Le roman de Faydé

Avec Les impatientes, Djaïli Amadou Amal avait connu un véritable succès qui lui avait valu le prix Goncourt des lycéens en 2020. Elle revient deux ans plus tard avec un livre qui explore à nouveau la difficile condition des femmes au Cameroun. Comme pour son précédent roman, l’auteure indique en introduction que le récit est inspiré de faits réels.


Djaïli Amadou Amal, Cœur du Sahel. Emmanuelle Collas, 364 p., 19 €


Nous suivons ici le parcours de Faydé, une jeune fille qui quitte sa mère, Kondem, et son village natal, pour aller travailler comme domestique à Maroua, une grande ville universitaire du nord du pays. Pour l’héroïne du roman de Djaïli Amadou Amal, ce travail n’est pas une fin en soi mais un moyen, non seulement pour aider financièrement sa mère, mais aussi pour disposer de ressources pour poursuivre des études universitaires.

Cœur du Sahel, de Djaïli Amadou Amal : le roman de Faydé

Djaïli Amadou Amal © Francesco Gattoni

Avec la candeur de la jeunesse, Faydé découvre le monde de la haute société camerounaise. Dès le début du récit, le lecteur ne peut s’empêcher d’appréhender les désillusions inévitables auxquelles elle risque d’être confrontée. Pourtant, en surface, les gens dans son entourage semblent bienveillants, qu’il s’agisse des autres employés de maison (qui, comme elle, viennent avec des espoirs d’élévation sociale) ou de ses employeurs. Elle entretient une quasi-amitié avec l’une des filles de la famille, Leïla, qui a son âge et qui aime lui confier ses problèmes existentiels. Bientôt, Faydé commence également à éprouver des sentiments pour un jeune professeur, Boukar, qui se révèlent réciproques.

À première vue, cette trame romanesque pourrait sembler à la limite de la romance de midinette – ou des contes anciens transformant les humbles domestiques en princesses rayonnantes. Or, Djaïli Amadou Amal confronte constamment les rêveries adolescentes de Faydé à la réalité de la société camerounaise. Celle-ci semble traversée par deux fléaux omniprésents dans le livre. D’une part, Boko Haram, l’un des principaux groupes terroristes d’Afrique de l’Ouest, se déploie comme une menace indicible. L’organisation est mentionnée à de nombreuses reprises par les personnages, qui rapportent tel enlèvement ou tel assassinat ayant endeuillé les villages alentour. Boko Haram incarne ici une violence primale qui renforce le sentiment de déracinement de Faydé. Le village natal n’incarne plus le foyer originel où la protagoniste peut espérer se réfugier mais un lieu abandonné aux prédateurs les plus violents.

Cœur du Sahel, de Djaïli Amadou Amal : le roman de Faydé

Sur la route entre Moutourwa et Maroua, dans le nord du Cameroun © CC0/Niluje

D’autre part, la ville n’est pas non plus le symbole d’une émancipation possible comme c’est souvent le cas dans les romans d’apprentissage. Au fil des pages, Faydé découvre la dure réalité de sa condition : pour les notables locaux, elle n’est qu’« une fille des montagnes, domestique et chrétienne ». Pour l’aristocratie peule et musulmane, elle n’est rien et ne peut prétendre à rien, ce que ses employeurs vont bientôt s’empresser de lui rappeler à force de répliques de plus en plus cruelles. Elle et sa mère sont des intruses dans un monde où les puissants règlent leurs différends en achetant la police locale et en intimidant ceux qui tentent de bousculer l’ordre établi. D’ailleurs, nous apprenons dès les premières pages que Faydé est en réalité le fruit d’un crime : sa mère, ancienne domestique, a été violée par un de ses employeurs qui l’a ensuite chassée, la forçant à retourner dans son village.

En d’autres termes, notre personnage doit tenter de trouver sa voie entre des zones rurales en proie aux assauts de Boko Haram et une métropole corrompue qui la rejette pour ce qu’elle est. Dans cet environnement hostile, il pourrait sembler futile de se laisser aller à rêver de passions adolescentes. Or, toute la réussite de l’ouvrage est justement de se jouer de ce contraste entre la chape de plomb qui plane au-dessus de la société camerounaise et la volonté indéfectible de Faydé de s’en émanciper.

En dépit de la menace terroriste et des violences ethniques, Faydé poursuit son roman d’apprentissage. Dans une scène surprenante, la voici qui échappe de peu à un viol par un membre de la famille qui l’emploie. Mais, plutôt que de se laisser abattre, elle dévoile au cours de cet épisode une force de caractère qui lui restera. Plus tard, lorsqu’elle entame une relation clandestine avec Boukar, elle se répète la phrase : « quand on nage dans le bonheur, on doit veiller à rester là où l’on a pied ». La formule reflète bien, par sa simplicité, la fragilité du moment vécu par Faydé, mais aussi le fait qu’elle a parfaitement conscience de cette fragilité.

Cœur du Sahel, de Djaïli Amadou Amal : le roman de Faydé

La réplique laisse aussi présager le drame qui semble, tout au long du texte, inéluctable ; comme dans Les impatientes, rien n’est épargné aux femmes qui accompagnent notre héroïne dans son chemin. Les personnages masculins incarnent les différentes facettes de l’aliénation féminine, qu’il s’agisse du terroriste de Boko Haram qui kidnappe et viole les écolières, des patriarches de Maroua qui maltraitent les employées de maison, ou encore de leurs fils, ces jeunes hommes de bonne famille qui font preuve à la fois d’égoïsme et de veulerie lorsqu’ils séduisent ces jeunes domestiques naïves pour ensuite les jeter.

On ne dévoilera pas les détails du dénouement, mais force est de reconnaître que la dernière partie de l’ouvrage laisse la violence, tant sociale que physique, s’exprimer à ciel ouvert, comme pour mieux dénoncer la fatalité qui pèse sur les jeunes domestiques des campagnes camerounaises.

Cependant, l’ouvrage n’adopte jamais une tonalité misérabiliste. Si Les impatientes se lisait comme un portrait tragique des femmes camerounaises, Cœur du Sahel est imprégné d’un véritable espoir. Au début du roman, nous apprenons que le prénom « Faydé » signifie en fulfuldé (la langue peule) « trouvaille ». Tout le monde s’en amuse et ironise sur ce choix mais, en réalité, celui-ci donne un indice sur la façon dont notre héroïne trace son chemin. Faydé, née du viol de sa mère, entend coûte que coûte poursuivre ses études et devenir infirmière. Son prénom comme son choix professionnel sont le symbole d’une jeune femme qui, en dépit des violences dont elle a été à la fois la victime et le témoin (par sa naissance même), souhaite soigner les maux de la société camerounaise.

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