sa fin n’ont quoi que ce soit à démontrer. » Ses livres, eux, sont en partage.