Ce n’est pas par subtilité que la couverture pèche : index sur les lèvres, un homme à la peau claire intime le silence à une femme noire. Le graphisme à faire rougir une IA augure mal de la suite : Injustice épistémique, le classique de Miranda Fricker, serait-il devenu, vingt ans plus tard, un manuel du prêt-à-penser ?
On se rassurera en se répétant que, quoi qu’il en soit, le message est le bon. L’ouvrage qui propulsa en 2007 une jeune Britannique inconnue au rang de philosophe de stature internationale a toujours autant d’attraits. Lutter pour la reconnaissance des minorités, donner la parole aux sans-voix, pratiquer l’inclusion, tout cela grâce à une épistémologie libératoire : la méthode Fricker est presque trop belle.
Inspirée du féminisme, de l’épistémologie située d’une Donna Haraway et des études post-coloniales, la notion d’injustice épistémique désigne les atteintes à la crédibilité systématiquement portées à l’encontre de certains locuteurs. C’est le cas d’une personne dont la police ne croira pas la déposition parce qu’elle est membre d’une minorité. Plus précisément, Miranda Fricker distingue l’injustice testimoniale, qui concerne le déficit de crédibilité infligé en raison de stéréotypes (souvent de genre ou de race), de l’injustice herméneutique. Six chapitres sont consacrés à la première, le septième seulement portant sur l’injustice herméneutique. Celle-ci désigne l’entretien systématique d’une communauté dans l’ignorance, ou la privation des ressources conceptuelles permettant à un dominé de comprendre qu’il l’est. Ainsi d’une victime de harcèlement sexuel dans une culture ne disposant pas de ce concept. Souffrant d’une lacune dans les outils partagés d’interprétation sociale, le sujet connaît alors une « marginalisation herméneutique ».
Le mérite de Miranda Fricker n’est pas seulement de montrer le lien – assez rebattu – entre savoir et pouvoir, ou de dénoncer le sexisme, la discrimination raciale, le « silencing » ou le « gaslighting », mais de s’employer à « expliciter les mécanismes de cette dépendance fondamentale entre connaissance, situation et attitude morale et à les décrire comme un fait structurel, avec ses règles à comprendre et à étudier », explique Gloria Origgi dans sa préface à la traduction. Une fois dévoilés ces « mécanismes de co-construction », le philosophe aurait pour tâche de « proposer des solutions normatives » – en l’occurrence, en prônant une sensibilité critique aux préjugés identitaires et à notre déficit en ressources herméneutiques collectives.

Mais puisque les sentiments sont si bons, pourquoi tant de haine ? Car si l’injustice épistémique a ses aficionados (notamment dans les domaines médical et juridique), elle a aussi provoqué une levée de boucliers chez nombre d’universitaires, d’épistémologues en particulier. Concept « confus et contreproductif », ou véritable « fable », l’injustice en question n’aurait rien de spécifiquement épistémique : un Noir qui se voit refuser l’entrée dans une université ou dans un restaurant ne subit pas une injustice différente dans le premier cas sous prétexte que la connaissance est en jeu. Désignant le déficit de crédibilité d’un témoin du fait de son identité, la notion est cette fois tellement large qu’elle en devient triviale : presque tous les contextes de communication peuvent être traités comme des cas potentiels d’injustice épistémique (« c’est une femme », « il est marseillais », « c’est typiquement une attitude bourgeoise », « ce journal est réactionnaire », etc.).
Le débat porte en grande partie sur la nature et le rôle de l’épistémologie. Car l’ouvrage de 2007 ne faisait pas que dénoncer ces injustices réputées testimoniales. Il accusait la philosophie, en les taisant, de ne pas avoir fait son travail. L’ennemi n’est pas seulement la société patriarcale, c’est aussi l’épistémologie de grand-papa, qui en serait l’un des truchements dans le monde académique. Car derrière sa barbe blanche, grand-papa est un mâle blanc. Les épistémologues auraient dû pointer du doigt les injustices dans le domaine du savoir, ce qu’ils n’ont pas fait, tance Miranda Fricker. C’est l’un des principaux enjeux de la discussion de sa position : a-t-elle raison ? C’est-à-dire, est-ce à l’épistémologie à tenir ce discours moralisateur ? Le déplacement qu’elle veut opérer au sein de l’épistémologie vers des considérations éthiques et socio-politiques est-il légitime ?
Cette question doit être précédée de cette autre : est-il correct de dire qu’elle ne le fait pas, que l’épistémologie n’assume traditionnellement aucun rôle moral ou politique ? Certes, lorsque Descartes accuse les préjugés de brouiller le jugement, il ne parle pas de préjugés sexistes, classistes ni racistes. Est-ce par défaut de conscience sociale ? Ou plutôt parce que là n’est pas son objet, qui consiste à mettre en évidence la structure de la connaissance, et non à décrire ses mécanismes contingents ? Des préjugés, pourtant, Descartes ne dit pas rien : nous les développons depuis notre plus jeune âge, « pour ce que nous avons tous été enfants avant que d’être hommes ». Ou femmes ? L’évolution à laquelle Fricker veut contribuer est la prise en compte accrue des « pratiques épistémiques réelles ». Mais est-ce là le rôle de l’épistémologue, ou plutôt celui du psychologue et du sociologue ? Certes, la philosophie morale a grandement bénéficié ces dernières années des apports de la psychologie morale. Mais, à sauter par-dessus la barrière normative (qu’on la nomme guillotine de Hume, conditions transcendantales ou anti-psychologisme), que gagne-t-on au mélange des genres, sinon un brouillage généralisé ?
Ce confusionnisme est dans l’air. Une épidémie d’épistémie a aimanté ce prédicat à toutes sortes de phénomènes fraîchement relookés : violence épistémique, oppression épistémique, exploitation épistémique, résilience épistémique… On en passe, et des plus fashionables. Sur une étoile ou sur un oreiller, on va s’épistémer ! Peut-être ne sont-ce là que les éclaboussures du pavé lancé dans la mare par Miranda Fricker, que le temps aura bientôt séchées. La dénonciation de l’injustice épistémique ne doit pas se substituer à la production de raisons venant justifier des croyances dans le but d’en faire des connaissances. Cela acquis, le mérite de l’ouvrage est d’extirper la réflexion sur les liens entre pouvoir et savoir d’un postmodernisme délétère. Comme l’écrit Miranda Fricker, on n’est pas tenu de remplacer le vacarme postmoderne par un silence résigné. Grâce à elle, la réflexion inscrit dans le cadre d’une épistémologie normative et rigoureuse la façon dont l’imagination sociale, avec ses préjugés identitaires et autres stéréotypes, colore les relations de croyance interpersonnelles, engendre des préjugés, et cause des torts qui vont jusqu’à empêcher les victimes d’être pleinement elles-mêmes.
Nous transformer en auditeurs sensibles et rationnels, développer en nous des vertus de justice, corriger en nous l’influence des préjugés identitaires ne saurait nous rendre pis que nous sommes. Pour combattre l’injustice, il nous faut nous concentrer sur sa banalité. Et peu importe après tout qu’elle mérite ou non le qualificatif d’« épistémique ».
