Dans son roman Souvenirs à la chaîne, Sylvia Hansel écrit sur le vif son expérience, cette fois derrière le comptoir d’une grande enseigne de tirage papier de nos photographies de vacances dans les années 2000. L’occasion de voir l’emprise de la hiérarchie sur « les petits boulots », de ces chefs qui poussent à conclure des ventes que « moralement on réprouve », autant dire à connaître La souffrance éthique dont parlent Christophe Dejours et Gabriel Perez dans un autre livre.
Après avoir relevé les empreintes des adolescents déboussolés qui touchent à tout dans les galeries marchandes, entre pizzas et blagues douteuses, provocations et mauvais coups (Noël en février, Rue Fromentin, 2015), Sylvia Hansel installe Sarah dans les coulisses des vendeurs et petites mains d’une entreprise – Photo One – à La Défense. Une armée d’employés de moins de vingt-cinq ans apprennent coûte que coûte à faire des singeries : « Oh, vos prises de vue sont merveilleuses, quelle réussite ! C’était où ? » Et le client de raconter ses vacances auxquelles Sarah devra s’intéresser afin de lui vendre un autre service. Une carte de fidélité ? des reproductions gratuites ? trois pellicules pour le prix de deux ? Appareil numérique-carte mémoire-piles-chargeur-housse ?
Composer avec la clientèle qui rentre de vacances, en regardant défiler les journées sur la plage, châteaux de sable, voiliers, montagne, randonneurs, feux d’artifice… Les accrocher par séduction. Jouer l’amie de villégiature. Et combien de confidences au gré des pellicules et des clichés qui cavalent en escapades tandis que le personnel cuit à 40° C dans les ateliers de tirage !
« Là, c’est mon petit-fils, là ma fille aînée, on était sur l’île de Ré, on a eu beau temps mais alors, les méduses, cette année, je ne vous raconte pas… Im-pos-si-ble de se baigner ! » Tendre l’oreille et attraper la méduse, suggérer dix tirages de plus, trois agrandissements ? Quel supplice, ces photographies intimes. Que de fourberies pour faire signer une commande !
Deux mondes se confrontent. Deux visages à contre-jour. Les chariots du matin sont pleins à ras bord de ces pellicules en noir et blanc, du sable trop blanc, visages trop sombres, surexposés, sous-exposés. Et apprendre à tourner la tête lorsque la photographie affiche une nudité inattendue : « Vous pouvez me l’agrandir ? Vous pouvez m’aider à choisir entre ces deux photos ? » Les choses se gâtent. Comment conseiller un client sur une meilleure prise de vue ?
Entre tact, civilité et mise en scène de soi, chacun rêve de mieux sur le parvis de la Défense. Les photos des autres à poil, ras le bol. Sarah et ses collègues se moquent et s’abîment dans ce « sale boulot », ces corvées ingrates et cette mise en scène du client roi avec son intimité entre les doigts, ses trophées de vacances, de quoi pleurer. Et que dire de cette injonction de vendre à tout prix. Sinon, c’est la porte.
« J’ai pris l’initiative d’agrandir votre photo, je l’ai trouvée tellement belle ! Il est magnifique votre border collie, il s’appelle comment ? Oh, c’est rigolo comme nom, Whisky ! Des trésors, ces chiens-là. . Et de vendre aussitôt, cadre, album, carte Photo One.

Relations de dupes aux allures de sociabilités naturelles. Entre pixels, capteurs, carte mémoire, les tâches ingrates se succèdent dans la salle des mises en boîtes, facturation, envoi, salle des finitions, puis passer aux commandes des consommables et autres tâches administratives.
Comme de très nombreuses étudiantes en fin de licence, Sarah erre entre petits boulots et déménagements, essais foireux et turn-over, ses cycles de besognes alternant obscurités et fatigues, gestes ratés et sévères menaces, ras le bol et série d’engueulades. Ces métiers de tirage photos des années 2000 (en recul devant le numérique) mobilisent une main-d’œuvre de jeunes qui se cherchent, s’interrogent, explorent des situations et des relations de travail un peu satisfaisantes.
