Liban : l’union des récits

Comment conjuguer les différents récits du Liban, à l’ombre de dangers encore imminents, d’émotions incandescentes, d’un passé surchargé de massacres et de dénis, de déplacements de populations, de disparus, à l’heure où les habitants du Liban tentent une fois de plus de se relever d’un effondrement économique et de l’explosion de leur capitale ? C’est le défi que se donnent les historiens Dima De Clerck et Stéphane Malsagne dans Le Liban en guerre, traversant toutes les turbulences du centenaire d’un pays aussi résilient que vulnérable, où dominent les passions et les douleurs que le temps n’a toujours pas pu arrêter ou panser.


Dima De Clerck et Stéphane Malsagne, Le Liban en guerre (1975-1990). Belin, 480 p., 26 €


Les deux auteurs, dont l’une a passé son enfance au Liban, se lancent avec audace dans cette périlleuse entreprise : écrire une histoire polémique du Liban, en prenant comme point de départ la mise en place de la Mutasarrifiyya au Mont-Liban, qui dota le pays d’une autonomie sous l’Empire ottoman après les pressions françaises ayant suivi les massacres des chrétiens par les Druzes en 1860. À travers une approche thématique innovante, ils reprennent en préambule, sous forme d’une série de questions, les différentes lectures et approches des conflits qui se sont déroulés au Liban : où rechercher les origines de la guerre ?

Le Liban en guerre, de Dima De Clerck et Stéphane Malsagne

Destructions causées par les combats qui ont opposé plusieurs factions armées à Saïda (août 1982). Photographie de Nicolas Sommer © Archives CICR

Est-ce au XIXe siècle, dans les massacres confessionnels de chrétiens et « le poids de la frustration druze après l’inversion de leur statut de dominants à dominés » ? Dans les ingérences de la puissance mandataire française ? Dans l’héritage des deux camps antagonistes avant la formation du Grand Liban en 1920 – les unionistes (al-wahdawiyyûn) partisans d’une Grande Syrie indépendante de la monarchie chérifienne et les libanistes (al-kayâniyyûn) défenseurs d’un Liban indépendant ? Dans le Pacte national de 1943 qui assure la répartition communautaire des principales hautes fonctions de l’État ? Dans l’arrivée en masse des réfugiés palestiniens au Liban suite à la création d’Israël et à la guerre pour la Palestine en 1948-1949 ? Dans les conséquences des événements de 1958, de la guerre israélo-arabe de juin 1967, de l’installation de la résistance palestinienne au Liban après les massacres de « Septembre noir » en Jordanie (1970) et de la guerre d’Octobre (1973) ? Dans la crise du capitalisme libanais et la persistance de profondes inégalités économiques et sociales entre la capitale et des périphéries rattachées par la France au Grand Liban de 1920 ? Dans l’impossibilité pratique de construire un État à partir des deux espaces, l’espace rural de la montagne libanaise et l’espace urbain de Beyrouth ?

Cette série de questions soulevées par Dima De Clerck et Stéphane Malsagne a le mérite de reprendre les différentes thèses sur les origines de la guerre. Les souffrances endurées par toutes les franges de la population civile sont omniprésentes dans ce tissage historique. Les chercheurs rapportent la démolition de Beyrouth entraînant la relocalisation des commerces, la destruction de camps de réfugiés palestiniens, le nettoyage confessionnel pratiqué, les exodes qui provoquent une homogénéisation confessionnelle modifiant l’identité du pays. Leur récit ramène le conflit à la dimension confessionnelle, l’instrument fatal et permanent des chefs de guerre et de la mafia qui s’installe petit à petit au pouvoir et qui s’approprie après 1990 l’appareil d’État jusqu’alors fonctionnel.

Le Liban en guerre est désormais un élément incontournable du corpus historiographique libanais. Toutefois, malgré l’éclairage apporté à la guerre de 1975-1990, plusieurs affirmations de ce livre diviseront sans doute les lecteurs ; il ne peut exister que diverses écritures de l’histoire du Liban, rappelle souvent Fawwaz Traboulsi, qui écrit qu’« il faut que la guerre de 1975-90 soit historicisée, sans que cela signifie, nécessairement, la construction d’une seule histoire de cette guerre ».

Le Liban en guerre, de Dima De Clerck et Stéphane Malsagne

Jeunes miliciens armés à Beyrouth (avril 1976) © Archives CICR

Malgré un souci affiché de la « juste distance », la lecture de Dima De Clerck et Stéphane Malsagne se centre sur l’État et son armée. La création de l’État libanais est présentée comme une évidence. Or, dans la tradition libanaise post-mandataire, lors de la création du Grand Liban par la France, la fonction de chef de l’armée et les principaux postes du pouvoir sont tenus par des maronites ; ce sont les accords de Taëf (1989), à la fin de la guerre civile, qui arracheront aux chrétiens l’hégémonie politique. Ce pouvoir accordé aux chrétiens va se retourner contre eux, contribuer à déformer les réalités du terrain, et nourrir de nombreux clichés repris ici : « les chrétiens », par le biais des privilèges français, seraient plus « éduqués » que les musulmans – alors que le non-accès de l’élite musulmane au pouvoir est dû surtout à leur impossibilité d’accéder aux postes et ministères clé.

