Traduire le post-exotisme : entretien avec Anna D’Elia

La conclusion du cycle post-exotique par les onze livres signés Infernus Ioannes est l’occasion de s’interroger sur sa traduction et sa lecture en dehors du français. Anna D’Elia a traduit vers l’italien sept livres signés Antoine Volodine et s’apprête à traduire le premier d’entre eux, Biographie comparée de Jorian Murgrave, paru en français en 1985. Elle revient sur les enjeux de traduction de « l’édifice post-exotique » et sur sa réception en Italie.

Le post-exotisme a connu une certaine notoriété en français, même s’il reste à découvrir pour beaucoup de lecteurs. Quelle est la situation générale de la traduction des œuvres post-exotiques, et plus précisément en italien ?

Le post-exotisme, en tant qu’ensemble cohérent et structuré, a commencé à être véritablement connu en Italie avec la parution de Terminus radieux, en 2016. Auparavant, plusieurs titres signés Volodine et Manuela Draeger avaient été traduits – Écrivains, Lisbonne dernière marge et surtout Des anges mineurs –, attirant l’attention de la critique et du public, mais laissant encore dans l’ombre le post-exotisme en tant que construction littéraire à part entière. Après le succès de Terminus radieux, la maison d’édition 66thand2nd a décidé d’entreprendre la traduction de l’ensemble de l’œuvre de Volodine, ainsi que d’un recueil de Lutz Bassmann, contribuant ainsi de manière significative à faire connaître l’édifice post-exotique dans sa diversité et avec ses différents hétéronymes.

Volodine est aujourd’hui, en Italie, un « auteur culte », suivi par un cercle de lecteurs passionnés et  de « sympathisants », comme les qualifierait Volodine lui-même, mais aussi par un public beaucoup plus large. Il est intéressant de constater qu’en Italie Volodine n’a jamais été considéré comme un auteur de science-fiction ou de post-science-fiction, comme ce fut le cas en France à ses débuts (je pense notamment aux titres publiés dans la collection « Présence du futur » des éditions Denoël), mais plutôt comme un auteur de littérature dystopique, post-apocalyptique et post-soviétique. Je dois dire qu’à l’occasion de la parution, en 2024, de Rituel du mépris (un titre qui appartient précisément à cette période éditoriale) les lecteurs italiens en ont immédiatement perçu la charge subversive, la puissance visionnaire et la portée politique. L’année prochaine, paraîtra un autre titre de cette même série, Biographie comparée de Jorian Murgrave, qui contient déjà, in nuce, tous les grands thèmes du post-exotisme, qui vont être développés dans les œuvres ultérieures.

Comment l’univers post-exotique est-il reçu en Italie ? Pourquoi, d’après vous, les lecteurs italiens s’approprient ces romans assez peu « français » ?

À un journaliste qui lui demandait quelles étaient les différences les plus significatives qu’il avait rencontrées dans la mise en scène de spectacles en France et en Italie, Luca Ronconi répondit : « Les Italiens regardent. Les Français écoutent. » Tous ceux qui s’intéressent au théâtre en Italie connaissent cette célèbre remarque qui me semble pouvoir s’appliquer également à d’autres domaines, notamment à la littérature. Les Italiens, en somme, privilégient le regard par rapport à l’écoute – avec, bien sûr, toutes les nuances que cela implique. Or les romans de Volodine – pour les autres hétéronymes, le propos serait quelque peu différent – sont des romans éminemment visuels, qui doivent beaucoup au grand cinéma de l’Est, et pas seulement : Béla Tarr et Andreï Tarkovski au premier chef, mais aussi Kurosawa (Rashomon, que l’on retrouve dans la structure de la Shagga) et d’autres encore. Volodine a souvent parlé de ce qu’il doit à l’œil de la caméra : le cinéma muet, le cinéma soviétique, le cinéma expressionniste allemand. Il a également évoqué cette « recette magique » post-exotique qui permet de transposer en mots les images cinématographiques. Lorsque je traduisais Terminus radieux, il y a maintenant plus de dix ans, j’avais la très nette sensation d’assister à une projection de cinéma, presque toujours en noir et blanc : je pense aux séquences dans la neige, à la marche forcée de Kronauer dans la grande forêt, où l’on se perd comme dans un rêve où il n’y a plus d’espace ni de temps, comme dans le Bardo. Il y a, à ce propos, une scène magnifique où les prisonniers sont à bord d’un train qui roule dans la nuit, sur des voies ferrées qui les mènent on ne sait où. Soudain, quelqu’un dans le train allume un gigantesque projecteur qui éclaire le paysage alentour. Son faisceau lumineux surprend des animaux, des hommes accroupis, des arbres, des taudis, les arrachant à l’obscurité et déclenchant le récit. Un moment d’une émotion extraordinaire pour le lecteur et encore plus pour le traducteur.

