Le cœur à l’ouvrage

Le dernier livre de José-Flore Tappy s’ouvre sous le regard d’une Vierge, en Grèce. Au seuil de ce recueil intitulé Trás-os-Montes, nous voici comme dans un narthex, tout près de marcher dans ce lieu plus sacré – plus dense en tout cas – qu’est toute véritable poésie.


José-Flore Tappy, Trás-os-Montes. La Dogana, 120 p., 25 €          


On découvre d’abord un tombeau, dans la partie appelée « Avant la nuit » : il y a là un être chanté grâce au vers, et regretté dans le vers, une ombre dans une maison. « Foyer », on nous le rappelle, cela veut dire à la fois feu et vie domestique, vie sale et douce, et intimité qui crépite ou se tait ou explose. La couleur locale, attendue dès la première de couverture, est discrète, c’est l’habitation visitée « dressée haut sur ses plots », les genêts aussi, plus loin les asphodèles.

José-Flore Tappy dit la remise en ordre et chante la servante, loin du concept : « même l’invective / ses mains savent la calmer ». Cette poésie aussi calme. On lit : « avec elle je déplace / en silence les couverts », puis nous espérons nous aussi que les morts, ainsi doublés, ne mourront pas. Émotion plastique et empathie se mêlent naturellement, admirablement : « On dirait qu’elle mesure / un vieux rêve à distance, / qu’elle le visite du bout des doigts » ; émotion plastique et compassion aussi (est-ce là un appel général à la simplification ?) : « l’arrière / parfois seule chance / pour demain ». On se souvient qu’il s’agit toujours de tenir, qu’on cloue, les os, le squelette, les planches, les vies.

José-Flore Tappy, Trás-os-Montes

© José-Flore Tappy

On cueille dans ces pages une devise impeccable, suggérée par cette femme ombrée et affairée qui ne la sait pas, toutes deux dites par bonheur par l’écrivaine : « jamais ne dépossède / personne ». Revoici les paumes des Parques et Pénélope, les Fileuses de Velásquez peut-être, ou le rouet de la belle qui dormit cent ans, venues nous redire que le destin est quelque chose de tissé, de cousu, de brodé, chose collective donc, et chose collectée : « Qui parmi nous, lorsqu’à son tour / elle s’en ira, prendra le temps / de rassembler ces fils, chaque soir, / aiguilles, bobines, dans un tiroir ? / Qui piquera à petits points neigeux / tant d’étoiles bleues / sur une toile de sauge ? »

Arrive la fin de la journée, et l’horizon festif qui n’est pas pour elle, le crépuscule des ouvriers rentrant du travail. Les éléments se déchaîneront ensuite – comme dans la Pastorale de Beethoven ? – mais il faut certainement comprendre qu’ils ne sont en rien déréglés : l’orage est-il vraiment à craindre ? La vie, la vie quotidienne au moins, la lecture, continuent. On remarquera telle assonance : « Servantes des fumées, / elle se baisse, se dresse, / balaie les murs / de sa fumée à elle » ; et telle réminiscence (il ne s’agit plus ici de l’aurore, mais du crépuscule, avec des doigts vieux) : « oignons couleur de rose ». Si l’on meurt, nous dit-on encore ici, n’est-ce pas qu’on se détourne de la lumière – malgré nous – plus que de coutume ? Admirable tentative de définition, admirable proposition, offerte au cœur de ce recueil ferme et vibrant.

L’art de José-Flore Tappy, qui travaille au Centre de recherches sur les lettres romandes, à Lausanne, à qui l’on doit notamment le beau volume de la Pléiade consacré à Philippe Jaccottet, est profond : aéré de maintes racines, réminiscences de lectures, échos. On peut ainsi, en lisant les dernières pages de cette première partie de Trás-os-Montes, songer au Maître et Marguerite de Boulgakov : la Mort ou le narrateur ou la poétesse emporte finalement cette dame, devenue chat, suivant un chat ? ombre devenue toute ombre et ombre multiple. Plus haut, en lisant ces deux vers : « et l’éternelle affaire / du vent » (auxquels répondirent plus bas ces deux autres : « l’irritante / question des clefs »), on a pu spontanément penser au Vent de Claude Simon, autre tableau méridional. Chacun pourra multiplier les exemples.

José-Flore Tappy, Trás-os-Montes

© José-Flore Tappy

La seconde partie du livre, « L’heure blanche », où l’on sort après le réveil, vers le pays et le paysage, dans le poudroiement d’une sorte de pastel rustique (il y a là un « câble de lait », une « corde pelucheuse », « sous un ciel de neige noir » qu’on dirait volontiers baroque), n’est pas moins riche de références et de parentés, plus ou moins conscientes bien sûr. Être avec ce qui gît, avec ce qui fut jeté par les oiseaux peut-être mais surtout par les hommes (on se rappelle alors les poèmes de Fabio Pusterla), bris, débris, déchets : être au milieu de cela, avec l’écrivaine, et ne plus même se croire en terre de mission.

« L’albatros » de Baudelaire, le « Sable mouvant » de Reverdy ne semblent pas loin dans cette peinture d’une frange marine, marches terrestres, – ou cordiales : « de chaque côté, / comme deux ailes repliées, / les rames étroites et décaties / dans leur étui de sel ». Toujours cette même question : comment reprendre son vol ? et secouer la poussière ? la cendre, fût-elle seulement celle de la cigarette ? Comment soigner en même temps sa mémoire et la chérir ? Comment partir et rester ? Dans des strophes qui ne heurtent rien, ou si peu, après la servante, José-Flore Tappy en appelle au pasteur. La poésie est pensée comme un enclos ajouré, comme un grand filtre ; un mode d’appauvrissement si besoin : « Plutôt cette mauvaise lampe / à l’arrière des terres que l’illusoire / réconfort des lumières. » ; comme un moyen incantatoire aussi, si nécessaire : « Puisse-t-elle un jour se rouvrir / la douce maison avec ses lauriers roses / ses agapanthes et ses bleus liserons / qui se déroulent et se replient / au moindre souffle ».

Le dernier poème du livre, répondant à cette korè particulière qui, dressée à Naxos, devant qui fut sans doute formulé un vœu, l’ouvrait, offre enfin, après tant de terre dure, les flots porteurs : soit une barque-cœur sur le bastingage de laquelle se pencher, et sur laquelle avancer. Peut-on parler de polyptyque ? Trás-os-Montes donne à voir deux panneaux étroits encadrant deux larges panneaux, dont l’un serait dominé par le coloris chaud du potager, l’autre par les couleurs froides du rivage – et au centre comme un tabernacle, une niche, vide peut-être ? Allégeance et adoption : ce retable est sans doute à visiter, et à revisiter.

Benoît Dauvergne