Seamus Heaney : la poésie en douces rafales

Dès ses débuts, Seamus Heaney (1939-2013), Prix Nobel 1995, a été l’un des poètes les plus aimés et les plus lus des pays de langue anglaise (à un degré inimaginable pour nous en France) ; son entrée dans la collection « Poésie/Gallimard » ne surprend donc pas et réjouit d’autant plus que ce sont les deux excellents recueils Seeing Things (La Lucarne) et The Spirit Level (L’étrange et le connu), déjà traduits et parus dans notre langue en 2005, qui sont aujourd’hui publiés.


Seamus Heaney, La lucarne suivi de L’étrange et le connu. Trad. de l’anglais (Irlande) par Patrick Hersant. Préface de Jacques Darras. Poésie/Gallimard, 224 p., 9 €


La lucarne et L’étrange et le connu de Seamus Heaney, sortis en Grande-Bretagne respectivement en 1991 et 1996, poursuivent une œuvre déjà saluée par la critique et les lecteurs. Recueils de la maturité, ils représentent un stade nouveau de l’entreprise du poète tout en conservant de nombreux traits des ouvrages antérieurs : l’enracinement dans la terre irlandaise, l’attention aux êtres ou aux objets d’une enfance rurale (« La canne de frêne », « La fourche », « Le lit clos » « La pierre à aiguiser »…) mais ici associés plus qu’avant à un questionnement sur les conditions de la connaissance et de l’existence humaines et à une sorte de spiritualité discrète, abordée par des termes jamais apparus chez Heaney auparavant (« l’esprit »,  « ce qui s’annonce au loin », « ce qui est sans mesure »…). L’intensité de ces préoccupations produit un épanouissement lyrique des thèmes et de la forme (allongement du vers, recours à des poèmes construits en série, utilisation du sonnet, etc.).

La tension qui parcourt Seeing Things (La lucarne) comme The Spirit Level (L’étrange et le connu) est signalée dès les titres. En effet, « seeing things » signifie autant voir des choses dans le monde réel qu’avoir des visions, tandis que « spirit level » renvoie autant au « niveau », l’instrument qu’utilise le maçon dans son travail, qu’à un « niveau » auquel peut parvenir l’esprit, placé devant les aléas de l’existence sensuelle, intellectuelle, affective ou politique, et confronté à des mystères transcendantaux. Dans le premier recueil, la méditation poétique de Heaney porte plus sur la notion de limites, dont celles induites par la perte ; dans le second, sur la notion d’équilibre, un état ou un idéal qui ne cesse jamais d’être détruit et reconstruit.

Le deuil personnel informe en partie La lucarne, recueil écrit après la mort du père de Heaney : le poème introductif est l’épisode du rameau d’or du chant VI de l’Énéide, « traduit » par Heaney, et le poème conclusif sa version de la traversée du Styx du chant III de l’Enfer de Dante. Autant que des rappels élégiaques de la perte individuelle, les versions qu’en donne le poète choisissent d’indiquer le thème des frontières, ici entre monde des vivants et les enfers ; dans le premier exemple, la Sybille de Cumes dit à Énée comment entrer dans le royaume souterrain et en revenir, dans le second Charon refuse de prendre Dante, homme vivant, sur sa barque. Le rapport entre le monde phénoménal d’ici-bas et un au-delà auquel Heaney refuse toute définition métaphysique est ainsi posé à la fois comme possibilité et comme impossibilité.

Seamus Heaney, La lucarne suivi de L’étrange et le connu.

Seamus Heaney © G. Lange Photo/Contour Getty Images

Toujours est-il que dans le premier poème, « Illuminations I », de La lucarne la mort du père ouvre pour le poète, de retour dans la maison vide de ses parents, un immense désarroi qui lui fait faire l’expérience d’une complexité aux « illuminations changeantes ». S’imaginant « mendiant frissonnant » exclu du foyer, il rejette la tentation de la croyance religieuse et rend compte avec un mélange d’images contrastées (feu éteint, pluie, nuages, lumière, brillances…) de sa position d’orphelin sans toit (« unroofed ») qui redécouvre des vérités banales. Debout sur un « seuil » glacé, il sent à la fois qu’il se trouve devant « rien qui ne soit inconnu » et devant un « espace éperdument ouvert », offert à un vent, décrit comme « avivant la connaissance » (« knowledge-freshening wind ») dont la portée symbolique reste mystérieuse :

« Nothing magnificent, nothing unknown.[…] //

And it is not particular at all,

Just old truth dawning : there is no next-time around.