Portrait © Anna D’Elia

Vous avez autant traduit des livres récents de Volodine (comme Frères sorcières) que des plus anciens (comme Rituel du mépris). Comment s’est fait le choix de traduire tel volume, et pas tel autre ?

Le choix des titres à traduire a toujours été fait par l’éditeur, 66thand2nd, en fonction de considérations liées au catalogue et à la réception auprès du public. Après la publication de Terminus radieux, on avait décidé de donner une place aux textes les plus théoriques et expérimentaux de Volodine : Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze, pour présenter au public italien les bases théoriques du mouvement ; Nos animaux préférés, pour rendre compte des solutions les plus expérimentales ; et surtout Frères sorcières, véritable tour de force pour un traducteur, en raison de la difficulté de restituer les slogans et, dans la troisième partie, une longue phrase de 150 pages sans aucun signe de ponctuation. Il avait ensuite été décidé de revenir au grand roman post-exotique avec Songes de Mevlido, que j’ai toujours trouvé extraordinaire et que je range dans la catégorie des « romans du surmonde », où le lecteur entre dans une réalité parallèle dont il est impossible de sortir. Le dernier titre paru, en 2024, Rituel du mépris, revient aux tout premiers textes de Volodine, écrits dans les années 1980, avant la grande « mise en ordre théorique » de la fin des années 1990. Le prochain titre de la même série, Biographie comparée de Jorian Murgrave, qui paraîtra en 2027, contient déjà une série de solutions techniques que l’on retrouvera par la suite dans la production post-exotique : la narration fragmentée, l’introduction de rêves qui viennent renforcer l’action, la multiplicité des voix, la déformation du langage et un éloignement des décors par rapport aux contextes réalistes contemporains. Les époques ne peuvent être rattachées à aucun contexte historique précis, les lieux ne figurent sur aucune carte, et ainsi de suite… Le choix de publier tel ou tel titre est donc toujours dicté par la nécessité d’offrir une vision aussi complète que possible du post-exotisme, sans s’arrêter à des considérations liées à tel ou tel titre « à succès ».

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Existe-t-il d’après vous une différence entre les langues d’Antoine Volodine, d’Elli Kronauer, de Manuela Draeger, de Lutz Bassmann, les différents auteurs publiés du post exotisme ? Quels problèmes de traduction posent-ils ?

Les différentes voix du post-exotisme présentent chacune des caractéristiques qui leur sont propres, en ce qui concerne le style, la forme littéraire adoptée, le choix des mots, les métaphores utilisées et, plus généralement, le projet poursuivi. Beaucoup a été dit et écrit sur la question des hétéronymes du groupe post-exotique, dont Volodine lui-même fait d’ailleurs partie.

J’ai presque toujours traduit Volodine, dont le rythme dans les descriptions de paysages et des mouvements de masse est presque tolstoïen, avec un souffle symphonique absolument inimitable. Il m’est également arrivé de travailler sur un texte de Manuela Draeger, son hétéronyme féminin et ultra féministe, qui n’a pas encore été publié en italien, Herbes et golems [L’Olivier, 2012]. Ici, la forme est plus compacte, nerveuse, anguleuse. Le rythme est brisé, percutant. C’est une voix très militante, qui entend dynamiter le discours et la langue. Les longues listes de plantes sans nom qui se déplacent dans le vent, demandant à être écoutées et épargnées, comptent parmi les choses les plus intensément poétiques qu’il m’ait été donné de traduire.

Lutz Bassmann est, en revanche, l’hétéronyme le plus expérimental, le plus avant-gardiste dans ses choix formels, le plus dur et le plus chamanique. Sa forme particulière est le fragment, le récit bref qui progresse par accumulation d’éclats narratifs, comme on le voit très bien dans Black Village, traduit, toujours pour les éditions 66thand2nd, par Albino Crovetto. Ses textes expérimentaux, comme Haïkus de prison ou Avec les moines-soldats, n’ont pas encore été traduits en italien, mais j’espère qu’ils le seront bientôt.

Quant à Elli Kronauer, c’est un hétéronyme sur lequel je n’ai jamais travaillé, très lié au folklore russe, au patrimoine oral russe (en particulier aux bylines, ces poèmes épiques chantés pendant des siècles par les bardes), extrêmement populaire en Union soviétique et aujourd’hui destiné à tomber dans l’oubli.

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