Converser sans désir

Merci pour l’invitation, de Lorrie Moore, l’une des nouvellistes les plus admirées outre-Atlantique, illustre bien les qualités et les limites d’un art prisé aux États-Unis. Longtemps professeur d’écriture créative, à l’université de Wisconsin-Madison, Moore écrit dans le style normatif promu par ce genre d’école, esthétique véhiculée par The Paris Review et The New Yorker, où cinq de ces huit nouvelles ont été originalement publiées.


Lorrie Moore, Merci pour l’invitation. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Laetitia Devaux. L’Olivier, 240 p., 21 €


Une citation de Robert Louis Stevenson apparaît dans la nouvelle qui donne son titre au recueil : « le mariage est une longue conversation ».

Il en va de même de ce livre, qui consiste principalement en dialogues, souvent entre une héroïne, dont le narrateur adopte le point de vue, raconté à la troisième personne, et un interlocuteur.

Que se disent-ils ?

Comme dans un film de Rohmer, l’échange tourne autour du désir, mais ici il s’agit plutôt de son absence : il n’y a aucune tension, aucun enjeu. Bienvenue en Amérique !

La prose de Lorrie Moore interroge la figure de l’Américain. Quelle est sa spécificité ? Comment se fait-il qu’à l’étranger on puisse facilement le repérer avant même qu’il n’ouvre la bouche ? Et ce, pas uniquement à cause de sa tenue décontractée et mal assortie, son surpoids étalé impudiquement ou son gobelet Starbucks tenu à la main, des comportements de plus en plus universellement répandus.

Non, ce qui continue à être sa marque distinctive – pour l’instant ! – n’a rien à voir avec sa chair ni avec ses vêtements ou ses outils de divertissement. La différence réside dans l’âme, qu’on aperçoit à travers son visage, dans son sourire. L’homo americanus est un être souriant.

Pourquoi ? Parce qu’il est nice.

N’en déplaise aux traducteurs de l’anglais, ce mot n’a pas d’équivalent au sein d’un peuple marqué par l’héritage du XVIIIe siècle et les mœurs de la cour de Versailles, par la Révolution française et une tradition de subversion, voire d’insolence. Dans l’Hexagone, on est encore vacciné contre la niaiserie nice.

Mais, aux États-Unis, nonobstant la récente élection de Donald Trump, on vit sous le diktat de cette mentalité. Explique-t-elle la primauté de la nouvelle parmi les formes littéraires cultivées outre-Atlantique ? L’histoire courte est-elle l’expression ultime de l’homme niais ?

Le dernier recueil de Lorrie Moore conforte cette hypothèse. Bien écrits, truffés de métaphores et de descriptions de paysages – les deux grands critères de la littérarité en Amérique –, ces récits mettent en scène un univers désincarné. Les personnages évoluent dans un flou géographique et chronologique, même si, dans quelques textes, on s’aperçoit vaguement qu’on est sous le règne de Bush Jr.

L’écriture de Moore respecte les grands mots d’ordre de l’école du New Yorker : l’indifférenciation et l’éternel présent. D’où le foisonnement de surnoms courts, que le narrateur assène à son lecteur, l’empêchant de songer, créant une impression de familiarité. Pat, Kit, Rafe, Bake, Dench, KC, Pete et Tom traversent un univers sans relief, tels des nouveau-nés ne voyant que les choses qui se trouvent en face d’eux, fascinés par leurs perceptions immédiates, dépourvus de souvenirs.

L’écrivain Ben Lerner, interviewé dans nos colonnes, prétend que la littérature est une forme de science-fiction. Lorrie Moore lui donne raison, non seulement par l’intemporalité de ses récits, mais surtout par tout ce qui en est exclu : le poids de la famille (parents, grands-parents, fratrie), les écrans, le sport (obsession numéro un des Américains), les marques, les gadgets, la géographie (noms des villes et des États), les voitures, les ex-amants, les amis d’enfance, les comptes bancaires, le travail au quotidien, la météo, les douleurs physiques. Bref, la texture d’une vie.

L’Amérique contemporaine serait-elle tellement inintéressante ?

De fait, les écrivains de l’école du New Yorker pensent bien faire : en fournissant une description détaillée de la flore de la banlieue provinciale – le Nature Writing a fini par coloniser les agglomérations –, ne montrent-ils pas à quel point ils prennent le cœur du pays au sérieux ? Il suffit d’y mêler quelques références elliptiques à la guerre en Iraq et on peut même passer pour subversif : « En mars, la cour était encore boueuse, mais les parterres laissaient déjà deviner quelques tiges de pissenlit et de chiendent. D’ici juin, les armes chimiques avec lesquelles les terroristes menaçaient le pays pourraient peut-être se révéler efficaces pour désherber le jardin. »

Enfin, ils ne sont pas cons, ces provinciaux ! À la fois militants, écologistes et encyclopédistes, comme des New-Yorkais !

