Walter Benjamin survivant

Pour Walter Benjamin, il en est de la correspondance comme de la traduction. Dans les deux cas, la publication d’une traduction, celle d’une correspondance, nous sommes dans « la sphère du témoignage ».

Walter Benjamin | Correspondance. 1910-1940. L’éclat/poche, 2 vol., 1 014 p, 15 € chacun

Il existe une relation étroite entre ce que Benjamin écrit dans « La tâche du traducteur » et sa lettre du 19 septembre 1919 [1] à Ernst Schoen (musicien et poète, directeur des programmes de la radio de Francfort) : la traduction procède de l’œuvre originale, mais moins de sa vie que de sa « survie », et, comme il faut accorder la vie à tout ce dont il y a histoire, la traduction intervient « au moment où, dans sa survie, une œuvre est arrivée à l’époque de sa gloire » ; la correspondance d’un auteur, elle, n’appartient pas à l’œuvre, confusion souvent commise, selon Benjamin, lui-même éditeur de lettres (Les Allemands, 1936), par les éditeurs de correspondances, mais à l’histoire de la « survivance » de son auteur, et c’est par elle, par sa vie propre située dans une autre temporalité que celle de l’échange vivant entre les correspondants, détachée du rythme rédactionnel originel et appréhendée dans sa totalité éditoriale (jamais aperçue par les protagonistes eux-mêmes), que nous mesurons après coup « l’interférence » entre postérité et vie, le « témoignage » qui actualise pour nous le sens de la vie et de la créativité d’un auteur, comment elles entrent en résonance avec notre présent de lecteur.

C’est sans doute parce qu’en 1979 Benjamin n’avait pas encore, du moins en France, rejoint la « gloire » qui est aujourd’hui la sienne que l’édition en deux volumes chez Aubier d’une partie (300 lettres) de sa correspondance (à partir de l’édition allemande de 1966, elle compte aujourd’hui 6 volumes chez Suhrkamp) n’a recueilli que peu d’échos (contrairement à celles qui se sont succédé depuis, notamment la publication de la correspondance avec Scholem, parue en 2010 à l’Éclat et reprise en poche en 2026 par le même éditeur sous le titre Théologie et utopie). Pourtant, dès 1959, Maurice de Gandillac publiait chez Julliard des textes importants du Berlinois, repris en deux volumes au début des années 1970 par Maurice Nadeau associé à Denoël, qui seront suivis, toujours chez Nadeau, de la traduction de Sens unique (en 1978), puis du Charles Baudelaire aux éditions Payot en 1979. Après ces années à l’activité éditoriale benjamienne chargée, on pouvait s’attendre à une réception intense. La « gloire » française de l’auteur des Passages parisiens devra attendre encore quelque temps, précisément l’année où Jean Lacoste nous en livre la traduction à la fin de la décennie 1980.

La parution en poche de cette correspondance, augmentée de certains passages supprimés dans l’édition de 1979 et dont la traduction a été révisée et l’annotation complétée par Pierre Rusch, éminent traducteur de Benjamin, nous offre l’occasion de l’accueillir à la hauteur du travail de l’œuvre de Benjamin dans l’histoire de la pensée et de la culture depuis presque un demi-siècle. Cette correspondance a été sollicitée dans toutes les directions, chacun y puisant ce qui lui paraissait utile pour la connaissance de la pensée du Berlinois, mais il se pourrait qu’elle attende encore une lecture respectueuse des prescriptions du philosophe.

« Nocturne. Noir et Or », James Abbott McNeill Whistler (1875) © CC0/Detroit Institute of Art

Peu de commentateurs ont été attentifs au texte de 1919, à l’exception de Robert Kahn dans le Cahier de l’Herne consacré à Benjamin, Jean-Patrice Courtois dans la revue en ligne La Licorne et Sonia Goldblum dans les Cahiers d’études germaniques, et ont cherché à lire la correspondance selon l’esprit du philosophe. On peut y voir, suivant Rainer Rochlitz, le théâtre de la « tribune » dont disposait le penseur isolé, en même temps que « le terrain d’expérimentation de ses idées » et y lire « la cohérence philosophique de son œuvre », ou bien, selon Guy Petitdemange, le premier traducteur et postfacier de cette édition, « une révélation de l’auteur [présentant] son atelier », ou encore « la forme même de l’éclair, de la soudaine et fugitive lumière où le concret brille dans sa vérité ». Mais il faut aller plus loin et tenter de saisir ce que, non les lettres elles-mêmes, mais leur rassemblement a de spécifique.

S’il existe une relation entre correspondance et traduction, alors, de même que la traduction est une forme qui manifeste la « traductibilité » de l’original, la correspondance en représente une autre, expression de l’« épistolarité », c’est-à-dire de ce qui deviendra dans l’avenir, pour nous, la matière même du témoignage. Celle-ci se distingue de la pensée inscrite dans le « manuscrit », sa transmissibilité la plus accomplie, elle ne peut se substituer à l’échange vivant de la rencontre (toujours désirée), elle se constitue des « interférences » entre vie et œuvre dans l’actualité des auteurs mêmes qui se dépose dans une « forme » très concrète [2], allant jusqu’à la nature du papier et celle de l’encre auxquelles l’épistolier fait souvent allusion.

