Dans un essai ambitieux, le sociologue Bernard Lahire propose une synthèse des sciences sociales, de la biologie, de la chimie et de la physique, qui entend expliquer pourquoi nos manières de faire et de penser sont si bien accordées à la réalité. La clé de ce mystère ? Comme disait Pascal, nous comprenons le monde parce que le monde nous comprend.
La science progresse souvent par synthèse, quand des scientifiques montrent que deux champs de recherche tenus pour étrangers obéissent en réalité aux mêmes lois. Newton, par exemple, a formulé des principes valables à la fois pour les phénomènes terrestres et pour les phénomènes célestes. Tandis que Darwin a discerné une même logique à l’œuvre derrière la prodigieuse variété des organismes et des comportements. Bernard Lahire, sans doute le plus ambitieux des sociologues français vivants, a apporté sa pierre à l’édifice avec Les structures fondamentales des sociétés humaines, qui proposait une admirable synthèse des sciences sociales et de la biologie. Le bref essai qui vient de paraître est plus audacieux encore, puisqu’il étend cette synthèse aux principes de la chimie et aux lois de la physique. Il ne propose plus un simple mariage mais une grande alliance.
Publié dans la remarquable collection « Sciences sociales du vivant », dirigée par Bernard Lahire lui-même, le livre explore une idée simple et séduisante, qui hante les penseurs depuis au moins Aristote : il existerait une correspondance entre la structure du monde physique, les formes du vivant, nos pratiques sociales et nos représentations. Devant se nourrir, se reproduire et se protéger tout en respectant les contraintes de leur milieu, les organismes n’ont pas des possibilités infinies. Par exemple, il n’y a pas mille manières pour un organisme de voir, il n’y en a que deux : l’œil de type « appareil photo » et l’œil à facettes, qui ont été l’un et l’autre développés plusieurs fois au cours de l’évolution par des espèces n’ayant pas de lien entre elles. Comme l’a montré le biophysicien Vincent Fleury, dont les travaux auraient eu toute leur place dans ce livre, « il n’existe pas de loi de la biologie. Les lois de la nature sont celles de la physique ».
Et ce qui est vrai pour la nature est vrai pour la culture et les techniques, car les choses font face aux mêmes contraintes chimiques et physiques que les êtres. « La culture est une manière de s’adapter à son environnement par d’autres moyens que ceux de la biologie », écrit Lahire. Mais comme le vivant a généralement trouvé les meilleures solutions adaptatives aux contraintes physiques, la culture copie souvent la biologie. Par exemple, si vous construisez un bateau, comme l’avait bien vu l’anthropologue André Leroi-Gourhan, la coque a de grandes chances d’avoir l’aspect fusiforme d’un poisson. La plupart du temps, les humains n’inventent pas, ils imitent ce qui les entoure. La technique ne rompt pas avec la nature, elle la singe, la prolonge, s’adapte à ses règles. Loin d’avoir été leurrées par la pensée magique, les sociétés primitives ont appris à utiliser les lois de la biologie, de la chimie, de l’écologie ou encore de la physique pour interagir de façon productive avec le monde. Il n’est donc pas surprenant que des sociétés sans aucun lien entre elles aient adopté des techniques similaires. Il n’y a pas mille manières de façonner un pot, un grattoir, une hache ou une lance.

Au cours des longs millénaires d’évolution humaine, écrit Lahire, ce ne sont pas seulement nos capacités de perception et d’action qui ont été modelées selon les lois de la matière et de la vie, ce sont aussi nos capacités de réflexion. Si nos techniques sont adaptées à la réalité, c’est aussi le cas de nos connaissances. Généralement tirées de l’observation du monde et d’interactions concrètes avec lui, ces connaissances finissent ainsi par épouser « naturellement » les principes de la physique, de la chimie et de la biologie. Voilà ce qui rend possibles les grandes synthèses scientifiques évoquées plus haut : élaborés pour résoudre avec succès mille problèmes locaux, nos vastes catalogues de savoirs obéissent pour la plupart aux grands principes qui gouvernent l’univers et le vivant.