Avec humour et de vives répliques, Sylvia Hansel brosse ainsi des dizaines de portraits émouvants, où la moquerie frôle les consignes qui ressemblent à des farces. Comme cette brève séquence de formation intitulée Intégrité. Quel grand mot ! « C’est ainsi noté dans le fascicule, avec la majuscule. Tout travail d’équipe impose le respect de certaines règles. À commencer par la ponctualité. Arriver à la bourre, c’est planter les collaborateurs. Un retard, ça peut arriver. Deux, passe encore. Au troisième, c’est l’avertissement. Pour les petits malins doués en informatique qui s’amuseraient à trafiquer la pointeuse afin de dissimuler un retard, c’est la porte. » L’intégrité, le mot est lâché. Devant la pointeuse, garçons et filles rigolent, d’un rire jaune, tête baissée sous le manteau, derrière ces instructeurs-moniteurs-manageurs qui installent « des dispositifs de normalisation ou une standardisation » à tout crin.
Le vol, cela va sans dire, c’est licenciement pour faute grave. Pas seulement le vol d’argent dans la caisse : développer sa propre pellicule en douce, faute grave aussi. L’instructeur narre une anecdote datant de l’époque où il a débuté : un employé, se souvenant qu’il n’avait plus de papier toilette chez lui et ayant la flemme de passer au supermarché, a emporté un rouleau en partant, le soir. Un collègue l’a grillé : viré. Yeux ronds de l’auditoire. Quelqu’un murmure que ça ne coûte rien, un rouleau de PQ. « C’est vrai, rétorque le prof. Mais qui vole un œuf, vole un bœuf ! »
Les trentenaires se regardent. Et toujours la menace qui surgit : « Vous connaissez les chiffres du chômage. Des jeunes qui veulent bosser, il y en a plein. Vous n’êtes pas irremplaçable, gardez cela à l’esprit. »
Cette chronique douce-amère des jeunes derrière les caisses renvoie en contrechamp au « sale boulot » de ces relations de services si bien étudiées par les psychologues Christophe Dejours et Gabriel Perez, et à cette souffrance éthique, à savoir « consentir à apporter son concours à des actes ou à des pratiques que le sens moral réprouve ». Sarah et ses collègues ne manipulent pas de simples marchandises, mais l’intimité des clients : des photos de vacances, des naissances, des secrets de famille, des moments de pure vulnérabilité. Comment convertir ce cœur émotionnel en achat, en tirages, en agrandissements ? Un travail moralement in-sup-por-ta-ble. Sylvia Hansel est au cœur des recherches de Christophe Dejours en interrogeant ces torsions morales dans la vente forcée.
Depuis 1970, Christophe Dejours décèle au cœur de la « centralité du travail » une activité par laquelle on puisse « s’éprouver et éprouver la vie pour dévoiler ce qu’il y a de meilleur en nous ». Soit une soif que certains parmi les nouvelles générations osent réclamer à voix haute. « Traverser la rue » pour trouver du taf n’est plus à la hauteur des attentes. Et l’auteur de soutenir cette recherche d’un « accroissement de soi ». Soit l’envers du gagne-pain, du petit boulot, du dépannage, du contrat à durée déterminée qui écarte totalement le contenu existentiel de l’activité. Des gestes et des mouvements dans lesquels s’investir psychiquement, à défaut de quoi le vide s’installe, les épreuves deviennent des peines, l’injuste croise le mépris, la condamnation intime se mêle aux rires durant les pauses ; les humiliations publiques et les sarcasmes sur les patients, les usagers, les élèves.
Dejours et Perez éclairent les forces négatives provenant tout autant du bas que du haut, par les complicités forcées, les compétitions exacerbées par le management, les évaluations collectives et en même temps privées et intimes. Comment ne pas s’effondrer ? Comment ne pas montrer de faiblesses ? Avec La souffrance éthique, le voile se lève, l’évaluation intime se révèle, la réflexivité sur « ce qui est juste et bon pour tous » autorise à laisser place à l’individu expressif, un libre arbitre sur « ce que travailler veut dire ». Et son revers, la certitude que la santé mentale au travail n’est plus une « sale petite affaire personnelle ».
