Le néant en commun

Un coursier moto et une assistante de vie d’Avignon sont poursuivis par une violence qui les dépasse et qui est celle de toute une société. Une cavale au rythme d’un thriller où la jeunesse lutte pour ne pas être broyée. Décidément, avec Ce néant dans leurs yeux, Éric Richer dépasse avec vigueur le récit de fait divers et donne un sacré élan à son roman.

Éric Richer | Ce néant dans leurs yeux. L’Ogre, 264 p., 21 €

En ouverture du roman, une image. « Devenue virale » : un zoom d’une caméra de vidéosurveillance. Liam et Hafsia sans casque sur une moto. La légende précise : « ils ne se connaissaient pas et n’avaient rien en commun ». Tout n’est pas dit, mais le prologue de Ce néant dans leurs yeux nous en annonce beaucoup. Le rôle de l’image, l’omniprésence de la société de surveillance, des médias. La vulnérabilité des deux jeunes gens, soulignée par l’absence de casque. Le caractère fortuit et fatal de leur rencontre. Et la fièvre : le « journaleux enfiévré » qui légende le « screenshot » a vu juste sans le savoir, quand une connivence inconsciente lui fait écrire qu’ils n’avaient « rien en commun si ce n’est la jeunesse et ce néant dans leurs yeux ».

Liam et Hafsia sont jeunes. Ils vivent à Avignon. Pas la Cité des papes chère aux festivaliers, plutôt ses banlieues, Le Pontet ou Montfavet. Hafsia est « assistante de vie stagiaire » auprès de personnes âgées. Une possibilité d’« être le contraire de ce que m’ont rabâché mon père et les éducs des foyers ». Elle est appréciée de ses formatrices, de son amie Ness, plus ancienne. Elle a un bon contact avec le retraité grabataire dont elle s’occupe, sauf qu’aujourd’hui il lui a demandé une faveur sexuelle qu’elle n’a pas osé refuser.

Liam est coursier dans un laboratoire. Il parcourt la ville pour chercher des prélèvements réalisés pendant des opérations pour faire en urgence des analyses biologiques. Le métier n’est pas passionnant mais, comme le lui répète sa mère, « il n’a aucun diplôme ». Et il rêvait d’un métier où il aurait pu faire de la moto. Tout le monde l’aime bien au labo. Les secrétaires médicales, et surtout la patronne, la vénéneuse Diane Haselbach. Jusque-là, il a réussi à éviter ses avances.

Aujourd’hui, ça se gâte. Elle le convoque à son domicile pour une course. Il sera son jouet sexuel ou au chômage. Ça se termine très mal pour Diane. C’est pire encore pour Hafsia. Une sombre histoire de jalousie sur fond de trafic d’armes fait d’elle la victime d’un viol collectif. Elle se venge d’une manière sanglante.

Les deux trajectoires se télescopent quand Hafsia, qui sort, revolver à la main, de l’immeuble où elle vient d’abattre ses violeurs, est percutée par la Kawasaki de Liam, qui roulait sans casque, à fond, au hasard. Leur fuite commune commence. Le road movie (ou novel) de cavale est un grand classique. Mais Éric Richer échappe à la banalité romantique de la course à l’abîme du couple maudit. Hafsia et Liam, qui ont lié leurs destins, ne tombent pas amoureux, même si une solidarité essentielle les soude. Ce qui les unit est autre chose, peut-être ce néant dont parle le titre. Une révolte ? On ne saurait le dire : aucun discours contre n’est formulé. Peut-être la pulsion de foncer tête baissée contre les malheurs qui les accablent depuis le début de leur vie et que leur tentative de les écarter accumule encore.

Liam, avec son ami Ulrich, parlait souvent d’aller sur l’île de Man assister au Tourist Trophy, la mythique course moto sur route qu’ils ont si souvent bouclée, à fond, sur leur console de jeux. Mais quand il rêve, et quand Hafsia rêve, ce sont les souvenirs d’enfance qui peuplent leurs cauchemars. D’un carjacking à l’autre, ils s’enfoncent dans le plus profond de la « diagonale du vide » française. Mais, alors qu’ils croient s’enterrer, la vidéo surveillance et ses algorithmes de reconnaissance faciale et de body language les repère avec précision. Le récit est ponctué de ces comptes rendus de visionnages qui, en même temps qu’ils campent avec insistance la silhouette des jeunes gens, ruinent, chapitre après chapitre, tout espoir.

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Éric Richer ne décrit pas leur fuite comme l’épure d’une descente aux enfers. Selon les rencontres, les lieux traversés, des moments de rencontre et de paix s’installent. Le dénouement n’est pas écrit, même si la dureté de leur univers s’impose avec violence. La force du roman, sa puissance d’identification aux personnages, tient à la façon dont il peuple son univers. Comme dans La rouille, son premier roman, les modèles de motos et de voitures sont soigneusement précisés, qu’il s’agisse d’une Kawasaki Versys dernier modèle, d’un coupé Mazda vintage ou d’un banal Renault Master. Il en va de même, sans fétichisme aucun, pour les armes. Ces traits, bien connus depuis le néo-polar à la Jean-Patrick Manchette, n’ont rien d’un procédé. Ils ne font que renforcer une attention aux corps, au froid, au sommeil, à la faim, au vertige, aux blessures, aux vêtements passés à la va-vite, qui instaure une réelle empathie pour les personnages, et dispense de toute psychologie.

La difficulté est d’y parvenir sans compromettre le rythme du récit. Ménager des plages de calme relatif, puis accélérer en des séquences ultra rapides, seuls les grands auteurs de thrillers y parviennent. Éric Richer raconte des scènes d’action complexes avec clarté et précision, sans confusion ni esbroufe, avec un sens de la scène très visuel. Audiovisuel, serait-on tenté de dire, puisque le souci de l’atmosphère va jusqu’à la bande-son, à la piste près. Un effet on ne peut plus immersif.

Éric Richer est un maître du réalisme, serait-on tenté de dire si le roman n’était soulevé par un élan dépassant la restitution du fait divers. La violence des « quartiers » et celle du patronat se répondent en miroir. La traque de la police et celle des petits voyous utilisent les mêmes méthodes, plus systémiques et inquiétantes dans le premier cas. Un véritable théâtre de la cruauté se saisit des destins. Des protagonistes aux seconds rôles, personne n’y échappe. La seule façon de vivre son rôle dans cette tragédie est de le faire en beauté. La poignée dans le coin, comme Liam, ou, comme Hafsia, la Cheyenne Kabyle flashée par les caméras de vidéosurveillance sur un alezan nommé – évidemment – Kid. Le monde animal rêvé du western lançant un défi aux machines du cyberquadrillage. Qui sait ? C’est peut-être ça qui la sauvera.