Notre connaissance du monde est donc construite, mais pas de manière arbitraire. Lahire ouvre et ferme ainsi son livre par une critique du constructivisme radical de Bruno Latour et de Michel Foucault, qu’il s’inquiète de voir dominer les sciences sociales actuelles. Car ce constructivisme a le tort de nier la réalité des faits et de relativiser les savoirs scientifiques en les ravalant au rang de discours parmi d’autres, mais aussi de décrire les sociétés humaines comme des bulles affranchies des préceptes de la nature et soumises à leurs lois propres.
Malgré sa grande érudition, le livre de Lahire propose moins une grande synthèse qu’une esquisse. Le sujet est si vaste que ces deux cents pages laissent forcément beaucoup de pistes inexplorées, comme l’hypothèse d’une grammaire cognitive universelle, la biosémiotique, la querelle des universaux, la théorie générale des systèmes, la théorie de l’auto-organisation, la théorie de la morphogenèse, ou encore la question de savoir si l’univers est écrit en langage mathématique, comme le voulait Galilée. Mais c’est sans doute le peu de place laissé aux considérations sociologiques qui étonnera les fidèles lecteurs de Bernard Lahire.
Les principes d’organisation du réel – à la fois physiques, chimiques, biologiques ou encore écologiques – dictent leur forme et leur fonctionnement aux organismes et aux artefacts. Mais façonnent-ils aussi les sociétés humaines ? Ces sociétés font partie de la nature, c’est entendu, mais la miment-elles pour autant ? Certes, « le social n’échappe ni aux lois physiques ni à celles du vivant », écrit Lahire. Toutes les sociétés doivent prendre en compte les nécessités de la gravité, des réactions chimiques, de la nutrition ou encore de la reproduction. Et comme il l’a montré avec brio dans Les structures fondamentales des sociétés humaines, nos ancêtres ont adopté certaines formes d’organisation sociale en raison de nos propriétés biologiques, qui nous contraignent par exemple à prendre soin très longtemps de nos petits. Peut-on dire pour autant que « les principes organisateurs du réel » structurent « nos formes d’organisation sociale » ? C’est possible, mais ce n’est pas démontré dans le livre, qui ne fait que survoler le sujet et cite bien davantage de mathématiciens et de physiciens que de sociologues et d’ethnologues.
Il est possible, comme le laisse entendre Lahire, que les groupes humains adoptent certaines formes d’organisation (telles que la famille, la ville, l’État ou l’entreprise) pour des raisons d’efficacité, comme si ces formes d’organisation étaient simplement des techniques mieux adaptées que d’autres aux contraintes environnementales. Mais il est probable aussi que les sociétés humaines prennent certaines formes en fonction de leurs coutumes et de leurs croyances, qui valorisent en général d’autres principes que l’efficacité, notamment la séniorité, la mobilité et l’honneur.
C’est vrai même pour l’adoption des techniques. Il n’y a pas mille manières de cultiver des plantes efficacement, mais une société peut refuser de pratiquer l’agriculture. Et quand elle cultive des plantes, comme l’observe Malinowski à propos des Trobriandais, « le travail ne se base pas sur le principe du moindre effort. Bien au contraire, beaucoup de temps et d’énergie sont consacrés à des tâches tout à fait superflues » – superflues selon notre point de vue occidental, mais tout à fait sensées pour ceux qui les exécutent. La quête insatiable d’efficacité, loin d’être universelle, est sans doute liée à la diffusion de la rationalité instrumentale et des appareillages techniques, à partir du milieu du XIXe siècle. Mais même cette révolution n’a pas fait disparaître la pensée magique.
Si les théories physiques, chimiques et biologiques sont vouées à mettre au jour ces « principes organisateurs du réel », est-ce aussi le cas des théories en sciences sociales ? Lahire ne nous le dit pas et ne prend jamais le problème à bras-le-corps. Il ne s’intéresse pas vraiment au fonctionnement des sciences sociales et ne s’arrête pas sur les particularités de ces disciplines qui, au moyen de concepts polysémiques souvent ambigus, traitent de phénomènes souvent plus symboliques que biologiques, chimiques ou physiques, comme les croyances religieuses et les idéologies. Le livre est riche, original et stimulant. Mais la grande alliance reste encore à sceller.
