L’amour enfoui

L’enfouissement, le nouveau roman d’Elsa Jonquet-Kornberg, enfouit des secrets d’amour. On reconnaît l’écriture précise, captivante, aux accents poétiques de son précédent roman, s’ajoute ici son attachement à la nature, particulièrement aux oiseaux. Une nature qui risque dans une vallée montagneuse de perdre la vie, à cause d’un projet d’enfouissement de déchets nucléaires. Un danger qui, dans ce livre, s’impose en toile de fond d’une fantasque et cruelle passion amoureuse.

Elsa Jonquet-Kornberg | L’enfouissement. Inculte, 232 p., 18 €

Tout est garanti naturel par l’auteure, les fruits et les buissons portent leurs noms, les oiseaux aussi. Nous sommes dans un village appelé Etrenon, au-dessus d’une vallée où sonne la cloche de Puydenon ou de Monon. Le « non » est-il dans la nature des lieux ? Bizarrement, une grande entreprise s’est installée dans la montagne, a construit des blocs qu’elle a baptisés « Gandhi » pour les ouvriers, et « Mandela » pour les ingénieurs. Inutile de préciser que le premier est le plus déglingué. Sur la route, d’immenses panneaux publicitaires s’adressent aux habitants : « l’Andra recrute » ; « Des questions ? L’Andra vous renseigne ! ». L’Andra, c’est-à-dire l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs. Soit une entreprise spécialisée dans l’enfouissement des déchets issus de l’industrie nucléaire. Le sous-sol d’Etrenon aurait été choisi pour « ses remarquables qualités géologiques », il peut protéger des milliers de générations du danger nucléaire.

Le roman d’Elsa Jonquet-Kornberg s’ouvre sur un joli coup de foudre, en trois chapitres. Un ourou agit en entremetteur dès les premières lignes : « Ita Croïne scruta l’ourou blanc qui s’élançait vers le ciel, et Joseph Plouche scruta les pupilles d’Ita Croïne qui tournoyaient en suivant les cercles que l’ourou dessinait autour d’eux. » Le nom de cet oiseau blanc au bout des ailes noir et au bec rouge est aussi séduisant que la situation. Ita et Joseph « ne se connaissent pas vraiment », ils sont là par hasard, face à face, et ramassent des « baies de papove », fruit probablement imaginaire, pour nourrir l’ourou.  Ils s’étaient déjà aperçus dans une situation inattendue. Le menuisier Joseph récupérait sur une décharge au bord de la rivière des morceaux de meubles ou un ressort de matelas, quand il vit pour la première fois Ita, « nue parmi les déchets et les rebuts étrinoniens », elle ne portait que des « baskets imitation croco », entassait ce dont elle avait besoin et lui dit, comme si de rien n’était : il y a « toujours des trucs qui peuvent servir ». C’est alors que Joseph « avait entendu pour la première fois les petits bonshommes qui frémissaient dans sa bouche quand elle roulait les r ».

L'enfouissement d'Elsa Jonquet-Kornberg
« Still Life with Four Dead Birds », Elias Vonck (1640-1652) © CC0/Rijksmuseum

Une passion explose, sans libérer immédiatement des amants. Chacun est marié et aime son partenaire, ils ont également perdu un enfant. Joseph et sa femme Pauline, après des essais de fécondation in vitro, ont décidé d’adopter un petit Nigérien. Ils préparent un voyage là-bas pour le rencontrer. Ita et Ouaké vivent dans le souvenir de leur petite fille décédée trois ans plus tôt et n’osent pas changer le décor de la chambre rose. Les deux amours semblent unis par l’épreuve. L’arrivée du coup de foudre peut-elle les détruire ? Elsa Jonquet-Kornberg n’entre pas dans une dissertation psychologique. Ses personnages émanent d’images et de situations, se dévoilent à mesure qu’avance un récit insolite, ils attachent lecteurs et lectrices à des petits moments, des remarques, des regards. Ceux d’Ita, par exemple, qui parfois fixent son amant « avec une acuité dérangeante », ou bien l’image douce de Pauline, l’épouse trompée, qui l’ignore, qui veut être mère et aime simplement son mari, jusqu’à Joseph que l’on découvre, au gré du récit, lâche et cynique.

