Gygès sans son anneau

Qu’est-ce qu’une vie bien vécue ? C’est, nous dit Charles Larmore dans La réalité du bien, une vie qui répond à des raisons objectives. En retour, ces raisons déterminent des valeurs, comme le bien et le vrai. En déroulant toutes les conséquences de ce réalisme moral, ce livre prend le contrepied du naturalisme et du relativisme qui dominent la philosophie contemporaine.

Charles Larmore | La réalité du bien. Hermann, coll. « L’avocat du diable », 320 p., 25 €

Quand Hamlet dit : « Nothing is either good or bad, but thinking makes it so », il énonce ce qui va devenir un dogme de la pensée moderne. De Hobbes à Spinoza et à Hume, de Nietzsche à Sartre et Foucault, on a décliné ce thème soit sous la forme du naturalisme (la moralité s’enracine dans nos seuls désirs), soit sous la forme du relativisme (le bien est ce que les membres de mon groupe, de ma société trouvent bien), soit encore sous forme du subjectivisme (le bien est ce que je trouve bien). L’idée qu’il y a de la valeur intrinsèque ne fait plus recette, même si les esprits religieux croient qu’il y a du Bien et du Mal en soi.

Charles Larmore, dans ce livre qui lie des thèmes qu’il avait avancés dans Les pratiques du moi (2004), The Autonomy of Morality (2008) et Morality and Metaphysics (2021), va à contre-courant. Il admet que ce qui importe n’est pas le Bien et le Mal, mais la vie bonne. Il défend le réalisme moral, mais par une autre voie que celles du platonisme et de la théologie. Il part de la question : « Avons-nous des raisons d’agir moralement et de suivre le bien ? » C’est la question de Glaucon dans La République : si j’avais l’anneau du berger Gygès, qui rend invisible, serais-je disposé au bien ou en profiterais-je pour faire toutes sortes de vilénies ? La réponse socratique classique est que pour agir bien il faut connaître le bien, qui est une propriété de certaines choses en elles-mêmes, et non pas une relation à d’autres choses.

« L’anneau de Gygès », Ferrare (XVIᵉ s.) © CC0/WikiCommons

La réponse de Larmore est différente : une chose est bonne si nous avons des raisons de la désirer. Mais ces raisons doivent être objectives et normatives, sans quoi elles se réduiraient à des désirs. Et elles sont objectives car elles répondent à des faits du monde qui nous donnent ces raisons. La course à pied est une bonne chose parce que nous avons des raisons de la pratiquer, et ces raisons tiennent au fait qu’elle promeut la santé. Ce sont les faits, et non pas des états psychologiques, qui nous donnent des raisons. Il nous faut aussi percevoir ces faits, et voir en quoi ils sont pertinents pour nos actions. Cela renverse l’analyse usuelle : le bien n’est pas la fin qui oriente nos actions et nos jugements, il est ce que nous avons des raisons de vouloir. Il n’en est pas moins réel et objectif car nous agissons en réponse aux faits. Qu’est-ce alors que le mal ? Ce n’est pas une propriété des choses et du monde, mais le fait qu’il y ait de mauvaises raisons.

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Le réalisme moral de Larmore rejoint celui de Derek Parfit dans On What Matters. Larmore l’étend aux croyances : nous ne croyons pas quelque chose parce que nous sommes dans un certain état psychologique, mais parce que nous tenons cette chose pour vraie. La « norme du vrai » est, nous dit-il par une expression que je ne peux qu’approuver, la norme de la croyance et de la pensée. Le vrai est aussi une valeur parce qu’il est une norme : on ne peut pas ne pas se régler sur lui, même s’il faut encore nous hisser à sa hauteur. La norme de vérité est à la base de toute activité de l’esprit, tout comme les raisons sont à la base de tout désir. Il s’ensuit que la vérité n’est pas, comme le soutiennent Nietzsche et Foucault, objet de volonté, et que cela n’a pas de sens de cesser de vouloir le vrai, pas plus que de vouloir le bien et vouloir être moral ou pas.

Que le bien soit objectif n’implique pas un monisme du bien, commun à tous les individus. Il existe, nous dit Larmore, une pluralité de valeurs, non pas parce qu’elles sont subjectives ou communautaires, mais parce que chaque individu apprend à se régler sur ses raisons et à découvrir son bien individuel et ses intérêts fondamentaux. Cette capacité à être soi repose non sur une connaissance mais sur un rapport pratique à soi-même, par lequel nous nous engageons à suivre nos raisons, y compris dans le domaine des croyances. Nous nous déterminons, par une réflexion pratique, à faire nôtres nos croyances. C’est la base de notre connaissance de nous-mêmes et de notre responsabilité, que nous pouvons contempler ironiquement en nous plaçant d’un point de vue impersonnel.

Le livre se conclut par une analyse remarquable de la peur de la mort, qui démonte l’argument épicurien selon lequel on ne doit pas craindre la mort parce que nous ne pouvons pas en avoir l’expérience. Le bien objectif est toujours plus important que l’expérience que nous en avons, ou que, selon Épicure, nous n’avons pas. Écrit dans une langue limpide, ce livre donne la réponse la plus convaincante qui soit à la question : « Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? ». Il donne les fondements véritables du réalisme moral que l’on peut opposer aussi bien aux naturalistes qu’aux théologiens. Et il fournit la base la plus solide à une éthique séculière.