L’adieu de Clément Rosset

Publié quinze jours après sa mort, le dernier livre de Clément Rosset est présenté comme « une dernière (j’espère pour moi et pour mes lecteurs) tentative d’analyse et de description de la joie de vivre et de la joie d’exister ». Le lecteur ne peut manquer d’y voir un adieu, dont l’exquise politesse le touche. Voilà donc comment aura pris congé celui qui n’ignorait manifestement pas qu’il devait mourir à brève échéance.


Clément Rosset, L’endroit du paradis. Trois études. Encre marine, 64 p., 9,90 €

Loin de moi. Étude sur l’identité. Minuit, 94 p., 11,50 €


Le titre de cet ultime livre inverse celui du premier roman de Scott Fitzgerald, The Side of the Paradise, traduit en L’envers du paradis. Mais, précise Rosset, « cet envers du paradis, c’est le paradis même », ce qui, bien sûr, importe à celui qui va mourir. À ceci près, tout de même, que ce paradis-là n’est pas celui promis pour l’après-décès par « un certain nombre de religions », c’est le paradis proprement « terrestre » que décrit le bouclier d’Achille dans l’Iliade. Autrement dit, le bonheur, « la joie de vivre ou, plus généralement, d’exister » qui peut être le fait même d’un arbre.

Les trois études que réunit cet opuscule (lesquelles, bien sûr, sont accompagnées d’une brève quatrième) peuvent avoir été écrites à des dates éloignées ; cela ne fait que mieux ressortir leur point commun : toutes décrivent une manière de joie. Après la scène paisible du bouclier d’Achille, vient l’apologie de la paix par Aristophane, puis, en hommage à Jankélévitch, une réflexion sur la notion même d’offrande musicale : ce bonheur qu’offre la musique. L’ensemble est clos par une « fantaisie » – encore une forme musicale ! – sur une question à laquelle la théologie classique n’a pas apporté de réponse satisfaisante : pourquoi Dieu a-t-il éprouvé le besoin de créer le monde ? Manquait-il donc quelque chose à son bonheur ? L’affirmer serait le déclarer imparfait, même si c’était pour dire qu’il aurait souhaité faire partager sa propre perfection, ce qui ne serait pas moins contradictoire. La très jolie explication qu’avance Rosset ne satisfera certes pas les théologiens, qui n’ont pourtant rien de plus sérieux à proposer. Dieu, imagine-t-il, aurait rêvé qu’il entendait de la musique et il a créé le monde pour donner corps à son rêve et que des créatures y chantent et dansent.

Après cette ultime note, Clément Rosset s’en est allé. Pour notre part, revenons un peu en arrière, vers ce qu’il fut de son vivant en regardant une Étude sur l’identité naguère rééditée. Auteur de ce qu’il avait osé intituler Traité de l’idiotie, Rosset n’a cessé de faire de la singularité à la fois l’objet de sa réflexion et sa manière de la développer. Opposant son insistance sur « le réel » à l’injonction traditionnelle de se connaître soi-même, il a développé une antiphilosophie douce et ironique dont chaque livre, souvent de petit format, était en quelque sorte une manifestation parcellaire.

Comme Rosset le note en ouverture de Loin de moi, il ne s’agit pas, avec cette « étude » sur l’identité, de ce « problème » de l’identité auquel la philosophie se confronte depuis son origine, mais du « sentiment » de l’identité. C’est se mettre sur le terrain de la singularité, sortir de celui de la généralité propre à la science selon Aristote, et s’interdire d’utiliser l’outil par excellence de la philosophie qu’est le concept. D’où ce que Rosset appelle « idiotie », par référence au mot grec qui dit la singularité, et qui ne met pas le lecteur très à l’aise, même s’il admet volontiers qu’une telle étude « mène à d’étranges considérations et paradoxes ».

Clément Rosset, L’endroit du paradis. Trois études

On commence par se demander à quelles normes se plie un tel texte. On cherche une démonstration, ou même seulement une argumentation, et l’on est déçu : on ne trouve que des affirmations péremptoires. C’est ainsi que la réponse de Kant à Hume serait « fragile et dérisoire, dénuée de toute consistance démonstrative autre que l’affirmation d’un désir de croyance ». On s’étonne donc qu’elle « continue à faire mouche auprès d’un vaste public, deux cents ans après la publication de la Critique de la raison pure». Faut-il en déduire que la qualité stylistique de Kant aurait produit cet effet de persuasion peu rationnelle que lui-même attribuait à l’écriture de Rousseau ? Ce serait assez difficile à croire. Si Kant lui-même « ne veut pas démordre » de son « désir de croyance », est-ce seulement parce qu’il est « rassurant » de « perpétuer un fantasme […] très largement partagé » ? Un philosophe peut s’offusquer de voir réduire tout l’édifice conceptuel du kantisme à la justification de désirs de croyance et de fantasmes. Ce n’est pas qu’il serait sacrilège d’aller chercher ce qu’il en est de l’impensé de Kant, pour reprendre un mot sur lequel ironisait « Clément Rosette » du temps des Matinées structuralistes. C’est que l’on pourrait attendre d’un philosophe qu’il s’efforce d’argumenter plutôt que de déclarer tout uniment que tel fait est « à [s]es yeux indubitable ».

