L’aboiement de la révolte

En redonnant la voix au chien Mboudjak, habitant des sous-quartiers de Yaoundé, Patrice Nganang poursuit une œuvre entreprise vingt ans plus tôt avec la chronique animale de Temps de chien, en même temps qu’il s’inscrit dans une généalogie presque centenaire de « chiens de plume » francophones. Le sous-titre qui fait de Mboudjak un « chien-philosophe » s’avère cependant trompeur : plus encore que dans Temps de chien, Patrice Nganang fait ici œuvre d’engagement, confiant à son narrateur canin le soin de dénoncer les horreurs de la guerre civile qui sévit depuis 2017 dans les régions anglophones du Cameroun (le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, autrement dit NOSO).


Patrice Nganang, Mboudjak. Les aventures du chien-philosophe. Teham, 380 p., 15 €


Si la littérature francophone était une femme, sans doute aurait-elle, comme dans une célèbre chanson de Léo Ferré, « du chien sans le faire exprès ». Une telle déclaration tient autant de l’hommage aux beautés et aux audaces d’une langue émancipée de toute norme centralisatrice que du constat factuel : cela fait bientôt un siècle que les pages des romans francophones sont arpentées, humées et re-humées par des chiens de brousse et autres canins urbains.

Administrateur colonial d’origine guyanaise, René Maran donne le la de ce concert d’aboiements : après être devenu, grâce à Batouala, le premier écrivain noir couronné par le prix Goncourt, il se livre en effet à une réécriture de ce roman, en adoptant la perspective d’un personnage pour le moins secondaire – celle de Djouma, le chien du roi Batouala (Djouma chien de brousse, 1927). La geste canine se poursuit dans la littérature antillaise avec Patrick Chamoiseau (L’esclave vieil homme et le molosse, 1997), maghrébine avec Azouz Begag (Les chiens aussi, 1995), ou encore haïtienne avec Gary Victor (Nuit albinos, 2016).

Mboudjak. Les aventures du chien-philosophe, de Patrice Nganang

Au Cap-Vert (2010) © Jean-Luc Bertini

Si les profils canins varient – du petit chien roux Djouma à l’immense chien blanc qui hante les rues de Port-au-Prince –, ils n’en présentent pas moins quelques caractéristiques communes qui autorisent la construction d’une véritable généalogie littéraire. Ni toutous fraîchement peignés, ni chiens de garde, ils apparaissent avant tout comme les représentants inattendus de ces « subalternes », dont on a si souvent interrogé, à la suite de Gayatri Spivak, la capacité à prendre la parole (Can The Subaltern Speak ?, 1988). Leur voix est là pour dire la marginalité des communautés humaines avec lesquelles ils fraient.

Proches des « chiens de plume » décrits par Jean-François Louette dans le domaine de la littérature française, ces animaux honnis opposent un « canisme » généreux au cynisme invétéré du monde contemporain : à l’instar de Peter Sloterdijk (Critique de la raison cynique, 1983), ils plaident en faveur d’un retour au modèle ensauvagé de Diogène, pour contrebalancer la perte des idéaux hérités des Lumières et l’avènement consécutif d’un nouveau cynisme désabusé. À cette vocation philosophique s’ajoute, dans le cas des littératures francophones, une tonalité qu’on dira postcoloniale : sans reconduire nécessairement l’analogie contestée que voyait Marjorie Spiegel entre le traitement des animaux et celui des esclaves (The Dreaded Comparison : Human and Animal Slavery, 1988), la figure du chien permet de mettre en évidence les dysfonctionnements d’un monde clivé entre Nord et Sud, ainsi que la persistance criante d’inégalités raciales et sociales.

Le Mboudjak de Patrice Nganang fait sans conteste partie de cette lignée : personnage récurrent, comme Djouma chez René Maran, il définissait déjà dans Temps de chien (2001) sa propre « canitude », forgée sur le modèle du retournement du stigmate qui permit à la négritude de Senghor et de Césaire de transformer l’insulte en titre de gloire. Habitué des bars et des grands marchés des sous-quartiers de Yaoundé, Mboudjak se veut l’observateur lucide des maux et déboires de leurs habitants – et en premier lieu de son maître Massa Yo, de sa famille et de leurs voisins, tous plus ou moins directement victimes des exactions du régime de Paul Biya. Chien-philosophe, le narrateur canin de Patrice Nganang est donc aussi et peut-être avant tout une figure politique, dont l’aboiement, dans les dernières pages du roman de 2001, se mêlait au cri unanime d’une foule en colère : « Biya must go » – « une phrase aboyable seulement, en définitive ».

