Il y a un boum des émotions dans la philosophie contemporaine. Trois livres en témoignent. Le premier donne un échantillon des travaux récents, le second propose une relecture de la conception du moi de Hume à partir d’une vision néo-sentimentaliste, et le troisième permet de comprendre le rôle du fondateur de la phénoménologie dans ces débats.
La philosophie des émotions a connu depuis plusieurs décennies un renouveau important. Les positions classiques, des stoïciens aux sentimentalistes britanniques, en passant par Descartes, Spinoza et Hume, tout comme les théories associées à la phénoménologie, comme celles de Brentano, de Husserl, de Scheler, de Sartre, n’ont cessé d’être revisitées. La philosophie analytique, qui avait la réputation d’être intellectualiste, s’y est mise, comme les sciences cognitives. C’est devenu quasiment l’un des sujets centraux, notamment depuis que se sont constitués à Genève un « Centre de sciences affectives » en psychologie cognitive et une équipe Thumos en philosophie. Les échos de tous ces travaux se retrouvent dans le livre dirigé par Stéphane Lemaire et Samuel Lépine.
Nombre d’auteurs contemporains admettent que les émotions ont un contenu (particulier) et un objet formel (un type de contenu), une valence (positive ou négative), qu’elles sont associées à un type de comportement, et ont une dimension évaluative. Mais quantité d’émotions ne répondent pas à ce schéma [1]. Les essais de ce recueil le montrent sur des émotions particulières. Ainsi, Christine Tappolet soutient, contre les théories comportementales de la peur, que celle-ci suppose des représentations, et qu’elle peut s’apprendre. Laura Silva soutient, contre la conception classique (aristotélicienne) de la colère que celle-ci n’est pas associée à un désir de rétribution (punitive) mais à un désir de reconnaissance. Luc Faucher entend dissocier le dégoût de ses connotations morales. Samuel Lépine s’efforce de dissiper un préjugé (spinoziste ?) selon lequel la joie est à la base des émotions positives, et il montre qu’elle n’est qu’une émotion parmi d’autres [2].

Catherine Rioux montre que les émotions d’incertitude contribuent à la rationalité, Mathilde Capell que le désir sexuel comporte une dimension évaluative, Élodie Boissard discute les troubles associés à l’humeur dépressive. D’autres essais portent sur la dimension sociale des émotions : l’envie (Stéphane Lemaire), la compassion (Julien Deonna), la honte et la culpabilité (Laurent Jaffro). Trois essais portent sur leur dimension esthétique, avec l’amusement (qu’on appelle plutôt le rire), analysé par Mathias Blondel, l’effroi ou émerveillement (awe ou wonder que les auteurs, Margerita Arcangeli et Jérôme Dokic, renoncent à traduire, et rapportent au sublime), et les émotions musicales (Constant Bonnard). On notera pourtant l’éléphant au milieu de la pièce, le rôle des émotions dans la littérature.
Dans des travaux classiques (curieusement absents ici), Jon Elster avait soutenu qu’on ne peut pas vraiment isoler des émotions individuelles (comme la colère) mais qu’elles figurent au sein de mécanismes causaux et qu’elles se transforment. Presque tous les travaux réunis ici retrouvent cette idée : on a essentiellement affaire à des groupes d’émotions, elles-mêmes composées d’autres états, tels que des désirs, des humeurs, des sentiments. L’accent est mis sur les composantes psychologiques des émotions, et sur leur base naturelle biologique (leurs origines évolutionnaires). Deux dimensions passent plus ou moins à l’arrière-plan : leurs relations aux valeurs et leurs relations aux jugements.
Ces dimensions sont au contraire mises en évidence dans le travail d’Alexandre Charrier. Il part de la conception humienne du moi, qu’on appelle souvent une conception de la non-identité, pour montrer que l’identité se construit à partir de ce qu’il appelle la « protagonisation de soi », c’est-à-dire la manière dont l’individu se représente lui-même comme ayant une identité. Ce sont les émotions et les sentiments qui composent ce que nous tenons comme des personnes. Le moi n’est ni une substance ni une continuité d’états. Il est fondé sur des attitudes évaluatives. Ici, on s’éloigne de Hume pour se rapprocher de la conception « attitudinale » des émotions de Deonna et Teroni, qui a ses origines chez Brentano et chez Husserl.
C’est pourquoi la traduction que donne Natalie Depraz des textes de Husserl sur la phénoménologie des émotions (Gefühle) vient à propos éclairer ces discussions contemporaines. Husserl s’oppose, comme Brentano, aux conceptions naturalistes. Il considère les émotions comme douées d’intentionnalité et comme associées à des jugements « corrects » (richtig) qui nous rapportent à des valeurs objectives. Sur cette base, il construit toute une taxinomie du « cœur » (Herz). Toute l’histoire de la philosophie des émotions, de Brentano et Meinong à Scheler et, au-delà, à Heidegger (qui rejettera l’intellectualisme husserlien), et, encore au-delà, aux développements contemporains, peut se relire à partir de ce livre.
[1] Voir notamment Ronald de Sousa, The Rationality of Emotions, MIT Press 1986 ; Kevin Mulligan et Olivier Massin, Décrire. La psychologie de Franz Brentano, Vrin, 2021 ; Christine Tappolet, Émotions et valeurs, PUF, 1992 ; Pierre Livet, Émotions et rationalité morale, PUF, 2002 ; Julien Deonna et Fabrice Teroni, Les émotions, Vrin, 2011.
[2] En réalité, comme le remarque Jean-Pierre Richard dans un livre éclairant, c’est la tristesse qui est le point de départ (Spinoza, métaphysique du sentiment, Libre Equerre, 2026).
