Les retours de Bertha

Avec Je de Liliane Hassaine, Antoinette « Bertha » Mason, épouse Rochester, personnage secondaire de Jane Eyre, nous revient, cette fois-ci dans une version au goût du jour, insignifiante et convenue. Mais c’est l’occasion de faire le point sur l’étonnante postérité de cette figure de la folie.

Liliane Hassaine | Je. Gallimard, 272 p., 21 €

Bertha, figure d’horreur gothique de Jane Eyre (1847), s’est déjà à plusieurs reprises transformée en « vrai » personnage depuis sa création par Charlotte Brontë. Elle a aussi plus fréquemment, et surtout à partir des années soixante-dix du XXe siècle, servi à la critique littéraire pour penser le genre, la folie, le colonialisme (cf. The Madwoman in the Attic de Sandra Gilbert et Susan Gubar en 1977 ou le texte d’Adrienne Rich sur Jane Eyre en 1973). Le rôle qui lui a été donné par cette critique a d’ailleurs influencé la vision que la fiction a parallèlement choisi d’avoir d’elle.

Jean Rhys a cependant été la première avec La prisonnière des Sargasses (1966) à sortir Bertha de son grenier et de son rôle instrumental ; ont suivi, beaucoup plus tard, des métafictions humoristiques (The Eyre Affair, Jasper Fforde, 2001), des thrillers de prétention modeste (Madwoman Upstairs, Catherine Lowell, 2016 ; Wife Upstairs, Rachel Hawkins, 2021), des livres pour « jeunes adultes » (Escaping Mr Rochester, L.L. McKinney, 2024)…

Pour mémoire : Antoinette dans Jane Eyre est la riche fille d’un planteur de Jamaïque que l’Anglais Rochester, l’ayant rebaptisée Bertha, a épousée. Il a, après son mariage, découvert qu’elle était folle, « dissolue et débauchée », puis il l’a ramenée en Angleterre où il l’a enfermée dans le grenier d’un manoir familial isolé au milieu de la lande. À la fin du roman, Bertha met le feu au manoir et meurt en sautant du toit. Rochester peut alors épouser Jane Eyre, narratrice et protagoniste du roman, le livre offrant ainsi à la fois les délices du gothique et celles de la moralité victorienne, tandis que la figure de Bertha ouvre à la littérature postérieure de fructueuses possibilités.

« Bertha », Edmund H. Garrett (1890) CC0/Wikicommons

Les modulations autour du « monstre » de Charlotte Brontë se sont évidemment faites en accord avec l’évolution des sensibilités et des questionnements ; elles ont été tributaires de la diversité des opinions et des talents des autrices (car ce sont plutôt des écrivaines qu’il intéresse). Antoinette/Bertha s’est ainsi pliée à plusieurs visions. D’être « mi-animal, mi-humain », « hyène » et « vampire » chez Brontë, elle est devenue victime, figure douée d’agentivité propre, proto-féministe, symbole de la colère de l’opprimé(e), image inquiétante de la sexualité féminine…

La prisonnière des Sargasses est bien sûr la première et essentielle « réplique » littéraire à la Bertha effroyable de Brontë. Rhys, elle-même née dans les Caraïbes et psychiquement fragile, choisit pour construire le personnage d’Antoinette Crossway une stratégie qu’on pourrait dire explicative (si elle n’était avant tout complexe et lyrique). Antoinette, dont le sort est fort semblable à son modèle brontéen, est dotée par elle d’un passé et, dans une partie du roman, parle en son propre nom. Les années précédant son mariage sont mises en avant, et instituent donc l’enfance, la famille, les structures sociales et raciales caribéennes (autant que le patriarcat masculin) comme essentielles à la compréhension d’un personnage qui est à la fois puissant et fantomal, chambre d’écho des désordres du monde tout autant qu’ébranlé par les siens propres. La réhabilitation de Bertha est en route.

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C’est cette tradition que suit le Je de Lilia Hassaine mais sans le doigté qu’il aurait fallu pour éviter la platitude des bonnes intentions contemporaines et la niaiserie d’ajouts érotiques ou mélodramatiques.

Plus simple a paru à certains romanciers de reprendre, grâce à Bertha, le seul motif mystérieux ou horrifique ; c’est le choix qu’ont souvent fait les autrices de thrillers psychologiques plus intéressées par le potentiel de l’histoire de la femme cachée et de l’époux tyrannique que par d’autres subtilités. Certaines ont envisagé de grands chamboulements. Ainsi, dans The Wife in the Attic (Rose Lerner, 2021), qui se déroule au XIXe siècle en Angleterre, une gouvernante (à la Jane Eyre) tombe amoureuse de la recluse ; l’une et l’autre sont diversement marginales, mais également soumises à la persécution séductrice du maître du manoir qu’elles s’uniront pour assassiner. Il s’agit là d’une « romance » lesbienne et d’une histoire de vengeance.

Plus sérieusement, ou d’ailleurs au contraire plus délibérément humoristiquement, certains auteurs se sont saisis de la méthode métafictionnelle. Dans L’affaire Jane Eyre de Jasper Fforde, l’histoire se déroule dans des mondes parallèles où la détective littéraire Thursday Next poursuit, entre autres choses, un criminel à l’intérieur du livre de Charlotte Brontë. Bertha apparaît à la fin armée d’un couteau et s’assure que l’issue du roman, menacée d’être bouleversée par un certain Acheron Hades, se déroule conformément à l’original brontéen. Bertha, dangereuse, imprévisible, se fait ici restauratrice du texte authentique.

Multiples sont donc les représentations comme les échos textuels de la Jamaïcaine de Charlotte Brontë. On peut ne pas acquiescer à plusieurs d’entre eux ; cela nous rapprochera de la Bertha, personnage muet (comme chez Brontë) incarné par Maria Schneider dans le Jane Eyre de Franco Zeffirelli, qui, à la fin, entourée de flammes, refuse la main tendue de Rochester et prononce cette unique parole : « Non » avant de se jeter dans le vide.

Mais si, Bertha, reste avec nous !