Des huit histoires qui composent Merci pour l’invitation, c’est la première, « Débarqué », qui est la plus incisive. « Debarking » a inspiré le titre du recueil entier aux États-Unis : Bark. « Bark » est un mot polysémique voulant dire « écorce » et « aboiement ». De fait, la couverture américaine est illustrée par le dessin d’un chien, un « dachshund » (teckel). L’image n’est pas anodine : aucune race n’est plus évocatrice d’un saucisson – voire d’un phallus – que celle-ci, et par sa forme et par son ascendance allemande. Un animal plat et impuissant, un ridicule bout de chair gigotant.

Lorrie Morre merci pour l'invitation

Lorrie Moore

L’incipit s’inscrit dans cette thématique : « Ira était divorcé depuis six mois, mais il ne parvenait toujours pas à retirer son alliance. Son doigt s’était empâté à force de désir frustré, de remords intarissables et d’ambitions non réalisées, disait-il à ses amis. ‟Je vais devoir me faire couper le doigt par un chirurgien.” L’anneau (a priori en or, même si, désormais, il doutait de tous les cadeaux de Marilyn, alors allez savoir) encerclait son annulaire boudiné, lequel avait grossi tout autour comme une putain de vigne insouciante. ‟Peut-être que je devrais me couper toute la main et la lui envoyer”, annonça-t-il au téléphone à son ami Mike… »

Couper le boudin, dès le premier paragraphe ? Pour l’envoyer à l’ex-femme affamée ? Pas si vite ! On aura le temps… et une seconde castratrice. Qui plus est, Ira est déjà circoncis.

Quelques jours plus tard, le héros assiste à un dîner où il rencontre Zora – le « Z » du prénom revêt-il le sens identifié par Barthes dans S/Z ? –, et lui demande ses coordonnées.

S’ensuit l’intrigue convenue de « Débarqué », celle d’une « relation » à l’américaine, une aventure dénuée d’érotisme et d’amour. Pour leur premier tête-à-tête – le mot « date » manque aussi d’équivalent en français, Dieu merci ! –, le couple sort dîner, s’ennuie, et rentre chez Zora, où le héros entend la déposer. À sa grande surprise – et celle du lecteur, lui non plus n’ayant rien ressenti au restaurant –, Zora se jette sur lui, en conformité avec les règles en vigueur aux États-Unis, et lui roule une pelle.

Le monopole féminin de l’initiative sexuelle est-il une bonne chose pour la littérature ? La nature a horreur du vide, la fiction aussi. Lorrie Moore octroie à ses héroïnes les prérogatives délaissées par l’homme émasculé. Si elle pousse à la caricature son portrait de Zora, est-ce pour montrer à quel point les codes du XXIe siècle sont dysfonctionnels ?

En tout cas, cette pédiatre fait peur. Invité dans le salon de sa maîtresse, Ira découvre des photos d’elle et son fils, celui-ci entre les jambes de sa mère, « nu comme un chérubin. » Il verra également une douzaine de sculptures en bois réalisées par Zora, dans lesquelles elle avait creusé un trou dans le pénis à l’aide d’un vilebrequin. Pour ce qui est de la distance entre les sexes respectée par Rohmer, on en est très loin !

« Débarqué » se clôt abruptement – la brévité d’un récit favorise sa légèreté – après la sixième « da… »… euh !… entrevue du couple. Ira se réfugie dans un bar, haut lieu de réparation de la virilité masculine. Nous sommes à la veille de Pâques, Ira s’identifie alors à ce Juif de l’Antiquité, lui aussi malheureux en amour, qui a fini les membres troués et attachés à une croix, la peau écorchée après son debarking. Humilié par l’indifférenciation sexuelle, Ira cherche un encadrement identitaire de substitution : la religion.

Hélas, l’époque est à la mollesse. Ira a beau essayer de provoquer son auditoire non juif en proférant des remarques blasphématoires, personne ne jette de pierres sur lui.

Une littérature sans agression constitue-t-elle la bonne parole d’aujourd’hui ? Les écoles d’écriture créative le prêchent. En effet, on a affaire ici à une forme de science-fiction: au portrait de l’homme universel de l’avenir, l’homo amabilis.

Lorrie Moore, c’est la prophétesse du millénium naissant.

Steven Sampson

À la Une du n° 23