Il existe donc une tension (un mot que souligne Guy Petitdemange) entre la pensée et l’oralité de la rencontre (ce que Benjamin dans une lettre à Scholem de septembre 1934 appelle « l’intérieur »), entre la pensée et la correspondance (« l’extérieur », dans la même lettre), entre la pensée et l’écriture (« les liasses de manuscrits » dont il est perpétuellement question, envoyées à l’occasion des incessants déplacements de l’écrivain). Nous voilà prévenus : l’édition d’une correspondance rejoint le sommet de ses potentialités de « communication indirecte », pour parler comme Kierkegaard, remplissant par là même sa fonction de témoignage et nous avertit d’un nouveau « rendez-vous » avec la « survie » de l’auteur, « celui qui s’inscrit dans le tic-tac d’une horloge dont l’heure n’a sonné pour la première fois qu’à nos oreilles à nous » (lettre à Max Horkheimer du 16 octobre 1935), en rupture peut-être avec ce que Irving Wohlfarth, dans sa préface à l’édition française de L’origine du drame baroque allemand, nomme une « exploitation sauvage du corpus ».

Tous les mercredis, notre newsletter vous informe de l’actualité en littérature, en arts et en sciences humaines.

Mais on doit à la vérité de dire qu’il est extrêmement difficile de résister à l’attrait des contenus les plus intenses de certaines lettres (à Scholem, à Rang et Adorno, notamment). Si l’on tente loyalement l’expérience d’une lecture continue des lettres de 1910 à 1940, si on essaie d’écouter ce qui résonne à « nos oreilles », et seulement aux nôtres aujourd’hui, que découvre-t-on ? Ici, il faut prendre garde de réciter un certain catéchisme antifasciste qui fait passer le moindre individu pour un grand « résistant ». Alors même que peu d’événements de l’histoire se faisant sont évoqués, que rien de la vie intérieure ne se dévoile vraiment, de cette correspondance émane, non un larmoyant geignement, mais le chant épuisé d’une lamentation (celle du prophète ?) dont chaque strophe semble arrachée à la précarité, à la solitude et à la détresse.

Il faudrait, pour être au rendez-vous avec Benjamin, pour être entièrement réceptif à sa « survivance », comprendre – et, le comprenant, le vivre comme tel – que nous sommes nous aussi plongés dans cette solitude précaire et en détresse. Le diagnostic posé par Gérard Granel dans les années 1990 selon lequel « les années 30 seraient devant nous » (cf. Études, Galilée, 1995) ne suffit plus. À nous aussi, la « bibliothèque » fait défaut, alors que nous croulons sous les ouvrages d’une édition dont la métamorphose en « industrie culturelle », analysée dès les années 1950 par la théorie critique, s’achève, à nous aussi il manque un « lieu » (« où se situe mon lieu de production ? », demande Benjamin dans une lettre d’avril 1931 à Scholem), nous aussi sommes « sous la menace d’une désagrégation constante de la pensée » (lettre 212 à Scholem), nous aussi mourons d’angoisse pour l’avenir de nos proches (pourront-ils même vivre ?), et nous aussi voyons nos « archives » dispersées, notre passé s’évanouir et j’égrène ici quelques-uns des sujets « extérieurs » qui composent la plupart des lettres.

Et pourtant, alors même qu’une issue favorable, être reconnu comme un critique de premier plan, ce qui le libérerait d’un coup d’une existence entièrement démunie, lui est refusée, Benjamin ne s’abandonne pas complaisamment au nihilisme, ni aux poses et « tarasconades » pseudo-résistantes, mais manifeste un courage, une persévérance, une obstination qui montrent toute la violence qu’il faut exercer sur soi-même pour éviter notre « réduction à une sorte de matière plastique » (Granel), la nécessité d’une « diététique », comme il l’écrit en octobre 1935 au poète et écrivain Werner Kraft, qui permette de construire (je paraphrase le texte) un « télescope » braqué, « à travers la brume ensanglantée [du présent] », sur le passé pour y lire un avenir qui puisse « surmonter le sang et l’horreur », tout en sachant que l’opération échouera mais qu’il ne faut pas négliger de l’accomplir, pour retarder autant qu’il est possible le « jugement dernier ».


[1] Une autre version existe : le fragment 69 dans Fragments, PUF/CIPH, 2001, p. 105.

[2] Au contraire d’Adorno qui, dans sa préface, y voit un effet d’un « goût du rituel ». Ne faut-il pas aussi replacer cette sensibilité au beau papier dans la logique du collectionneur attentif aux détails ?