Le 15 décembre 1956, Georges Bataille est appelé à témoigner au procès de Jean-Jacques Pauvert, poursuivi pour avoir publié les œuvres de Sade. Patrice Trigano construit son roman Bataille au procès autour de cette journée et transforme le procès en chambre de résonance.
À trois heures dix du matin, Georges Bataille se lève. Café, vêtements, quelques rues d’Orléans, puis le train pour Paris. Une vieille femme trébuche. Son reflet apparaît dans une vitre. Une pensée remonte : l’enfant qu’il fut. « Il va falloir parler. » Maurice Garçon, avocat et homme de lettres, plaide. Dans la salle, Jean Paulhan, figure majeure des lettres françaises, des journalistes, un dessinateur. Au dehors, Paris. Dedans, les souvenirs commencent à remonter.
Le présent judiciaire avance avec ses dossiers, ses questions, ses formules ; la mémoire obéit à d’autres lois. Un mot fait surgir Laure, Violette ou Breton. Une odeur ramène aux nuits d’autrefois. Un bruit de chaise ramène au tribunal. Le temps se détraque. Le procès de Sade devient celui de Bataille, de ses livres, de ses désirs, de cette part obscure qu’il a passé sa vie à poursuivre.
La prose épouse cette circulation. Phrases brèves, fragments, accélérations, exclamations. Le texte cherche le heurt plutôt que la belle phrase. Trigano fait même réfléchir Bataille à une écriture fondée sur la concision, le rythme syncopé, la violence des mots : « Bas les masques ! » Cette esthétique convient au personnage. Elle donne aux souvenirs une présence physique, parfois suffocante. Le lecteur passe d’une idée à une sensation, d’une salle d’audience à une chambre, d’un raisonnement à une image de chair.
Le cœur du livre se trouve pourtant dans la contradiction. Bataille pense le désir et s’y perd. Il théorise la transgression et demeure vulnérable à l’amour. Laure représente cette zone où l’expérience déborde la théorie. Avec elle, la sexualité devient dépense, vertige, tentative d’approcher le sacré par le corps. Puis le refus, la rupture, la dépression. La transgression apparaît alors sous son autre visage : une manière de combattre une souffrance morale.
Violette va plus loin encore. Prostituée rencontrée à Marseille, elle trouble le Bataille sûr de ses théories. Il voudrait la sauver, lui dit qu’il l’aime, puis découvre sa propre impuissance. L’homme fasciné par l’inavouable bredouille des mots d’amour. Cette scène vaut davantage que plusieurs pages de commentaire : elle fait vaciller le personnage depuis l’intérieur.

Face à Breton, une autre ligne de fracture apparaît. Au merveilleux surréaliste, Bataille oppose la matière basse, la souillure, la décomposition. « Moi, c’est la boue que je regarde, pas l’or. » Toute sa pensée semble contenue dans cette phrase : chercher le sacré dans ce que la morale repousse, regarder la mort derrière la beauté, descendre plutôt que monter. Trigano fait de cette opposition l’un des axes secrets du roman.
Le procès donne à cette pensée sa scène publique. Sade devient le prétexte d’un affrontement plus vaste : « on intente un procès au mal dans la littérature ». Bataille refuse que la littérature soit jugée selon son utilité morale. Le scandale de Sade l’intéresse parce qu’il oblige à regarder ce que la conscience civilisée préfère tenir à distance. Le droit demande une qualification ; l’écrivain cherche l’abîme.
Trigano sait cependant trop bien expliquer son personnage. Certaines scènes portent déjà leur vérité et reçoivent ensuite une interprétation qui la redouble. Les oppositions entre lumière et ténèbres, ciel et enfer, pureté et souillure, reviennent avec insistance. Le dispositif gagne en clarté ce qu’il perd parfois en mystère. Les figures de l’époque – Breton, Leiris, Blanchot, Sartre, Paulhan – servent surtout de miroirs au personnage principal.
Le passage consacré au cauchemar de Lascaux atteint une force différente. La grotte devient la cave familiale, l’escalier descend vers le père malade et aveugle, les odeurs remontent, la peur gagne. Puis une chaise craque dans le tribunal. Bataille rouvre les yeux. Toute son œuvre semble soudain prendre racine dans cette profondeur d’enfance. Le sacré, le sexe, la mort, la honte : tout communique.
Bataille au procès tient ainsi moins du portrait d’un écrivain que d’une plongée dans une conscience. Le roman est le plus juste lorsque Trigano laisse les scènes produire leurs propres secousses : une femme, une cave, une odeur, un mot de Sade, une salle d’audience. L’épilogue, plus directement consacré à la censure contemporaine, formule ensuite sa thèse avec davantage d’insistance.
Reste l’essentiel : un homme assis dans un tribunal, entouré de livres et de juges, poursuivi par tout ce qu’il a voulu regarder en face. Sade est sur le banc des accusés. Bataille témoigne. Derrière eux, la littérature entière attend son tour.
