Le visage d’Anna Akhmatova

« Le visage d’Anna Akhmatova est la seule chose magnifique qui nous reste au monde » : ce sont les paroles du poète Iossif Brodsky, juste après la mort d’Anna Akhmatova (5 mars 1966). En refusant d’émigrer, à l’instar de Mandelstam et de Pasternak, Akhmatova avait maintenu la Russie au cœur de l’URSS. Tous trois ont voulu et su la maintenir. Avec  d’autres, parfois moins connus qu’eux, mais pour qui la Russie ne pouvait continuer hors de ses frontières. Et Soljénitsyne ? dira-t-on. Soljénitsyne fut contraint à l’exil. Ses pages les plus fortes (pour ne citer que L’archipel du Goulag) furent bien écrites sur sa terre natale, estampillée URSS. Blok, Essénine, Maïakovski se tournèrent vers le désespoir et la mort. D’autres vers l’humour ou le silence. Il fallait qu’Akhmatova tînt bon.


Lydia Tchoukovskaïa, Entretiens avec Anna Akhmatova. Édition, présentation et notes de Sophie Benech. Le Bruit du temps, 1 248 p., 39 €


D’emblée, il faut saluer le travail passionnant et de passion certaine de Sophie Benech pour la présentation, les notes, la traduction des Entretiens inédits et la révision d’une première traduction du texte de Lydia Tchoukovskaïa, parue aux éditions Albin Michel en 1980. Celle-ci n’allait pas au-delà de 1962, nous privant de beaucoup de choses, comme la rencontre Akhmatova-Brodsky.

Grâce à ce minutieux travail de révision, de composition et d’enrichissement (dont l’apport d’extraits des Cahiers de Tachkent, la ville où Anna Akhmatova, Lydia Tchoukovskaïa et une grande partie de l’intelligentsia russe étaient réfugiées pendant la Seconde Guerre mondiale), les Entretiens se présentent comme la vivante fresque d’une Russie intellectuelle suspectée, cachée, forcée, ballottée par les événements. Ils se lisent tel un roman policier inversé où les victimes traquées semblent être des coupables, où le crime va chercher son mobile dans la loi ; et où l’on voit le trésor de la langue russe, celle d’Avvakoum et de Pouchkine, caché et sauvé, au pire de l’histoire russe, dans l’écriture, qui se rend un temps souterraine mais reste obstinément vivante, d’Anna Akhmatova.

Il fallait qu’Akhmatova tînt bon pour que la langue de Pouchkine tînt et que la voix de celle-là protégeât celle-ci du hold-up bolchevique : « Je suis votre voix », écrivait-elle en 1922 dans Anno Domini MCMXXI, le dernier livre qu’elle ait pu, à la faveur de la NEP, composer et publier librement dans son pays.

Il fallait aussi un témoin et l’aide de sa mémoire : ce fut Lydia Tchoukovskaïa (1907-1996), fille de Kornéï Tchoukovski, critique, traducteur, écrivain pour enfants, dont le journal fut publié en deux volumes aux éditions Fayard en 1997-1998. La comparaison des journaux du père et de la fille (si l’on considère les Entretiens comme un journal centré sur une personne) montre Lydia plus combative que son père, honnête homme perdu en URSS où Akhmatova maintenait non loin de lui une secrète direction intellectuelle et morale. Il le savait mais il gardait la chambre de sa prudence.

Lydia Tchoukovskaïa, Entretiens avec Anna Akhmatova

Anna Akhmatova,par Nathan Altman (1914)

Lydia, elle, s’élança. L’arrestation et l’exécution de son mari, un physicien, au cours de la terrible année 1937, l’ont décidée. « Tragédie chez Lydia », écrit laconiquement Tchoukovski dans son Journal à la date du 29 août. Devant cette tragédie, la retenue n’est pas pour sa fille. Le 9 novembre 1938, elle se décide à pousser la porte d’Anna Akhmatova, comme pour respirer l’air qui lui manque. Les deux femmes vont affronter ensemble leurs épreuves respectives (Liova, le fils d’Anna Akhmatova est arrêté, déporté dans un camp) et partager celle de tout le pays en s’appliquant à témoigner.

On assiste alors à un étonnant jeu de construction pérenne et de destruction provisoire : Akhmatova écrivant puis brûlant aussitôt ses poèmes, Lydia les ayant appris par cœur. Table, feuilles, allumettes et cendrier constituent les éléments d’un office secret de la mémoire. C’est encore la même émotion à la lecture des Entretiens, quand toutes deux, dans la période plus apaisée qui fait suite à la mort de Staline (5 mars 1953) et au Rapport secret du XXe Congrès (1956), traquent les mots échappés de leur mémoire, reconstituent ensemble avec patience (des mois pouvant séparer deux vers à réunir) les poèmes qu’elles peuvent enfin écrire et au moins garder prudemment, à défaut de pouvoir les publier. Ainsi se reconstruit et se complète, à deux mémoires et quatre mains, l’œuvre poétique d’Anna Akhmatova telle qu’aujourd’hui nous pouvons la lire.