Unroofed scope. Knowledge-freshening wind. »

(« Rien d’éclatant, rien d’inconnu. […]. // Et cela n’a rien de singulier, / Aube d’une vérité ancienne : pas de prochaine fois. Espace éperdument ouvert. Vent qui avive la connaissance. »)

Ailleurs dans le recueil, le poète revient plusieurs fois sur le seuil que représente la mort, ou sur d’autres seuils, infranchissables ou non, naturels ou imposés, dont la perception affûte, suggère-t-il, quelque chose en nous (« Marquages », « Champ visuel », « Ajustages », « La lucarne »). Ces textes d’une grande vigueur sont souvent portés par la métaphore de la construction et des gestes du travail manuel chers à Heaney. De manière parfois très gaie, y est évoqué le contact entre le monde phénoménal et un ailleurs, auquel Heaney ne croit pas mais qu’il pose comme un exercice de pensée susceptible d’aiguiser le sentiment de soi et du monde ( « La lucarne », « Illuminations VIII »…). Dans d’autres poèmes, c’est l’eau – sa stagnation ou ses courants, son opacité ou sa transparence – qui renvoie aux mouvements de l’existence humaine mais aussi à l’idée d’une réversibilité toujours imaginable. « Illuminations VIII », par exemple, reprenant sans doute une légende irlandaise, met brièvement en scène un « matelot » divin qui, tombant dans le monde humain, fait l’expérience du « merveilleux » (pour lui) ; on y comprend que, prenant exemple sur lui, nous pourrions imaginer notre monde à sa manière. Et comme cet être est à la fin du poème réexpédié d’où il vient par les terriens, conscients qu’il ne « supporterait pas la vie d’ici » et s’y « noierait », nous saisissons que ceux-ci risqueraient gros de leur côté à trop s’attarder en rêve dans les domaines du « merveilleux » de la métaphysique et de la transcendance.

À côté de ces œuvres qui frôlent la parabole, Heaney écrit des poèmes plus intériorisés et baignés de silence, sous forme de paysages qui se révèlent, dans leur mystérieuse et méticuleuse organisation, des paysages de l’esprit, comme le merveilleux « Ajustages XXIV » ( ici cité en entier) :

« Calme d’un port à l’abandon. Sous l’eau

Chaque pierre assoupie, clarifiée.

Mur du port maçonnerie du silence.

Plénitude. Miroitement. Atlantique houleuse.

Amarrages à peine remués, imperceptible

Clapotement de la houle sur le ponton. 

Vision parachevée : minarets des praires

Consignées parmi les tessons huilés de vert,

Débris de coquillages, bourgeons de grès rouge.

L’air et l’océan compris comme antécédents

L’un de l’autre. En apposition

À l’omniprésence, à l’équilibre, au bord. »

L’étrange et le connu, le second recueil du volume, présente ensuite des poèmes aussi puissants, aussi ancrés dans la vie quotidienne que ceux de La lucarne, mais souvent d’une tonalité plus stoïque. Le thème du courage, de la simplicité ou de l’énergie joyeuse y est abordé à travers des portraits : le frère paysan Hugh, une potière, une voisine pianiste aveugle, son père pendant son veuvage, un ancêtre qui était tailleur…

Seamus Heaney, La lucarne suivi de L’étrange et le connu.

Le recueil, comme le précédent, rend aussi hommage aux « classiques » anciens ; c’est le domaine du politique qui lui en donne ici l’occasion. En effet la séquence de cinq poèmes, « Le veilleur de Mycènes », méditation sur vingt-cinq ans de guerre civile en Irlande écrite après la trêve de 1994, choisit de s’inspirer de l’Orestie d’Eschyle pour parler des « Troubles ». Heaney s’y montre plus cru et plus violent qu’à son habitude pour évoquer ces années de conflit et y esquisser en même temps son propre portrait en sentinelle sur les remparts. Il pose pour finir une question sur l’idée de soi et de chez soi qu’il est possible de retrouver après des désastres, ou même qu’il est souhaitable de posséder comme vade-mecum dans une existence humaine: une partie de la réponse, comme toujours chez lui, se trouve dans un retour et une réinvention d’un héritage personnel et culturel.

Oublier, se souvenir, la bulle du « niveau » de la poésie de Heaney est toujours en mouvement. Dans « Post-scriptum », le dernier et très beau poème du recueil qui renvoie à une de ses compositions antérieures, « La péninsule », dans ce geste de retour et de répétition que veut célébrer le poète, les vers rassemblent interrogations existentielles et littéraires, tout en invitant le lecteur à les faire siennes. Racontant un voyage en voiture le long du Flaggy Shore, une côte du comté de Clare, entre mer et terre, c’est-à-dire un de ces seuils fascinants propices aux découvertes, Heaney suggère à son passager-lecteur de se laisser transporter et de sentir que :

 « Ni d’ici, ni de là-bas, tu es

Une hâte par où passent l’étrange et le connu

Quand de douces rafales agitent la voiture,

Prennent le cœur à l’improviste et le font éclater. »

You are neither here nor there, / A hurry through which known and strange things pass / As big soft buffettings come at the car sideways / And catch the heart off guard and blow it open. »)

Les « douces rafales » de la poésie de Heaney, inattendues et précises, « prennent » certainement « le cœur  à l’improviste ». Peut-être le font-elles « éclater » (le traducteur a ici choisi de rendre « blow it open » par ce verbe), mais on préfèrera penser qu’elles « l’ouvrent tout grand », ce qui est sans doute la lecture souhaitée par Heaney, qui, dans une correction à la première publication du poème par l’Irish Times, suggérait de remplacer « blow it open » par « swing it open ».

En tout cas, quel beau vent poétique souffle dans ces deux recueils ! Qui n’aurait jamais lu Seamus Heaney en sera définitivement convaincu.

Claude Grimal

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