Un manifeste pédagogique

Laurence De Cock, historienne et enseignante, spécialiste de l’histoire scolaire et de la pédagogie, propose un manifeste pour l’école publique qui est avant tout un plaidoyer fort et efficace pour une politique de la pédagogie et une pédagogie repolitisée. Cette entreprise salutaire se double d’un tableau convaincant et accessible de la crise scolaire actuelle.


Laurence De Cock, École publique et émancipation sociale. Agone, coll. « Contre-feux », 216 p., 16 €


Le premier mérite du livre de Laurence De Cock tient au contexte : après la fermeture des établissements d’enseignement, après les cours à distance, après l’assassinat de Samuel Paty, après le mouvement contre la réforme des retraites, après la reconduite incessante et antédiluvienne de sa crise, qui parle de l’école ? Précisons : qui, hormis celles et ceux qui s’effraient à bon compte de la baisse du niveau ou de la perte des valeurs et de l’autorité, parle de l’école ?

Historienne et enseignante engagée, Laurence De Cock entame son livre comme un réquisitoire efficace qui se déploie à plusieurs échelles. Sur le très court terme, elle dresse un bilan sévère, malheureusement juste, de la crise pandémique à l’école. Selon elle, cette crise a agi comme un « révélateur » d’une crise scolaire qui lui préexistait largement. On peut regretter cet angle du « révélateur », qui, dans ce domaine comme dans d’autres, s’est très vite imposé dans de nombreuses analyses, au risque de rendre moins évidentes les ruptures occasionnées par la crise sanitaire – dans le cas des enseignants, il est relativement inédit que l’école soit comprise dans une politique de santé aussi explicite, qui a d’ailleurs suscité un propos que, de mémoire de prof, on n’avait jamais entendu dans la bouche d’un ministre, à savoir que l’école était un fondement majeur, y compris économique, de notre société.

École publique et émancipation sociale, de Laurence De Cock

Une école à Vincennes © Jean-Luc Bertini

Cela dit, les continuités avec le fameux « monde d’avant » sont également éloquentes sous la plume de Laurence De Cock : irruption massive d’outils numériques et privés déjà en progression auparavant, mise à distance des difficultés des élèves (« le distanciel met à distance »), abandon des étudiants dans le supérieur, décrochage abyssal entre le travail de terrain et la hiérarchie des rectorats et des ministères… Ce tableau catastrophique (et non catastrophiste) dessine les contours d’un deuxième réquisitoire contenant le premier, sur le moyen terme du quinquennat qui s’achève : c’est bien la politique de Jean-Michel Blanquer qui est particulièrement visée. La crise sanitaire s’éclaire de ce qu’elle prend place dans une politique ministérielle mise en place depuis 2017, que Laurence De Cock présente comme un abandon de la logique de démocratisation scolaire, voire une contre-démocratisation scolaire. En quelques pages implacables, l’autrice synthétise le programme politique à l’œuvre depuis bientôt cinq ans, qui assez brutalement fait système, de la maternelle rendue obligatoire (et donc confiée de facto au secteur privé) jusqu’à la mise en place de Parcoursup.

Entre les lignes, École publique et émancipation sociale appuie surtout les contradictions importantes – et pourtant tues dans la plupart des rares débats publics qui entourent l’école – de cette politique : Parcoursup y apparaît crûment comme mettant fin au « caractère universel des universités », alors même que le gouvernement fait de l’universalisme une mission essentielle d’une école présentée comme menacée par les séparatismes et les communautarismes. Quelle universalité défend-on à l’école, si l’on promeut tel universel en délaissant tel autre ?

La rupture introduite par Jean-Michel Blanquer, particulièrement visible dans ses discours technophiles et (neuro-)scientistes, est cependant contextualisée dans un temps long de la crise scolaire, remarquablement retracée, en même temps que la grossièreté historique du roman de l’école républicaine, de Jules Ferry à la création des ZEP ou au collège unique en passant par Jean Zay. La déconstruction de ce récit souvent revendiqué comme « républicain » permet au propos de revenir sur de nombreux points fréquemment déformés par l’ensemble des acteurs des débats entourant l’éducation et l’école : la pensée bourdieusienne, les réalisations du Front populaire, les pensées pédagogiques alternatives, tout cela est situé, contextualisé avec lucidité au profit d’un propos réussissant sa visée première de clarification des enjeux politiques et pédagogiques de la question scolaire.

École publique et émancipation sociale, de Laurence De Cock

Laurence De Cock © D.R.

D’où l’issue logique du réquisitoire dressé par Laurence De Cock, celle d’un manifeste pédagogique. C’est également le ressort de ses pages les plus fortes. Elle dénonce un état scandaleux de l’école et de son traitement politique, pour montrer, en spécialiste de l’histoire des pédagogies et du milieu scolaire, que l’émancipation sociale promise par l’école publique a pu être maltraitée et oubliée en raison d’une dissociation croissante entre pédagogie et politique. L’histoire de la pédagogie revêt un intérêt double : d’une part, rappeler que les « pédagogies nouvelles » ont de longue date pu servir un discours bourgeois voire réactionnaire de dépolitisation des enjeux scolaires d’éducation et d’instruction – des compromissions fascistes de Montessori aux débuts très bourgeois du Groupe français d’éducation nouvelle (GFEN) au début du XXe siècle. D’autre part, la réflexion pédagogique s’est toujours ancrée dans une réflexion et un militantisme politique que les pédagogues ne peuvent en réalité mettre de côté : les époux Freinet, Bourdieu, Francisco Ferrer ou encore Freire sont à l’avant de cette histoire pédagogique et politique dont le livre montre qu’elle a été oubliée en même temps que réprimée. Et elle l’est toujours : des enseignants appliquant les méthodes Freinet sont mutés de force, tandis qu’on soutient des recours cosmétiques et médiatiques aux théories de Montessori matinées de neurosciences. En un mot, la pédagogie n’a d’autre choix que de se fonder sur une pensée politique.

En choisissant de solidariser pédagogie et politique, Laurence De Cock fait œuvre courageuse et salutaire. Courageuse, car elle dénonce également certains travers de celles et ceux, parents, enseignants ou chercheurs, qui trouvent dans certaines pédagogies alternatives à la mode les justifications d’abandonner de fait l’idéal d’école publique. Sans agressivité et avec beaucoup d’empathie, elle montre cet abandon au profit d’attentions croissantes, partagées par le pouvoir néolibéral, envers les lois naturelles de l’enfant ou les pédagogies du jeu dissociées de la question de la transmission des savoirs. Courageuse aussi, puisque des lois ont été faites récemment pour encadrer la parole des enseignants et les rappeler à leur devoir de réserve.

Salutaire, le livre l’est dans un contexte de long terme de désarmement général de cette question pédagogique, objet d’un déclassement intellectuel et politique vertigineux au cours des dernières décennies. De grands intellectuels, pas si lointains que cela, plaçaient ces questions au cœur de leurs œuvres de part en part politiques, à la façon de Bourdieu ou de Castoriadis, parmi tant d’autres, qui voyaient dans ces sujets un lieu essentiel de la pensée et de l’action. Ce lieu s’est égaré. Aujourd’hui, l’école semble à fuir, autant par les élèves des quartiers encore en voie de gentrification et par les parents désireux de suivre d’improbables lois naturelles de leurs enfants, que par celles et ceux qui cherchent à penser et agir politiquement. Le premier mérite de Laurence De Cock avec ce manifeste est de donner les moyens de rappeler que l’école pose une question majeure et centrale qui ne peut s’oublier qu’à un coût très élevé : quel avenir se donne notre société ?

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