Le roman de 2022 se révèle à ce titre entièrement fidèle au précédent : la dénonciation demeure la même, condamnant sans ambages le président et ses soutiens, au premier rang desquels se situe la France, accusée de brader la vie des populations en échange d’intérêts économiques. Ainsi le jeune Soumi, fils de Massa Yo, refusera-t-il catégoriquement de partir pour Paris, récusant le grand rêve de l’Aventure si souvent évoqué dans la littérature dite de la migritude : « Biya a la liberté de faire ce qu’il veut dans ce pays. Il peut nous tuer tous, personne ne va le lui reprocher, parce qu’il sait que Macron le protège. Parce qu’il sait que la France assure ses arrières, tant qu’il sauvegarde sa mainmise sur le pétrole ».

Dans Temps de chien comme dans Mboudjak, l’inhumanité du régime autocratique camerounais finit par susciter une prise de conscience et une ébauche de soulèvement. L’événement catalyseur, à chaque fois, est la mise en danger d’un enfant – l’insolent petit Takou, tué par la police dans Temps de chien, et la malheureuse Bello, tant brisée par la guerre qu’elle est considérée par la plupart de ses proches comme une malade mentale, quand elle n’est pas soupçonnée d’être possédée par le démon et menacée d’être soumise à l’exorcisme par les zélateurs des Églises du réveil.

Mboudjak. Les aventures du chien-philosophe, de Patrice Nganang

Patrice Nganang © D. R.

Les parentés entre les deux textes sont si nombreuses qu’on pourrait en venir à s’interroger sur l’opportunité du doublon : pourquoi, en somme, revenir à Mboudjak « vingt ans après » ? L’improbable longévité ainsi prêtée à l’animal suffirait à faire basculer le roman vers le conte, n’eût été le réalisme cruel qui domine l’ensemble. Deux éléments, explicités dans le paratexte, permettent de comprendre les raisons qui ont poussé Patrice Nganang à reprendre, contre toute vraisemblance, cette plume canine.

Le premier, tragiquement circonstanciel, est mentionné à la fin du récit dans une notule intitulée « Pour finir alors avec ». L’auteur y fait allusion à son arrestation, en décembre 2017, à la suite d’un voyage dans la zone anglophone du Cameroun, où des mouvements de grève et des manifestations avaient été sévèrement réprimés par le régime : les propos que tint alors Patrice Nganang sur les réseaux sociaux conduisirent à son incarcération pendant vingt et un jours, puis à la confiscation de son passeport, et à son renvoi aux États-Unis. La nécessité de se couler dans la peau de Mboudjak découlerait donc de l’aggravation de la situation du Cameroun, où les régions anglophones du NOSO seraient désormais en proie à une véritable guerre civile, voire à un génocide que l’auteur n’hésite pas à comparer à celui du Rwanda. L’adéquation de la voix de Mboudjak au traitement d’un si lourd sujet est confirmée par une surprenante coïncidence, puisque le personnage surnommé le Corbeau, avatar évident de l’auteur, était jeté en prison dans Temps de chien pour avoir écrit au président une lettre publiée dans les journaux d’opposition. Revenir à Mboudjak permet ainsi à Patrice Nganang de renforcer la dénonciation formulée dans le roman de 2001, et de redonner vie à un texte qu’on peut aujourd’hui lire comme une forme de prophétie autoréalisatrice.

La seconde motivation de cette reprise semble être d’ordre plus spécifiquement littéraire et se trouve explicitée à l’orée du récit, dans une « note pour dire seulement », qu’on pourrait interpréter comme un avertissement au lecteur : « Dans ce livre, un nombre de langues camerounaises sont utilisées de manière verticale, le français, le camfranglais, le pidgin, le medumba, l’ewondo, l’anglais, ainsi que quelques autres, parce que c’est ainsi que le Yaoundéen pense et parle naturellement ». Plus que Temps de chien, qui en restait à une prose fortement oralisée et émaillée de quelques expressions idiosyncrasiques, Mboudjak entend rendre compte de la diversité linguistique des sous-quartiers de Yaoundé, sans se doter pour autant d’un imposant appareil de notes ou d’un lexique qui viendrait par exemple expliciter le statut des « anti-sardinards » (opposants à Biya, ainsi nommés en raison des rations de sardines distribuées lors des meetings du parti au pouvoir).

Le lecteur strictement francophone (et a fortiori français) devra donc se résigner à ne pas tout comprendre d’emblée, à lire entre les lignes ou à deviner progressivement le sens de mots qui lui échappent de prime abord. Le chien devient dès lors l’ambassadeur d’une troublante altérité linguistique, à la fois caractéristique des espaces francophones et représentative d’un pays divisé entre communautés ethniques et linguistiques rivales : incompris des hommes qui font fi de ses tentatives de communication, Mboudjak se révèle le seul capable de décoder les gémissements de Bello et de recueillir le bouleversant témoignage de cette fillette anglophone dévastée par les brutalités de la soldatesque. Dénonçant dans une langue mêlée un massacre largement passé sous silence, le roman de 2022 se rapproche donc plus que jamais de l’aboiement – à condition d’entendre en ce dernier, non l’hystérie d’un jappement incontrôlé, mais une révolte teintée de pudeur qui ferait défaut au langage humain.

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