Les projets de l’Andra inquiètent le village, le mettent-ils en danger ? Un mouvement d’opposition est né, des cortèges d’automobiles protestent, des gens perturbent les « débats » de l’Andra et siègent dans une ferme abandonnée nommée la Maison du Non. La propagande des autorités les révolte, notamment lorsque certains y mordent et se disent fiers d’avoir été affectés à la « Descenderie », là où les paquets de déchets seront acheminés dans le sous-sol d’Etrenon.

Ce qui tourmente ouvertement les amoureux. Ainsi, Pauline, qui se prépare à adopter son petit Nigérien, « prend très à cœur les questions de la contamination radioactive », et dit : « Je vais être mère, je dois m’en occuper. » Elle refuse le programme de communication de l’Andra lors d’une conférence où elle se rend. Une discussion s’ensuit. Le conférencier se nourrit du sempiternel culte de la mémoire, obsession de notre temps impotent, et il définit le devoir de mémoire pour nos descendants dans cent mille ans ! Il parle en siècles et veut « garantir une mémoire pour l’avenir ». On lui répond immédiatement : « Nous, on est venu parler de radioactivité ». Ou bien : « Comment parler à ceux qui, dans des millénaires, ne partageront plus notre langue ? »

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La peur et la colère s’emparent de la population. L’Andra veut les rassurer : « il n’y a pas de fuite de radioactivité », leur promet un ingénieur. Au même moment, des rumeurs courent qu’il y aura des expropriations, la mairie a déjà vendu des terrains communaux, des agriculteurs cèdent leurs terres. Plus les offres sont tardives, moins les prix seront rentables. Mais bien des petits propriétaires refusent les expropriations proposées, Joseph hésite, pensant y trouver de quoi payer leur voyage au Niger.

Ainsi vont les amours unis qui, en parallèle, cachent une passion clandestine qui donne du plaisir. Ita n’utilise son téléphone portable que pour envoyer des SMS à Joseph, à n’importe quel moment, du genre « je te désire », « C’était tellement bon tout à l’heure » ou « pour s’envoyer des vidéos de chiens rigolos et très aimants… ». Mais ce bonheur sur fond de radioactivité peut les engloutir. On le sent. Ita s’y intéresse moins ces derniers mois. Joseph la voit préoccupée. Ils ne parlent jamais de leurs enfants disparus. Au début, ils aimaient faire l’amour dans des lieux et circonstances insolites et drôles, comme dans la voiture où elle s’assied sur lui : « ses jolis seins ballotaient devant ses yeux. Elle demandait : – qu’est-ce qu’on va devenir ? Ce n’était pas une question, plutôt une affirmation étrange, connivente ». Cette fois est pourtant différente, Ita est animée d’une préoccupation nouvelle. En sortant de la voiture, elle hésite, prend du temps pour apprendre à Joseph qu’elle est enceinte de lui. Elle le sait depuis trois mois. « Ils firent quelques pas hors de la voiture, […] leurs pieds crissant sur la terre sèche et dure, leurs mains engourdies par le froid. Elle répéta, en se collant à lui : – Trois mois… ».

C’est alors que tout bascule. Lorsque, peu après, il dîne avec sa femme qui lui a préparé des petits plats nigériens glanés sur internet, il fait la gueule, elle lui demande si ça va, il prétexte une fatigue au travail. Il est effondré : « Il avalait ses propres mots comme un poison. Il n’allait tout de même pas lui dire : « Ma maîtresse est enceinte. » La phrase elle-même était de toute façon complètement irréelle, se désagrègerait dans l’atmosphère de la salle à manger. » Le climat et le rythme du récit changent immédiatement, bouleversent, détruisent. Dénaturent et enfouissent leur amour. Le ton et la couleur du texte donnent naissance à autre chose, à un autre récit, cruel cette fois-ci, qu’il faudra traiter comme des déchets de la vie.

La manière d’Elsa Jonquet-Kornberg, sensible et minutieuse, de traiter les situations donne du sens à ce beau roman. Son écriture visuelle et ses descriptions, même secondaires, en disent long sur l’amour – on aperçoit même des personnages qui mangent des ourous grillés au barbecue. Elle inverse la passion amoureuse en jeux destructeurs au point de tout unir dans un unique enfouissement, garanti pour cent mille ans.