La déroute du langage

Pour son premier roman, Humain, Sam Bouffandeau livre un texte à la fois original et troublant, où la quête obsessive d’un secret familial donne lieu à une réflexion critique sur la transmission de la violence, le rapport à la nature et la possibilité de réinventer le langage.

Sam Bouffandeau | Humain. Verticales, 176 p., 19 €

Le roman s’ouvre sur la voix d’un narrateur qui se remémore son arrivée dans un village nommé Humain où se déroule la crémation de sa grand-mère. D’emblée, une confusion entre les mots « crématorium » et « aquarium » opère un glissement sémantique et symbolique qui ne cessera de hanter le récit : « J’avais fermé les yeux et j’avais visualisé le corps de la mort couler progressivement et les gens s’asseoir sur des bancs pour regarder le spectacle, derrière la vitre ».

Très vite, à l’évocation de la mort de mamie se juxtapose l’importance de son legs : une vingtaine d’agendas où elle notait méticuleusement les changements de température et autres variations de la météo, dissimulant derrière ces apparentes banalités « un non-dit plus intense ». Le roman se construit autour de la double quête du narrateur : déchiffrer les signes laissés par sa grand-mère et explorer les dédales de son passé familial. La mort de la grand-mère envahit l’esprit du narrateur qui y voit la preuve irréfutable que « la présence est une anomalie » et le vide « la seule constante ». Mais comment approcher et combler ce vide gravé dans la mémoire familiale ?

La quête du narrateur se déploie dans un paysage marqué par l’omniprésence de la nature comme repère visuel et toponymique : une marelle dont les cases de départ et d’arrivée se nomment « Terre » et « Ciel », un parc animalier avec des navettes portant les noms des animaux, un regard furtif échangé avec un taureau, l’image insolite d’un jeune cerf qui traverse un parking (et qu’on retrouve sur la photo de couverture) ou encore des chemins et des villages nommés d’après l’anatomie humaine. Depuis le gîte des Genêts, tenu par l’étrange Mme Baronne, le narrateur s’invente une identité et entreprend des recherches qui l’amènent à observer des « Hommes en noir » occupés à couper des arbres pour fabriquer des cercueils ou à extraire le marbre d’une carrière pour construire des stèles et des pierres tombales.

Daguerréotype d’un mémorial en feu © CC-BY-2.0/Tina Lawson/Flickr

En optant pour une structure fragmentaire qui oscille entre le passé et le présent, Bouffandeau inscrit l’absence et le silence dans la trame même du roman. La matière du récit est portée avant tout par la voix et les écrits de mamie : remarques consignées dans les agendas, messages vocaux laissés au narrateur, notes associées à des échanges avec la famille ou à des activités quotidiennes (dont les promenades et la tonte de la pelouse), fragments de lettres envoyées et reçues. Derrière l’obsession de la notation et de l’archive, se constitue progressivement le portrait d’une femme isolée qui « avait inscrit les événements de sa vie comme s’ils n’étaient que des faits non sensibles ».

Au fil de ses recherches, le narrateur fait de chaque signe ou mot une ouverture sur un univers de références et de significations à réinterpréter. Par exemple, le mot « Alphabet », lu sur une boîte aux lettres, le pousse à examiner un code de radiotéléphonie, les traces d’une entreprise immatriculée dans l’État du Delaware et l’ombre de ce capitalisme féroce qui s’immisce jusque dans le langage. Ailleurs, l’évocation d’un arbre magique lui permet de penser, non sans ironie, la manière dont l’homme est prêt à « emprisonn[er] la nature sauvage du dehors pour résoudre les problèmes d’intérieur ».

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À l’aide de Google Maps, le narrateur survole les paysages et ajoute à la complexité des espaces. En cherchant constamment des définitions, il souligne la déroute du langage et la possibilité de le réinventer. Dans sa quête, il s’intéresse aux paraboles d’un radiotélescope, monte à bord d’un hélicoptère, visite une église et convoque sans cesse ses souvenirs. De visions en méditations, il s’évertue à reconstruire la scène initiale et à saisir l’impact fatal du secret dans une famille où « l’habitude n’était pas de dire qu’on ne savait pas, mais davantage qu’on ne voulait pas savoir ». Pour ce faire, il se frotte brièvement à l’administration judiciaire, se découvre « une obsession pour les corps errants » et constate qu’« il n’y avait pas nécessairement de barrière entre les êtres et les choses ». En reconstituant la relation entre sa grand-mère, son grand-père et son père, il réalise que le mensonge, les trous noirs et les aveux forment une chaîne de mots et d’expériences longtemps étouffés mais transmis d’une génération à l’autre, comme un lourd héritage impossible à enterrer.   

À bien des égards, ce roman déroutant interroge nos rapports complexes à la mémoire, à l’espace et au langage. Au-delà du secret familial, qu’on se gardera de révéler, la quête du narrateur invite à penser ce que nommer veut dire et ce que le silence peut faire subir à l’identité individuelle et collective. On comprend que « la continuité du lien familial » passe souvent par la perpétuation de la violence et l’écrasement du langage. Le personnage de mamie concentre ce phénomène : « À force d’avoir été élevée au silence, le vide était devenu sa norme et la parole s’était transformée en accident ».

Tantôt fantaisiste et piquante, tantôt méditative et hermétique, l’écriture hautement visuelle de Bouffandeau se distingue par sa capacité à glisser d’une ambiance à une autre, passant allègrement de la mort à la vie, de l’imaginaire à la réalité, comme pour dire le besoin permanent d’investir la tension des contraires : « Je savais que j’avais cherché un motif rationnel qui aurait expliqué un éclat de folie ». Dans ce livre exigeant où les répliques des personnages se mêlent au récit et où les humains se confondent souvent avec les arbres et les animaux, on en vient à se demander si le village d’Humain ne serait pas finalement, plus qu’« un diorama sur la mort », le miroir troublant d’une humanité confrontée à la question pressante de ses valeurs et de son devenir.

En refermant le roman, la curiosité du lecteur le poussera peut-être à découvrir qu’Humain est le nom d’un village en Belgique, plus précisément dans la région de la Famenne en Wallonie, connu pour son château, sa station de radioastronomie et ses anciennes carrières de marbre. Peu importe si la ressemblance avec le terme français « humain » est une pure coïncidence puisque les questions essentielles que pose le roman sont ailleurs : que veut dire vraiment le mot « humain » ? Que reste-t-il des mots quand ils n’arrivent plus à décrire les blessures et à combler les trous ? Quel verbe peut porter la violence « sans mourir au combat » et combien de lettres de l’alphabet faut-il agréger pour « fabriquer une phrase qui a du sens » ?

Humain est un roman étonnant et parfois déconcertant sur la nécessité de briser les chapes de silence qui pèsent sur les mémoires et les géographies. Sam Bouffandeau nous dit en filigrane qu’il faut opposer à la déshumanisation sous toutes ses formes les harmonies surprenantes de la nature et le potentiel régénérateur du langage. Il suffit de commencer par écouter la parole des vivants et sonder la mémoire des disparus, car, après tout, « ne pas chercher à se souvenir, c’[est] se défausser de son humanité ».