Deux vestales de la langue russe. Deux conspiratrices de la vérité : elles gardent et transportent prudemment les textes encore interdits à la publication, mais plus ou moins tolérés, selon les périodes et les calculs ou bien les fléchissements de la bureaucratie, dans le cercle restreint d’une intelligentsia renaissante. Parfois même, elles s’enhardissent à choisir et à proposer aux éditions d’État quelques mots revenus de leurs cendres. Des revues souvent de second ordre recueillent ces fragments.

Lydia Tchoukovskaïa, Entretiens avec Anna Akhmatova

Anna Akhmatova en 1924, avant l’émigration de son amie Olga Glébova-Soudeïkina © Gavriil Kirillov/Musée Anna Akhmatova

Le quotidien plus que difficile, la guerre et une séparation (aux origines non dévoilées, Lydia faisant comme toujours preuve d’effacement et de tact) qui dure près de dix ans (1943-1952) semblent n’avoir rien abîmé du lien profond des deux femmes. Quand elles se retrouvent, en juin 1952, Lydia note : « Dix ans… Seul le regard est resté le même. Et la voix. » Que faut-il de plus ? Le regard et la voix sont le poète. Elles se taisent d’abord l’une en face de l’autre, longuement, mais d’un silence empli des mots cachés qui les avaient toujours unies et qu’elles vont devoir retrouver ensemble.

Grâce à elles, la langue russe n’a jamais été une émigrée. Son trésor restait bien gardé en Russie même, fût-ce sous les mains sanglantes de l’URSS. L’émigration par ailleurs, Anna s’en est toujours méfiée et n’a jamais voulu, même indirectement, y être associée. Elle s’insurgeait (c’est peu dire) contre l’expression « émigré de l’intérieur » dont on voulait la marquer. Pour elle, un insupportable mensonge, un déni de sa vie et de son œuvre. Un contresens.

Anna Akhmatova porte fièrement son monde : la Russie de la terre russe imprégnée de Terreur. Une Russie certes devenue terre des chacals. Mais qu’aurait-elle besoin d’une Russie sans terre qui n’a pas connu la Terreur ? À cet égard, il faut lire les pages des Entretiens (à la date du 25 février 1965) où elle raconte son voyage en Italie : « Ils s’attendaient tous à ce que je reste là-bas, à ce que je demande l’asile politique, et quand ils se sont rendu compte que cela ne m’avait même pas traversé l’esprit… » Elle préfère de beaucoup partager harengs et vodka dans sa chambre d’hôtel avec Alexandre Tvardovski, le directeur libéral de Novy mir, et l’officiel Alexeï Sourkov, secrétaire de l’Union des Écrivains.

Lydia Tchoukovskaïa, Entretiens avec Anna Akhmatova

En 1976, Sourkov qui, en dépit de son orthodoxie politique, aimait la poésie d’Akhmatova, préfacera un choix substantiel de poèmes (mais sans le Requiem qui circulait d’ailleurs de main en main) dans la prestigieuse collection « Bibliothèque du Poète » où l’amateur peut repérer quelques titres étonnants, il est vrai à tirage plus limité. On y voit en quelque sorte l’URSS héritière et responsable, bon gré mal gré, de toute la culture russe qu’elle tente à sa façon orthodoxe et athée d’assumer. Une URSS vacillante et s’interrogeant secrètement sur elle-même.

Ainsi, à l’ère stalinienne des arrestations de masse dans les campagnes, les villes, les structures d’État et le Parti, rien n’échappant à la Terreur, pas même ses propres exécutants qu’elle renouvelait, succède après la mort du Moustachu (comme le désignent entre elles Anna et Lydia) le temps d’une vérité inachevée, ravalée, contrôlée, freinée : accélérations et coups de frein ne cessant de se contredire. Le jeu sanglant voulant garder ses règles et ses objectifs, cette fois sans avoir (trop) recours au sang : la quadrature même du cercle. On montrait et on dérobait. On dénonçait sans vraiment renoncer. L’URSS haletante se retrouvait percluse de contradictions politiques et culturelles, et cherchait une autre légitimité que celle, abandonnée, de la Terreur.

On cherchait tout bonnement une forme. Quel aspect définitif lui donner ? Mais ne cessait d’agir, selon le mot de Pasternak, « l’élément mystérieux et caché du contenu ». Cet élément est, entre autres, l’œuvre d’Anna Akhmatova, joyau de la terre russe retournée et gardée sous la tente du Requiem.

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