La question n’est même pas de savoir s’il est judicieux de délaisser le (passionnant) problème métaphysique de l’identité pour évoquer le « sentiment » d’identité, mais s’il est possible d’en dire quelque chose qui vaille la peine. L’étude d’un sentiment ne saurait procéder sur le mode de l’argumentation rationnelle, même si l’on pourrait l’imaginer menée sur un registre psychologique, ou donnant lieu à l’analyse fouillée pratiquée par un philosophe de tradition anglo-saxonne. On est devant un tout autre objet intellectuel. Il faut s’y faire : Clément Rosset est un singulier penseur qui s’écarte délibérément des normes convenues du discours philosophique. Il cite l’argumentation de Hume et dit qu’elle le convainc davantage que la réfutation kantienne, à quoi il ajoute une pensée de Pascal et quelques lignes de Wittgenstein, avant de prendre des exemples dans un film de Hitchcock, un album de Tintin, un conte de Maupassant. De tout cela, il conclut que l’identité sociale est la seule identité réelle et il refuse l’idée que le sentiment de l’unité du moi serait « indubitable » et constituerait « un des faits majeurs de l’existence humaine ». Bref, l’identité personnelle serait « une personne fantomale qui hante ma personne réelle (et sociale) ».

Jusque-là, on veut bien suivre notre singulier penseur, sans forcément être convaincu de l’intérêt majeur du propos. Mais ce n’était encore qu’une préparation à une passionnante deuxième partie dont le point de départ est l’idée que le « manque à être de l’identité personnelle trouve son palliatif le plus ordinaire dans l’acquisition d’une personnalité d’emprunt ». Celui que l’on imite ainsi peut certes être de type parental mais aussi de type amoureux, ce qui nous vaut des pages admirables de finesse et de profondeur sur ce qu’il en est de l’amour. Parmi les réflexions qui touchent juste, retenons celle-ci : « l’interruption soudaine du rapport amoureux […] a pour conséquence ordinaire le déclenchement d’une crise d’identité ». Le brio de l’auteur charme quand il en vient à un cas paradoxal d’identité d’emprunt : l’identification à un animal.

Dans sa bonne conscience aimablement raciste, un Occidental dirigera sans doute spontanément sa pensée vers ces primitifs susceptibles de se prendre pour des lions ou des tigres. Il paraît en effet que cela existe. S’il lisait Deleuze, il s’apercevrait que les choses sont beaucoup plus subtiles et compliquées. Rosset n’en doute pas, lui qui renvoie explicitement à Mille plateaux dont le plus long chapitre, presque un livre à soi seul, s’intitule « Devenir-intense, devenir-animal, devenir-imperceptible ». Ce n’est pas la seule fois qu’il marque toute l’estime dans laquelle il tient Deleuze. Ou plutôt, le tenait déjà, bien avant que celui-ci n’ait été sorbonnisé. Le lecteur de Rosset est donc incité à aller y voir de près, sur le mode « lisez Deleuze, je ne vais pas répéter ce qu’il a très bien dit ». Le plus troublant dans l’affaire n’est pas ce passage des primitifs (et de l’idée que nous nous faisons de ceux que nous désignons ainsi) à Deleuze, mais que l’étape intermédiaire soit une des incarnations du classicisme français : La Bruyère décrivant le caractère de Diphile.

Une brève troisième partie conclut d’une manière qui explicite le titre du livre. Pourquoi en effet « loin de moi » ? Parce que « l’exercice de la vie implique une certaine inconscience qu’on pourrait définir comme une insouciance du quant à soi ». Ou, pour le dire en évoquant la vieille tradition socratique, « moins on se connaît, mieux on se porte ».

Voilà donc la particularité de Rosset : écrire des livres déconcertants qui, petits par le format, déploient leur envergure à mesure que leur lecteur parcourt les chemins qu’ils indiquent. Bref, des livres qui donnent à penser. Cet « idiot », dont on ne sait si le nom de philosophe lui convient, osait écrire des phrases comme : « je renonce à en proposer une interprétation rationnelle, n’ayant moi-même pas réussi, jusqu’à présent, à m’en faire une idée claire ». Cette impossibilité n’est pas une incapacité, elle tient à la chose même : c’est le « caractère singulier du moi » qui met celui qui prétendrait en parler en termes conceptuels dans la même position que celui qui tenterait de « décrire la saveur d’un camembert ». Reste alors à dire la joie d’exister.

Marc Lebiez

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