Les auteurs mettent néanmoins en garde contre la réduction des conflits libanais à l’appartenance communautaire, rappelant que, parmi les grands leaders et acteurs influents de la « gauche » libanaise, plusieurs sont chrétiens. Quant à la responsabilité des différents acteurs dans l’exercice de la violence, aucun n’est épargné, entre violation de droits, massacres et corruption : organisations palestiniennes, régime syrien, milices chrétiennes libanaises de tous bords, chiites, sunnites et druzes, sans oublier Israël, le régime syrien et les forces régionales et internationales. La radicalité de ce positionnement anti-miliciens explique sans doute que les auteurs voient dans l’armée et l’État, qu’ils imaginent au service de l’intérêt général, des institutions fédératrices. Cette hypothèse peut laisser sceptique.

C’est en ce sens que l’analyse du leader druze Kamal Joumblatt constitue le moment fort de l’ouvrage. Ses positions apparaissent comme « non loyales » puisqu’il s’oppose à l’État présenté comme l’ordre. Dans la dualité entre les leaders maronites et le chef druze réside toute la genèse du Liban, qui n’est que l’extension de la montagne druzo-chrétienne, à laquelle les Français annexeront la côte et la Bekaa, créant des frustrations compréhensibles du côté syrien qu’on coupe, par le tracé des frontières, des ports de Tripoli et de Beyrouth. La rancune de Joumblatt à l’égard des maronites, auxquels on a donné le pouvoir en excluant les druzes (alors qu’ils ont partagé pendant quelques siècles le Mont-Liban), le poussera, rapportent les auteurs, à faire écrire des manuels d’histoire de propagande antimaronite. Cela va contribuer à pousser, justifier et banaliser les massacres et déplacements des chrétiens du Chouf – survenus après la signature de l’accord israélo-libanais en 1983 et s’étant déroulés jusqu’à son abrogation en 1984 –, grand tabou et déni du récit de la gauche libanaise. Dima De Clerck et Stéphane Malsagne déconstruisent la figure d’un Kamal Joumblatt souvent présenté comme un « homme de paix » : ils « reconfessionalisent » sa déconfessionalisation et le remettent à sa juste place dans l’espace endogène ; il n’est finalement qu’un za’im (leader) comme les autres, un féodal communautaire, responsable lui aussi de discours fanatiques.

Le Liban en guerre, de Dima De Clerck et Stéphane Malsagne

Contrôle d’identité et fouille de voiture à Beyrouth (avril 1976). Photographie de Jean-Jacques Kurz © Archives CICR

Cependant, au confessionnalisme et au fanatisme du chef druze font écho ceux des leaders maronites. Si les massacres de 1860 survenus suite aux guerres druzo-chrétiennes semblent expliquer pour les auteurs la protection accordée aux maronites par la France, ces massacres sont pour d’autres (dont Georges Corm et Fawwaz Traboulsi) la résultante des ingérences des Français et des Britanniques dans les affaires de l’Empire ottoman et des tensions entre les deux puissances européennes. Créés sur mesure pour les maronites — les dépossédant de leur arabité et les affaiblissant par ces privilèges et cet isolement — les manuels d’histoire qui circulent dans les écoles chrétiennes créent le mythe fondateur Phénicien –pour se détacher de l’arabité que refusera Kamal Joumblatt avant de réécrire à son tour, à sa façon, l’histoire, un récit qui sera institutionnalisé via les manuels scolaires pour écoles druzes aux temps de son fils Walid.

C’est en ce sens que, dans l’espace endogène, la figure arabe de Kamal Joumblatt, le fer de lance de la gauche au Liban, ne peut se penser comme non « loyaliste » par rapport au pouvoir, ou à l’armée du pouvoir. Légitimement frustré, comme d’autres personnalités musulmanes, par l’excès de pouvoir donné aux chrétiens, en particulier pendant l’époque du président Camille Chamoun, ouvertement pro-américain et anti-arabe, ou encore après la rupture égypto-syrienne de 1961, Joumblatt estime que l’accord oral du Pacte National de 1943 assurant au Liban « un visage arabe » est remis en question par les chrétiens. Dans l’espace exogène, Joumblatt se trouve ainsi en totale fusion avec l’anti-impérialisme de Nasser. Nous sommes à quelques années seulement de la Nakba palestinienne et de la création d’Israël, où il semblait encore possible, après la Deuxième Guerre mondiale, de vaincre par les armes une armée d’occupation, ce qui ne fut pas le cas, entraînant le Liban dans des guerres interminables et stériles.

Laissant souvent de côté la dimension sociale du conflit, l’ouvrage, en dépit de ces réserves et d’omissions qui peuvent sembler regrettables, pose bien les questions qui fâchent. Les deux historiens ont le mérite d’appuyer  en même temps sur les trois points les plus douloureux de l’histoire du Liban  : le massacre de Sabra et Chatila, commis par les milices chrétiennes, milices que les auteurs omettent de citer, ne mentionnant que la responsabilité israélienne ; le massacre des chrétiens de Damour, présenté comme le « premier » massacre alors qu’il s’agit d’une réaction à celui de la Quarantaine commis par plusieurs groupe dont le palestinien Al Sa’iqa (omis à son tour) ; enfin, les massacres des chrétiens et leur déplacement du Chouf.

Un vrai travail de réconciliation ne peut commencer que par la reconnaissance – par tous – des crimes commis – par tous – et par la condamnation de tous les leaders, comme le disait le slogan de la rue libanaise lors des soulèvements des mois derniers : « keloun yané kelun » (« Tous c’est tous »).  Il faut rappeler que les historiens ne font a posteriori que « prédire le passé », disait le spécialiste de la région Henry Laurens. L’ouvrage passionnant que nous offrent De Clerck et Malsagne pose les premières pierres d’un vrai travail de mémoire et d’histoire du Liban.