Le fleuve est une personne vivante

Mireille Gansel, qui a signé il y a quelques mois La voix du fleuve, lit Être la rivière, du philosophe et économiste Sacha Bourgeois-Gironde, consacré lui aussi au fleuve Whanganui, reconnu depuis peu comme personne juridique par la loi néo-zélandaise.


Sacha Bourgeois-Gironde, Être la rivière. PUF, 254 p., 21 €


Traverser des continents, des océans, à la recherche d’un mot ou, plutôt, de sa traduction – ou de son impossible traduction – dans une langue que je ne connais pas : je veux dire, avoir tout à découvrir des abîmes qui séparent, des ponts qui relient, tout à apprendre du passage d’un mot, d’un monde, vers un autre monde.

Oui, il y a des mots, tu les lis et ils continuent de battre comme un cœur en alerte, ainsi dans Le Monde, c’était le 20 mars 2017, un article, je l’ai glissé dans mon agenda comme pour un rendez-vous, un appel en résonance urgente avec notre monde, notre Terre : « en Nouvelle-Zélande, le fleuve Whanganui est devenu quelqu’un […] le Parlement a accordé le statut de personne juridique au cours d’eau cher aux Maoris ».

Ces mots, « legal person », comment parlent-ils en maori, la langue de ce Peuple-Territoire qui se bat pour la reconnaissance des Droits du Fleuve Whanganui depuis 1873 ? Comment les entendre dans cette langue-Terre, la langue de toutes les minorités, de tous les peuples indigènes, de tous les peuples de la Terre ?

Oui, partir à la rencontre d’un mot, l’écouter là où il prend source, là où il vit – et ce fut une aventure, au sens étymologique de ce qui advient, adviendra, et la part d’imprévisible ce fut d’arriver jusqu’à la petite ville de Whanganui, à l’embouchure du Fleuve, arriver un soir, après huit heures d’autocar, sans aucune recommandation, ni aucun contact, partir de ce point zéro où tout est à tisser, mais avec l’intuition de répondre comme à un appel – c’était à l’automne austral 2019.

Et, en cette fin d’été, les premières lignes de ce livre de Sacha Bourgeois-Gironde : « Le 20 mars 2017, on peut lire dans le journal Le Monde le titre suivant : “La Nouvelle-Zélande dote un fleuve d’une personnalité juridique”. Cet article me fait comprendre que quelque chose de très nouveau vient de se produire, un événement juridique et philosophique majeur […] La rivière s’est présentée à moi comme un anti-cogito, comme la possibilité qu’une substance liquide étendue pouvait constituer une base de méditation au moins aussi ferme qu’un événement de pensée. […] Le droit est tourné vers un monde de relations et préoccupé par le découpage ontologique du monde […] L’analyse conceptuelle devient alors une sortie dans le monde. Progressivement, nous passerons des discussions préliminaires avec certains acteurs de cette décision sur les arrière-plans politiques et culturels qui y ont conduit, à l’analyse du texte de loi […], pour finalement déboucher, munis de ces cadrages discursifs et conceptuels, sur une approche plus physique de la rivière ».

Sacha Bourgeois-Gironde, Être la rivière

« Être la rivière – comment le fleuve Whanganui est devenu une personne vivante selon la loi ». Presque un titre biblique… et qui, dès l’abord, donne une place centrale à « la loi », mais aussi incite à s’interroger : quelle loi pour avoir ainsi un tel pouvoir ? À l’intérieur de ces cadrages que l’auteur s’est donnés dès le départ de son exploration, nourri de son ancrage itinérant, entre Paris (Normale Sup et la Sorbonne-Assas) et Jérusalem (l’université hébraïque), et avec ses outils et repères juridiques et philosophiques, il découvre les aspects de ce texte de loi qui lui est présenté dans sa seule version officielle, en anglais, et il en interroge les espaces novateurs, autour des notions de « personne », de « droit de la nature » ; il interroge ses ambiguïtés sur les notions, usages, utilisations politiques et économiques de termes tels que « propriété », « possession », « souveraineté » ; il approfondit ce qui est dit – et passé sous silence  –  de la reconnaissance des « droits indigènes », des « minorités » et de leurs exclusions, expulsions de leurs territoires, expropriations.

Et si ce voyage vers le Fleuve se laissait aussi lire comme une mise en route, une amorce de remise en question ? À cet égard, il y a dans ce livre trois temps forts, ils peuvent passer inaperçus mais ils n’en ont pas moins la puissance d’un séisme.

Un premier temps fort, cette note de bas de page : « Il nous paraît intéressant d’imprégner le lecteur de fragments de la langue maorie et de l’inciter, même si les termes peuvent lui échapper, à faire l’expérience d’une diglossie qui, jusqu’à une date récente, empêchait le droit de penser clairement dans la langue de l’autre ». Peut-être un premier pas vers l’écoute de l’altérité ?

Un deuxième temps fort, ce passage où l’auteur raconte : « Marama Muru-Lanning, l’anthropologue de la rivière Waikato, a réagi assez vivement à nos interrogations sur le sujet en arguant du fait qu’elle n’admettait pas qu’on puisse définir en son nom, ou du moins celui des riverains d’une rivière prioritairement concernée, ce que doit être une rivière ».

Le troisième temps fort : quand l’auteur, quittant ses « cadrages discursifs et conceptuels », se rapproche enfin du terrain ; pour se « faire une idée d’ensemble du paysage », il le survolera dans un avion de tourisme loué à cet effet et d’où il considérera « les conséquences dévastatrices pour la flore et la faune d’un choc colonial ». Un parcours au plus près des rives le mènera, un peu en amont de la ville de Whanganui, à « Jérusalem (Hiroharama), une minuscule localité, un lieu de mission », et là, s’étant « approché[s] au plus près de l’eau nous en avons nous-mêmes prélevé dans un gobelet »…

En terminant ces lignes, je rêve d’une rencontre, ce serait sous la Croix du Sud, en marchant le long de l’estran de la mer de Tasman, à l’embouchure du Fleuve Whanganui, oui, faire se rencontrer l’auteur de ce livre et mes amis Maoris des rives du Fleuve, qui m’ont appris à écouter l’intraduisible, là où commence la vraie rencontre de l’altérité, et nous rejoindra Sebastian Lowe, jeune anthropologue de Nouvelle-Zélande, musicien et cinéaste, dans la lignée de Jean Rouch. Il aurait apporté micros et enregistreur pour écouter – to listen in – tous les bruits et les sons et la voix du Fleuve. Ceux des rives et ceux des eaux. Ceux des musiques et ceux de la pollution, ceux des voix et ceux des silences de l’Histoire. Ceux des humains et ceux des animaux. Ceux des arbres et de toutes les plantes et de tous les vents. Inscrit en thèse à l’université James Cook de Cairns (Australie) et Aarhus (Danemark), un projet préparé, repensé, remis en question, mûri lors d’une demi-année, appelée pre-ethics, avec des collaborateurs maoris et non maoris :

« I heard myself speaking, but I could not answer.

Breath passes over folded wings,

As shadows dance on bloodied soil.

I sit, wrapped in my skin,

The shadows, they jostle on slippery rocks.

If only I had the time to listen. »

« Je me suis entendu parler, mais je ne pouvais répondre.

Un souffle passe sur des ailes repliées,

Tandis que des ombres dansent sur le sol ensanglanté.

Je suis assis enveloppé dans ma peau,

Les ombres, elles se bousculent sur des rochers glissants.

Si seulement j’avais le temps d’écouter. »