Rémanence des mères

Le roman Comme au cinéma présente une chronique de la Nouvelle-Zélande au fil de tranches de vie familiale, de 1952 à 2015. Avec son écriture fluide et chaleureuse, la grande romancière Fiona Kidman y traite de la cascade des conséquences, de l’empreinte laissée par chaque génération sur le statut et la survie d’une descendance.


Fiona Kidman, Comme au cinéma. Trad. de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Dominique Goy-Blanquet. Sabine Wespieser, 357 p., 23 €


Ce sont les femmes qui charpentent ce beau roman de la vie comme elle va, à commencer par Irene Sandle, veuve d’un aviateur disparu au combat, qui, en 1952, quitte Wellington avec Jessie, sa fillette de six ans, pour la côte Ouest et le travail harassant de la cueillette du coton. Comme Fiona Kidman l’a été à ses débuts, Irene est bibliothécaire mais elle a perdu son emploi faute de congés de maternité, illustrant ainsi la situation difficile de l’après-guerre pour les femmes. D’emblée, ce premier mouvement se termine par une mésalliance et un drame : l’union d’Irène la lettrée avec Jock le barbare hypothèque la lignée à venir, tandis que l’espoir d’indépendance et de dignité est parti en fumée. Il y aura trois enfants du second lit, dont Belinda, la cinéaste qui rejoue en souvenir son enfance orpheline, les funérailles de sa mère et la dureté des proches ; puis viendront Grant et Janice. Sur un demi-siècle, se forgent des vies, pavées de cruautés et de secrets, rythmées par des déplacements et des fugues qui vont faire circuler à travers le pays et les moments d’histoire, car Fiona Kidman entend faire revivre la Nouvelle-Zélande de son enfance dans les années 1940 jusqu’au temps d’aujourd’hui. Le livre des secrets traitait des commencements, des tout premiers arrivants au village côtier de Waipu, à l’aube du XIXe siècle, et Comme un roman lui offre un prolongement contemporain. Des origines du peuplement d’une terre à celle d’une vie sur terre marquée par la rémanence de la mère.

Fiona Kidman, Comme au cinéma

Plage de Maipu (Nouvelle-Zélande) © Bernard Spragg

Chacune des quatorze séquences du déroulement chronologique, soigneusement datée, a l’attrait d’un court métrage avec des extérieurs typés – la plantation de Picton, l’île Campbell, un quartier de Wellington, le Wairarapa, les rives du Tongariro, le Hokianga –, la présence de la société de chaque décennie et des personnages de premier plan en clair-obscur, lumineux en dedans et sombres au dehors. La facture du roman doit beaucoup à l’expérience de scénariste de Fiona Kidman qui découpe en scènes et tableaux, centre sur une confidence, un désir d’enfant, une amitié. À chaque fois, des rencontres s’ajoutent, la vie circule dans le jaillissement des dialogues, le crescendo est bien construit jusqu’à la chute : un incendie, une disparition dans la glaise, un bébé retiré du foyer d’adoption, un avion perdu en plein ciel qui s’écrase, soit des accidents de parcours qui relancent le récit et à chaque fois déplacent les perspectives. Autour d’un pivot narratif, se regroupent des rappels sociologiques tels les drames des grossesses aléatoires des années 1970 avec leur cortège de honte et de répudiation, les réponses rebelles au conformisme et à la discrimination, l’action de l’Union des Femmes, les émeutes et violences policières de 1981 lors du passage des Springboks d’Afrique du Sud, ou encore les manifestations contre le nucléaire en 2012. Défile ainsi la vie de la Nouvelle-Zélande incarnée par une fratrie de la classe moyenne, en prise avec le désordre familial et l’ordre sociétal. L’intérêt de Fiona Kidman pour les théories darwiniennes, déjà présentes dans sa biographie, ne se dément pas, un déterminisme social traverse ce résumé qui s’attache aux soubresauts d’un petit monde morcelé, mettant en vis-à-vis l’intelligence des filles, aux études souvent brillantes, et leur place très longtemps subalterne. Dans ce même cadre apparait toute une société conservatrice qui fait la vie dure aux Maoris, aux Italiens renvoyés de leurs camps, aux étrangers, toujours suspects.

Il s’agit là du dixième roman de Fiona Kidman, dont  le même éditeur a déjà publié Rescapée (2006),  Le livre des secrets (2014) et Fille de l’air (2017), rendant un juste tribut à une femme de lettres qui a gagné les honneurs et le titre de Dame dans son pays, pour lequel elle a décidé, dit-elle, à travers Comme au cinéma, non seulement de faire défiler quelques actualités anciennes qui lui tiennent à cœur mais surtout d’écrire un « hymne » et une « lettre d’amour », une  forme de bilan, pleine de vigueur et de rebondissements. Également honorée par la France en 2009, Fiona Kidman aime le cinéma, où il lui arrive de passer une journée entière à Wellington, et, dans le paysage des lettres, elle admire tout particulièrement Alice Munro, Toni Morrison et Marguerite Duras, dont elle partage les thèmes majeurs tels la force et l’honneur des femmes : toutes ces affinités résonnent au long cours de son œuvre diverse.

Fiona Kidman, Comme au cinéma

Parc Tongariro (Nouvelle-Zélande) © Daniel Chen

Dans cet avant-dernier roman, famille et filiation, curiosités sexuelles et liaisons, offrent sur plus de trois générations un panorama extrêmement riche qui, d’inceste en incartades, de pulsions en ménages, donne des scènes de prétoire, des tragédies, des « vérités cuisantes », mais aussi reflète une sensibilité attentive à l’évolution d’une société. En explorant une fratrie remuante toujours partagée entre ruptures et amours anciennes, Fiona Kidman dépasse la carte de la Nouvelle-Zélande et s’empare de l’humain sans frontières. « Elle se souvint qu’ils s’installèrent à la Rotonde, quelques heures avant le vol de Nick. Il lui tenait la main par-dessus la table, en geste d’excuse silencieux. Il a changé, pensa-t-elle, il vieillit mais n’était-ce pas leur cas à tous. On était en novembre, des chrysanthèmes jaunes s’épanouissaient dans des jardinières, luisant comme des lanternes d’or dans la brume de l’après-midi finissant. »

Le livre se referme dans une quasi-sérénité embellie par l’émotion qui sourd des deux derniers fragments consacrés à 2015, comme si l’histoire de la Nouvelle-Zélande se resserrait dans un jardin, prenant un tour plus personnel et intimiste face à la fragilité de la vieillesse, à l’éclosion d’une belle fleur passée de mode et au constat des demi-sœurs que « nous ne sommes que des restes, les résidus de la vie amoureuse de notre mère ». Comme au cinéma, par sa composition sérielle qui permet croisements et retours, ne manque ni d’envergure ni d’ambition, dessinant un arbre généalogique noueux à souhait, planté dans un sol pauvre, avec des greffes successives, des rejets, des branches folles, mais aussi les fruits magnifiques des saisons en enfer.

Liliane Kerjan

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