Matière et mémoire

A-t-on vraiment besoin de lire un livre pour en absorber le contenu ? Ou bien suffit-il de passer beaucoup de temps en sa compagnie, en allant d’un continent à l’autre, du Brésil à l’Europe. Le livre se métamorphose au cours de ses traductions, mais son lecteur ne le quitte pas : il l’emporte jusqu’au pied de son lit.


Gustavo a toujours sur lui une édition allemande de Matière et Mémoire. La couverture en carton verte est délavée et certaines lettres de Materie und Gedächtnis sont légèrement tronquées. Ce livre, il l’emporte avec lui dans tous ses déplacements, tous ses voyages depuis vingt ans.

Avant cette édition, il en a eu plusieurs en portugais. Son premier Matéria e Memória, il l’a trouvé dans la librairie du père de sa petite amie, quand il vivait à Porto Alegre. Ils habitaient au-dessus de la librairie, ils y descendaient la nuit pour chercher des livres. Il avait vingt-deux ans. Il commençait à faire des films.

Gustavo n’a jamais lu ce livre. Il m’a dit qu’il était inatteignable. C’était peut-être ça la foi : quelque chose d’intouchable dont le mystère doit rester plein, comme dans ce film de Fellini où des ouvriers découvrent un site archéologique en creusant un tunnel. Au contact de l’air, les fresques de l’ancienne villa romaine disparaissent. Leur découverte entraine leur destruction.

Matière et Mémoire
Structure en bois d’une poupée Kokeshi © CC-BY-SA-4.0/Tom Page/Flickr

Quand Gustavo a quitté le Brésil pour l’Allemagne, il avait une édition brésilienne de Matière et Mémoire dans ses affaires. Elle a traversé l’océan avec lui en cargo. Elle l’a accompagné un temps dans sa misère, ses premières années berlinoises. Puis il l’a troquée contre une traduction allemande glanée dans une librairie d’occasion. Parfois, il en lisait quelques phrases à voix haute sans en déchiffrer le sens. Mais quand il a commencé à parler allemand, il a cessé d’ouvrir le livre.

C’est cette édition qu’il avait quand on s’est rencontrés. Il était de passage à Paris pour une programmation de ses films. Puis il y a eu le covid et il est resté plus longtemps que prévu. Dans le petit appartement qu’on lui prêtait, il n’avait presque rien mais j’avais remarqué son autel avec des coquillages, des figurines et le livre de Bergson.

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J’aimais Gustavo secrètement. Pour son anniversaire, je lui ai fait cadeau d’une petite poupée japonaise en bois, une kokeshi. Le mois suivant, il est parti travailler sur un projet de film en Charente-Maritime. Un matin, il m’a envoyé une photo de la poupée, elle était à côté du livre. Alors j’ai compris qu’il m’aimait aussi.

Quand je rejoins Gustavo dans ses déplacements ou que nous partons ensemble en voyage, quels que soient notre état, notre fatigue, notre intensité amoureuse, le livre est là. J’apprécie son silence, sa discrétion depuis toutes ces années.

Lors de notre dernier séjour en Italie, il y a eu un changement. Gustavo a posé le livre au pied du lit, mais ce n’était pas son édition allemande. Sur la couverture bleue, il y avait une illustration : une veste d’homme suspendue à un clou, et le titre était en français. Ça m’a surprise. Gustavo l’avait emprunté à la bibliothèque de la Sorbonne. Ce n’est qu’un emprunt, il m’a répété. Il voulait essayer. Essayer quoi ? Il m’a répondu : je ne sais pas, mais tu m’as toujours dit que tu n’étais pas jalouse.

Dans la nuit, il a reconnu qu’il ressentait quelque chose de nouveau ; ils s’étaient rapprochés, ils partageaient désormais la même langue.

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